Romeo Castellucci
Pages 94 à 101
Citer cet article
- DEBRINAY-RIZOS, Manuèle,
- Debrinay-Rizos, Manuèle.
- Debrinay-Rizos, M.
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0094
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- Debrinay-Rizos, M.
- Debrinay-Rizos, Manuèle.
- DEBRINAY-RIZOS, Manuèle,
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0094
Notes
-
[1]
Elément de base de la numérologie kabbalistique hébraïque. La Kabbale traite de la nature de Dieu et de son essence. La divinité justifie son existence en étant active et créatrice. C’est pourquoi elle passe par les sepiroth ou “intelligences” qui émanent de lui comme des rayons de lumière. Les dix sepiroth représentent l’évolution progressive du monde à partir du néant. Ils sont le symbole de l’homme primordial et de l’homme céleste dont l’homme terrestre n’est que l’ombre.
Socìetas Raffaello Sanzio, Genesi, acte II, 1999. © Socìetas Raffaello Sanzio
Socìetas Raffaello Sanzio, Genesi, acte II, 1999. © Socìetas Raffaello Sanzio
1Depuis 1992, Chiara Guidi mène un travail spécifique et tout à fait singulier autour des peurs enfantines et de leurs représentations dans l’univers des contes. Cette recherche a abouti à la création d’une école de théâtre pour enfants et adolescents.
2Quatre pièces de théâtre pour enfants ont été créées dont un fameux “Petit Poucet” : Bucchettino, dans lequel les cinquante spectateurs adultes sont couchés dans des petits lits comme des enfants à qui l’on raconte une histoire.
3Aujourd’hui, ils sont invités dans tous les plus grands théâtres et festivals européens.
4L’essentiel de cet article est constitué d’un entretien avec Romeo Castellucci réalisé à Bruxelles en mai 2000 à l’occasion de la création de Il Combattimento.
5Pour illustrer et compléter ces propos, nous avons repris quelques bribes d’autres écrits de Romeo Castellucci.
6Les spectacles de la Socìetas Raffaello Sanzio sont des spectacles dits de théâtre dans lequel le texte s’efface souvent au profit de l’image et des sons, traités et proposés dans leurs aspects les plus radicaux et exacerbés.
7Le travail, l’univers, l’esthétique de Romeo Castellucci ne ressemblent à aucun autre ; aucune filiation n’est revendiquée et visible ; depuis vingt ans chacune de ses créations provoque sur le spectateur une série d’électrochocs comme ceux qu’a subis Antonin Artaud et qui le fascinent tant.
8Le spectateur est souvent plongé dans l’effroi et le sublime, le monstrueux et le magnifique, dans le rarissime et fugitif moment où s’ouvre à lui une infime parcelle de vérité qui confine au divin.
9Le corps dans les spectacles de Romeo Castellucci à chaque fois s’expose. Exposition de corps souffrants, déformés, mutilés, mal formés dont la réalité nous terrifie car elle nous renvoie violemment aux limites de notre enveloppe corporelle et pose la question de la sublimation.
10Rien n’est jamais offert, tout est à capturer intensément et il faut se laisser emporter aux confins de soi-même, même si la peur de côtoyer la folie n’est jamais très loin.
11Parmi ses écrivains de référence, on peut citer Pasolini, Artaud et Céline.
12Il est considéré comme un des plus importants créateurs européens actuels.
13Il est rare de rencontrer un artiste.
14Il est rare de rencontrer un passeur.
15Cet homme, cet artiste est un passeur de métier.
16Il passe et fait passer des frontières pour mener sa vie et celle des autres vers des mondes inconnus.
17La rencontre avec Romeo Castellucci donne accès à des univers mêlés et mouvants.
18On peut le voir le matin, silhouette juvénile entourée de ses six enfants dans un rapport tendre en prise avec un quotidien banal, puis l’après-midi l’entendre, paroles habitées, corps concentré, esprit en équilibre sur un fil tendu entre le pays des morts et celui des vivants.
19Son travail est frontière : entre le théâtre et les autres arts, entre la parole et l’indicible, entre Dieu et Lucifer ; entre le beau et l’horreur ; les chemins qu’il emprunte et qu’il fait emprunter au spectateur longent des crêtes bordées d’abîmes.
20Son théâtre est celui d’un plasticien, d’un créateur d’images qu’il anime et construit en une succession de propositions dramaturgiques dont la première impression est qu’elles tournent autour du sujet, qu’elles voisinent avec une histoire, voire qu’elles en sont totalement étrangères jusqu’au moment où surgissent de fulgurantes justesses qui provoquent sur le spectateur des déflagrations intérieures et quelques soubresauts.
