Article de revue

Les épiphanies de la musique

Pages 140 à 142

Citer cet article


  • Nyssen, H.
(2000). Les épiphanies de la musique. La pensée de midi, 2(2), 140-142. https://doi.org/10.3917/lpm.002.0140.

  • Nyssen, Hubert.
« Les épiphanies de la musique ». La pensée de midi, 2000/2 N° 2, 2000. p.140-142. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-2-page-140?lang=fr.

  • NYSSEN, Hubert,
2000. Les épiphanies de la musique. La pensée de midi, 2000/2 N° 2, p.140-142. DOI : 10.3917/lpm.002.0140. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-2-page-140?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.002.0140


1“On ne peut descendre deux fois dans le même fleuve”, dit Héraclite. La citation sera mille fois reprise pour rappeler qu’on ne voit jamais deux fois le même paysage, pas plus qu’on ne peut lire deux fois le même livre, ni entendre deux fois la même musique. Mais à la différence de la littérature dont les textes, aux yeux des lecteurs, demeurent identiques (sinon dans leurs traductions), la musique, elle, a ceci de particulier que ses partitions sont, par nécessité, recréées à chaque interprétation. Et par force, les manières de la restituer comptent pour beaucoup dans les jouissances ou les déceptions de ceux qui l’écoutent, en même temps que différences et écarts font le pain bénit de la critique comparative, au risque de reléguer ce que cette musique enseigne et qui n’est pas nécessairement réductible à son exécution. Au-delà de cette dissemblance, littérature et musique se rejoignent à nouveau en ceci que l’écoute, comme la lecture, est liée à la disponibilité avec laquelle nous nous prêtons aux remuements qu’elle propose. Or c’est par la rencontre de cette disponibilité avec les prouesses des interprètes que se produisent parfois de véritables épiphanies, si l’on veut bien appeler ainsi les moments, d’un rare bonheur, où nous avons le sentiment d’être conduits à une miraculeuse découverte (ou redécouverte) de l’œuvre en même temps qu’à la reconnaissance de domaines, inexplorés jusque-là, dans notre sensibilité.

2De telles épiphanies, si rares soient-elles, existent, et j’en voudrais donner deux exemples advenus, en un même lieu du Sud, en ce début d’année, exemples de récitals où, d’évidence, saisi par le talent des interprètes, le public, oubliant les idées reçues et les avis convenus, s’est ouvert, par un tropisme immédiat, à la libre allégresse de l’autorité créatrice.

María Bayo

3Un samedi de février, la soprane María Bayo est apparue sur une scène arlésienne pour interpréter près d’une trentaine d’ariettes, lieder, mélodies et chansons choisis dans les répertoires italien, allemand, français et espagnol. Pour ceux qui étaient venus l’entendre, María Bayo n’était pas une inconnue, puisque, depuis plusieurs années déjà, elle est célébrée pour les rôles qu’elle a tenus, des deux côtés de l’Atlantique, dans nombre de grands opéras, et par une discographie importante. Mais le récital qu’elle avait choisi de donner ce jour-là, dans un étroit face-à-face avec le public, n’était pas des plus faciles, elle devait savoir qu’on l’attendait, qu’on attendait la prouesse. On eut la grâce. Et la grâce fut pressentie aux premiers pas sur la scène et au premier sourire par lesquels on comprit à l’instant qu’elle entendait faire de sa présence un rôle, avec autant de soin que s’il se fût agi pour elle d’être à l’opéra l’un des personnages qu’elle a interprétés avec succès : Susanna, Rosine, Zerline, Calisto, Liu, Mimi, Manon, Despina…

4Les airs ainsi chantés dans plusieurs langues conduisent souvent à entendre les mots, moins pour leur signification immédiate (on peut même ne pas les comprendre), que pour la part qu’ils prennent à la manifestation de la voix. Mais, lors de ce récital, María Bayo, interprète dans tous les sens du terme et en chaque langue, de sa voix sensuelle et veloutée en fit d’emblée percevoir et le sens et l’implicite ambition, soutenue par l’accompagnement du pianiste américain Brian Zeger dont la discrète fidélité n’est pas le moindre talent. Et l’on se fût satisfait de cette excellence si, dans la dernière partie du récital (de Falla, Montsalvatge, Toldra, Turina), l’incomparable soprane n’avait gravi un degré de plus. Car il apparut soudain que, dans sa langue natale, l’espagnol, María Bayo, par un subtil érotisme, faisait entrevoir une complicité presque charnelle. Sa voix s’accouplait en effet à cette langue avec une merveilleuse indécence, et la troublante jouissance aussitôt partagée par le public illustrait soudain à quel point, selon le mot de Schopenhauer, la musique peut être “parfaitement intelligible et tout à fait inexplicable”. Epiphanie !

