Danse en Méditerranée
- Par Francis Cossu
Pages 102 à 105
Citer cet article
- COSSU, Francis,
- Cossu, Francis.
- Cossu, F.
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0102
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- Cossu, F.
- Cossu, Francis.
- COSSU, Francis,
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0102
Olivier Rebufa, extrait du carnet de l’artiste (détail), 2000
Olivier Rebufa, extrait du carnet de l’artiste (détail), 2000
1“En arabe, il n’existe qu’un mot pour danseuse : raskssa. C’est aussi une expression fortement connotée désignant la réalité des femmes de cabarets : un quasi-synonyme de «putain» [...].” (Nawel Skandrani.)
2Nawel Skandrani, tunisienne, est chorégraphe. De New York à Paris, elle se forme aux techniques classiques et contemporaines.
3De retour à Tunis en 1987, elle commence par donner des cours : “Ici, si tu veux être reconnue, il faut enseigner. Pas danser.” Ses débuts, elle les doit au théâtre : “Pour se produire, nous n’avions d’autres solutions que de nous associer à des metteurs en scène d’avant-garde, les seuls à faire confiance à la force du mouvement.” Forte de ces premiers succès, elle peut aujourd’hui rencontrer un public : “Mais je ne chorégraphie que des pièces avec très peu d’interprètes, ou seule, car je n’ai plus les moyens de travailler.”
4De 1992 à 1995, à la demande du ministère de la Culture tunisien, elle prend la tête du Ballet national, compagnie permanente de danse contemporaine située en plein cœur de la ville. Une première dans le monde arabe : “Etant partie à l’étranger, j’avais plus de poids que les autres danseuses […] J’ai donc pu engager des combats : salarier les danseurs du Ballet au même niveau que des fonctionnaires de l’Etat ; leur obtenir une carte professionnelle ; faire en sorte que sur nos papiers soit inscrit «artiste du mouvement» ; inviter des chorégraphes étrangers à créer pour le Ballet ; tourner dans le pays pour faire découvrir la danse contemporaine. Mais après trois ans, je n’ai plus été suivie : j’ai démissionné.”
5Aujourd’hui le Ballet national survit dans une banlieue de la capitale et la situation des danseurs se dégrade : “Depuis deux ans, les aides à la création pour la danse ont été supprimées. Pour avoir des subventions, il faut personnellement rencontrer les responsables du ministère. Et là, on nous dit que la danse n’est pas dans notre culture. Que d’ailleurs, on ne danse nulle part, et que donc, il n’y aura pas non plus d’aide à la diffusion.” Et de pointer la réalité des lieux : “Les trois seules structures que nous possédons ont toutes été construites par nos colons ! El Teatro est le seul espace tunisien dévolu à la création contemporaine.”
6C’est là, sous la férule de Zyneb Farhat, que se déroulent depuis 1998 les Rencontres de danse contemporaine de la Méditerranée arabe. “Sans être exhaustifs, précise la directrice, nous voulons être un point de rencontre pour les danseurs du bassin méditerranéen. Car la situation est semblable du Maroc au Liban, en passant par la Palestine. Le danseur est isolé. Nous voulons rompre cet isolement.”
7Cette manifestation a reçu pour la première fois cette année le soutien du réseau Danse Bassin Méditerranéen (DBM). Né à la suite de la convention de Barcelone, le dbm, regroupant trois cent cinquante acteurs de la vie chorégraphique des deux rives, met en place des actions de formation en direction des danseurs. Comme à Tunis où un stage s’est déroulé : “Une semaine et trois intervenants : il s’agit plus d’informations que de formation !”, et Nawel Skandrani de préciser : “Ce stage a été fait pour nous, mais sans nous consulter. Qu’est-ce que cela veut dire ?” En réalité, les commissions culturelles européennes, via leur programme de financement, n’envisagent pas encore sereinement les termes des échanges Nord-Sud, à partir du Sud. Un obstacle que Pascal Brunet, administrateur du Centre chorégraphique national de Rennes et président du dbm, explicite clairement : “Nous savions que seul ce type d’actions, proposé par un agent culturel du Nord dans le cadre d’une coopération avec le Sud, serait subventionné par la communauté européenne. Il nous fallait ce soutien d’abord afin d’assurer notre visibilité auprès des institutions ; ensuite pour mettre en place un échange davantage centré sur la création.”
8C’est cette réalité qui est ouvertement critiquée : “Il ne faut pas oublier qu’en Tunisie nous avons une culture bicéphale complètement intégrée, sans problème identitaire de type schizophrénique. Ce qui nous permet, à travers nos créations, de porter un regard, historique et actuel, sur cette Europe du Nord, qui décide pour nous. Et, on le constate, ce n’est pas toujours du goût des Européens”, conclut Nawel Skandrani.