21Les images sont violentes, dérangeantes, parfois insupportables, mais elles sont organisées, agencées, proposées pour mener sans cesse l’esprit et les yeux des spectateurs vers des perceptions et des registres émotionnels nouveaux.
22Son théâtre est construit comme un opéra, cet art où la bataille est constante entre l’histoire, la musique et la dramaturgie et qui se termine souvent par le K.-O. d’un des trois et le chaos des destins.
23Les sons et la musique se cognent sans cesse aux images : ils illustrent, soulignent, occultent ou nient le plateau ; ils renvoient le spectateur à un niveau de conscience extrême, dans la compréhension et l’adhésion comme dans l’incompréhension.
24Son théâtre est spectacle et non spectaculaire. Spectacle, c’est-à-dire le “donner à voir” d’une histoire dans son essentialité, dans un plan frontal où chaque effet est en soi une action singulière.
25Etre spectateur est exigeant, parfois difficile, quelquefois inconfortable, toujours en suspens.
26Etre spectateur c’est effectuer un voyage aux frontières du théâtre, c’est se frotter à des parcelles d’inconnu que nous portons en nous et dont il est le révélateur.
Propos de Romeo Castellucci
La création – la genèse
27Le problème essentiel du créateur, de l’artiste, est sa confrontation permanente au vide, au chaos.
28Chaque création présuppose d’abord un travail de destruction ; la création devient alors une re-création ; chaque phase précédant cette re-création doit être une destruction systématique de l’habitude.
29Il est nécessaire de détruire l’habitude des mots.
30Pour le mot “création” également ; c’est un mot qui ne veut plus rien dire comme le mot “scène” ; ce sont des mots tombés dans l’oubli du sens, dans l’inertie ; le premier travail de l’artiste est de détruire cette “stanchezza” (fatigue) des mots pour ré-veiller le sens.
31Il est nécessaire de détruire l’habitude des actes.
32Ce n’est jamais un fait d’habitude de faire un spectacle.
33Chaque fois, la représentation, le donner à voir, doit être un scandale de la réalité.
34Chaque représentation est une menace, une suspension de la réalité, une fissure dans le réel.
35Le mot “création” est une parole trop forte si on la lit à la lueur de la réalité ; on ne doit la lire que dans le sens de re-création.
36Ainsi se rejoignent la Création et la Genèse car la seule Genèse que je peux concevoir part d’une idée de crise de création : je ne peux que conserver et capturer les images qui, à mon avis, pourraient intéresser quelqu’un comme Dieu.
37J’entends un Dieu merveilleux et unique.
38La figure de l’artiste n’est extrême que dans le contexte des religions monothéistes car c’est dans ces religions que le prix de la honte est le plus cher.
39L’artiste, comme créateur, est en relation avec Dieu et la Genèse qui est Le Livre qui met en scène le fait artistique par essence ; il ne peut donc être lui-même qu’un re-créateur.
40L’aspect le plus violent de ce rapport que l’artiste entretient avec Dieu en tant que seul créateur, c’est sa capacité d’exposition au ridicule ; en effet, chaque artiste est “un petit Dieu créateur”, mais sa création en face de l’œuvre de Dieu est ridicule, c’est un faux artefact.
41Je ne dis pas que l’artiste doive se mesurer à Dieu, se comparer à Dieu ; ceci est non seulement impossible mais, au sens strict du terme, impensable.
42Dieu naît incessamment, je te le dis en tant qu’artiste et il n’y a en cela rien de mystique.
43Mon spectacle La Genèse n’est pas uniquement la Genèse biblique, mais c’est celle qui met au monde (en scène) ma prétention rhétorique de refaire le monde : elle met en scène les aspects les plus vulgaires de mon être : l’artiste, celui qui veut voler à Dieu le dernier des sepiroth [1] : le plus important. Voilà le secret de Polichinelle : voler à Dieu.
44En ce sens, la Genèse m’effraie beaucoup plus que l’Apocalypse. La terreur de la pure possibilité est là dans cette mer ouverte à toute possibilité. Et là je me perds dans la forme.
45Car l’Ange de l’Art c’est Lucifer.
46C’est le premier Etre qui endosse et assume le costume et les vêtements d’un autre pour Etre. Il a dupliqué le langage et l’a traduit, il est à lui seul l’art de la transformation.
47Il vient de la région du Non-Etre.
48L’unique possibilité pour lui de revenir dans la zone de l’Etre est de le faire dans la voix, le corps, le nom d’un autre, et ça c’est le théâtre.
49Cette zone de non-être est la condition génitale de chaque création, elle permet cette nécessaire destruction qui conjure et détourne toutes les superstitions.
Le théâtre
Le théâtre commence là où commence la rhétorique
50La rhétorique prend-elle fin là où commence le théâtre ?
51Le théâtre commence là où commence la rhétorique peut-être.