Jean-Louis Steuerman

5Autre épiphanie… Un dimanche matin de mars, sur la même scène, le pianiste Jean-Louis Steuerman, brésilien de naissance, londonien d’adoption, vint interpréter les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, si souvent écoutées par ceux qui tiennent ces trente variations et deux arias pour l’une des œuvres majeures du thésaurus musical universel. Qu’allait en faire ce pianiste peu connu en France sinon par la réputation qui lui était acquise à l’étranger ? Une démonstration de maîtrise ? Oui, certes, mais d’abord une redécouverte ! Jouée de mémoire au piano, avec les difficultés liées à l’usage d’un seul clavier, et sans le moindre recours à la pédale et à ses effets, mais dans un ruissellement musical où chaque note avait à la fois son sens particulier et une parfaite complicité avec les autres, cette interprétation des Variations Goldberg devait montrer, par le magistère de Steuerman, qu’au-delà de la virtuosité que leur exécution impose, virtuosité si souvent tenue pour essentielle et suffisante, se déroulait une véritable controverse philosophique dans laquelle de savantes constructions de l’esprit, thèmes et théorèmes confiés à la main gauche, sont prises à partie, et sont en quelque sorte interpellées par les fantaisies inventives, audacieuses, quelquefois même capricieuses, dévolues à la main droite.

6En faisant ainsi percevoir ces débats que souvent oblitère le souci de la performance, Jean-Louis Steuerman, ce matin-là, en Arles, a conduit ceux qui étaient venus pour l’écouter à redécouvrir la capacité qu’a la musique, elle qui ne possède pas de mots pour formuler les concepts et les idées, de nous conduire dans des méditations indéfinies, et pour certains à découvrir qu’elle peut être philosophique.

7Ainsi surviennent parfois les épiphanies de la musique, ces instants où, par ses sortilèges et par le pouvoir de ses interprètes, nous avons soudain conscience d’accéder aux terrae incognitae de l’absolu et par cette irruption de mieux connaître l’étendue de nos interrogations.


Discographie de María Bayo

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  • ARIE ANTICHE, MARÍA BAYO chante accompagnée au clavecin par Ursula Duetschler. Claves, Suisse
  • CANCIONES ESPAÑOLAS, Rodrigo, Obradors, Granados, Leoz, Nin, Turina, de Falla. María Bayo chante accompagnée au piano par Juan Antonio Alvarez-Parejo. Claves, Suisse
  • REQUIEM “MESSA DI PACE” FÜR SOLI, Volker David Kirchner. María Bayo chante avec Iris Vermillion et Viktor von Halem. Wergo, Allemagne
  • L’OCCASIONE FA IL LADRO, Rossini. María Bayo chante Bérénice. Claves, Suisse
  • LAS MUSAS DE ANDALUCIA, Joaquín Turina. María Bayo chante avec le Quartet Sine Nomine et Ricardo Requejo au piano. Claves, Suisse
  • ATLANTIDA, Manuel de Falla, Ernesto Halffter. María Bayo chante Queen Elizabeth avec Teresa Berganza et Simon Estes. Auvidis Valois
  • DOÑA FRANCISQUITA, Amadeo Vives. María Bayo chante Doña Francisquita avec Alfredo Kraus, Raquel Pierotti et Santiago S. Jerico. Auvidis Valois
  • BOHEMIOS, Amadeo Vives. María Bayo chante avec Luis Lima, Auvidis Valois
  • LA VERBENA DE LA PALOMA, Tomás Bretón. María Bayo chante avec Placido Domingo. Auvidis Valois
  • EL BARBERILLO DE LAVAPIES, Francisco Barbieri. María Bayo chante avec Juan Pons, Lola Casariego, Manuel Lanza, Jose A. Sempere, Stefano Palatchi. Auvidis Valois
  • LA CALISTO, Francesco Cavalli. María Bayo chante Calisto avec Marcello Lippi, Simon Keenlyside, Graham Pushee. Harmonia Mundi
  • LA TABERNERA DEL PUERTO, Pablo Sorozabal. María Bayo chante avec Placido Domingo et Juan Pons. Auvidis Valois
  • UN BALLO IN MASCHERA, Verdi. María Bayo chante Oscar avec Richard Leech, Vladimir Chernov, Michele Crider, Elena Zaremba, Roberto Scaltriti. Teldec, Allemagne
  • GOYESCAS, Enrique Granados. María Bayo chante avec Ramón Vargas. Auvidis Valois
  • BACHIANAS BRASILEIRAS, Villa-Lobos. María Bayo chante la Bachiana brasileira n°5. Erato
  • AIRS – EXULTATE JUBILATE, Mozart. María Bayo. Auvidis Valois


Date de mise en ligne : 01/04/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.002.0140