52En fait non seulement le théâtre prolonge sur le plan formel le discours de la rhétorique (ou vice versa), mais encore la rhétorique est substantiellement un moyen concret et complet de considérer et de manipuler la matière théâtrale.
53De façon cynique, la rhétorique possède deux fois la théâtralité, dans le sens qu’elle l’utilise et l’explique. Elle en désavoue la pureté, elle dédaigne le théâtre et l’acteur dans son autonomie et en même temps l’englobe en elle-même. Ainsi paradoxalement, elle s’en libère au travers d’un processus homéopathique, puisque l’artifice du théâtre est assimilé et rejeté au même instant ; il est exploité parce que utile à la vérité du discours, et montré du doigt comme faux, corrompu, nuisible. De là naît un discours de vérité énoncé avec une théâtralité parfaite et consciente.
Le théâtre comme lieu de l’Expérience
54L’expérience c’est avoir un contact réel avec la vie, le monde.
55Actuellement on confie à d’autres, par exemple les médias et les systèmes de communications, le soin d’organiser nos expériences et d’être des intermédiaires.
56Tout le monde est convaincu de faire des expériences ; même le chien de Pavlov en fait une même si elle est organisée et pensée par d’autres. Mais en réalité ce ne sont pas de véritables expériences car plus personne n’a rien à raconter. Une vraie expérience engendre la capacité à raconter ce vécu et permet de créer des moments de résistance.
57Seuls l’art, la religion et le théâtre peuvent régénérer la notion d’expérience, c’est-à-dire le rapport direct avec l’émotion et la résistance.
58L’art a cette capacité de déclencher des résonances au plus profond de soi en un mode complètement singulier, mais dans un contexte de partage, de communauté ; l’art a cette capacité à former des communautés instantanées non pensées mais vivant une reconnaissance immédiate commune et éphémère.
59J’aime le théâtre nô japonais rien que parce qu’il porte ce nom.
L’acteur
60Le théâtre est une affaire de passion, au sens de pathos, de pathologie, c’est- à-dire quelque chose qui subit la passion. C’est le contraire d’une action.
61Pourtant l’acteur est passif, contrairement à son nom, il n’agit pas ; il se laisse remplir d’une histoire, la propose au public, s’offre entièrement au regard des autres.
62Il est vrai que l’acteur noue des liens avec le public, mais il les noue dans la confrontation au regard des autres dans une souffrance, une passion qui voisinent avec la perversion et le masochisme car l’acteur choisit chaque soir de jouer.
63Le regard des autres devient une espèce de lapidation qui in fine va envelopper l’acteur d’un vêtement de pierre, d’une carapace marmoréenne d’enfermement mais aussi de protection.
64Pour moi, l’acteur est un martyr, un masochiste, car, d’un côté, il s’expose de sa propre volonté au regard des autres dans un registre de passion et, de l’autre, il propose une violence objective du monde.
65Cette position de l’acteur n’est en aucune façon infernale (au sens dantesque), elle engendre une dimension de beauté qui confine à la jouissance.
66Il n’y a aucune notion de rédemption dans tout ceci, je ne crois pas à une mission théologique du théâtre, surtout pas dans le théâtre occidental qui est un monde totalement matériel et concret.
67Le salut vient d’avoir suspendu la réalité ne serait-ce qu’un instant, d’avoir ouvert une possibilité sur le destin, d’avoir pris une option sur le temps au-delà du temporel et d’avoir joué avec.
Le corps souffrant
68La souffrance est un mode puissant de pénétration de la sensibilité humaine. C’est ce que nous enseigne la tradition de la tragédie grecque qu’on retrouve dans la tradition théâtrale occidentale de Shakespeare à Beckett.
69Ce discours de la souffrance appartient pleinement à notre tradition catholique et ça me plaît de me confronter à cette notion de représentation classique occidentale, d’étudier le mode de pensée qui prélude à la notion de souffrance.
70Ce n’est pas la souffrance dans sa vision pathologique, voire pathétique, c’est la souffrance qui se transforme en opportunité, en énergie, qui devient un acte de puissance.
71Les personnages souffrants sont pleinement conscients ; ce sont eux qui ont la connaissance. Ils font, ils ont fait un chemin de transformation de leur enveloppe corporelle qui les fait changer de forme jusqu’à ce que la souffrance corresponde à une autre forme.
72Les figures rhétoriques ont toujours un corps qui pâtit du regard des autres.
73[…] Le corps du Christ en tant que l’épreuve rhétorique la plus merveilleuse. J’aime cet exemple. Sa scène minimale. Un plateau qui coïncide parfaitement avec un corps. Un plateau qui est corps, finalement muet !
74Il n’y a pas de plateau sans clous et marteaux : les machinistes comme bourreaux […]
Le metteur en scène
75Au théâtre, il n’y a que deux positions possibles : être acteur ou être spectateur.
76Le metteur en scène est un spectateur qui voit le spectacle en premier, dans sa tête d’abord, sur le plateau ensuite.
77Mais c’est un pauvre bougre car il est condamné à rester du côté du public ; il lui est interdit d’être derrière.
78Derrière l’acteur, il y a une région difficile à définir et à nommer ; ce pourrait être l’autre côté du miroir, le règne des morts, l’enfance ; cette région-là est impossible à traduire en paroles car c’est justement elle qui crée la nécessité de parler face au public.
79Tous les acteurs viennent de ce monde inconnu.
80Sur le plateau, quand je décide de faire bouger les acteurs, de leur faire porter tel ou tel costume, ceci fait partie du métier de metteur en scène, je mets en œuvre des instruments de travail. Ce qui me permet de faire ça, de donner des explications et des indications, de construire le spectacle, c’est ma position de spectateur premier qui m’a fait entrevoir, quelquefois dans mon sommeil, ce qui va advenir sur le plateau.
81Dans cette position de spectateur premier, je lis, j’écris, je compose une architecture de spectacle.
82Les répétitions sont une situation de résistance car les idées de départ se cognent à la réalité du plateau, à la pesanteur des aspects matériels ; le projet se heurte alors à la réalité des choses et devient ainsi une autre chose.
83C’est dans ce moment de confrontation, de heurt, qu’adviennent en général les choses les plus intéressantes.
Extrait du Carnet de travail de Chiara Guidi pour Voyage au bout de la nuit, concert d’après l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline par la Socìetas Raffaello Sanzio, Romaeuropa Festival, 1999.© Socìetas Raffaello Sanzio
Extrait du Carnet de travail de Chiara Guidi pour Voyage au bout de la nuit, concert d’après l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline par la Socìetas Raffaello Sanzio, Romaeuropa Festival, 1999.© Socìetas Raffaello Sanzio
Tadeusz Kantor, “QU’ILS CRÈVENT LES ARTISTES !” (extrait)
La réincarnation est un concept-limite aux frontières extrêmes de la raison. Il est né de la foi des hommes, de leur révolte, du mythe de l’immortalité ou de certaines intuitions quant à nos liens avec la transcendance. Dans les couches les plus profondes de l’existence.
Ce concept est l’écho du “paradis perdu” et de l’équilibre parfait, désormais inaccessible à notre culture et à notre mentalité, qui plus d’une fois ont traversé l’enfer du scepticisme et de la critique rationaliste.
Il nous en reste une vague nostalgie alourdie par la conscience de notre échec.
C’est de là qu’est née la tragédie ancienne, avec sa conception du destin irréversible des hommes. De là aussi le pessimisme intellectuel de notre époque. Aujourd’hui pourtant – j’en suis profondément persuadé – cet état nostalgique est notre seule chance, l’unique raison ou justification de toute création authentique.
Le théâtre – je persiste à l’affirmer – est le lieu qui dévoile, tel un gué secret dans le fleuve, les traces d’un “passage” de l’“autre rive” à notre vie.
Aux yeux du spectateur, l’acteur se présente en ayant assumé la condition du mort.
Le spectacle, proche par sa nature du rite et de la cérémonie, produit alors un choc que je qualifierai volontiers de métaphysique.
encore une définition du théâtre
Le théâtre est une activité qui se situe aux frontières extrêmes de la vie, là où les catégories et les concepts de vie perdent raisons et significations, là où folie, fièvre, hystérie, délire, hallucination sont les ultimes tranchées de la vie face au souvenir de la troupe foraine de la mort, de son grand théâtre.
Voilà ma définition du théâtre poétique et mystique.
Ainsi seulement peut-on réfléchir sur lui et en parler.
Dans mon travail théâtral, je ne suis pas un schéma rationnel et pratique ; avec lui on ne peut organiser que de naïfs exercices d’écolier.
Le travail théâtral est création, procédé de démiurge, dont les racines plongent au cœur de l’“autre monde”.
Florence, 1979-1980
Nuremberg, avril 1985
Principales créations
- Santa Sofia teatro kmer, 1985
- Gilgamesh, 1990
- Hamlet, la véhémente extériorité de la mort d’un mollusque, 1992
- Masoch, les triomphes du théâtre comme puissance passive, culpabilité et défaite, 1993
- L’Orestie, 1995, dans sa version complète en trilogie
- Jules César (1997) d’après Shakespeare et les grands auteurs latins
- Voyage au bout de la nuit, 1999 (concert autour de Louis-Ferdinand Céline)
- Il Combattimento (2000) (opéra à partir du Combat de Tancrède et de Clorinde de Monteverdi)