Descartes, la biographie de Jean-Baptiste
- Par René Molière
Pages 134 à 139
Citer cet article
- MOLIÈRE, René,
- Molière, René.
- Molière, R.
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0134
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1— Tu ferais mieux d’enseigner des choses édifiantes à ton petit-fils, au lieu de ces histoires douteuses pleines de gens bizarres.
2— Les sorcières n’ont rien de bizarre. Quant à Cogito et Ergossoume, ils sont des personnages très mignons et très gentils.
3— Mouais, parlons-en. Tu crois que je ne t’entends pas, quand tu racontes à Jean-Baptiste que Cogito dit à Ergossoume “approche, mignonne”, et qu’il la fricote et lui susurre à l’oreille des trucs comme “La raison est la chose du monde la mieux partagée”… Ne me fais pas prendre des vessies pour des lanternes.
4— Mais c’est vrai que la raison…
5— Pas quand les jupes sont troussées et la feuille à l’envers ! s’exclame la mère en avalant une grande rasade de gnôle, le meilleur dopage pour supporter les radotages du grand-père et attendre le retour toujours problématique du père.
6Et Jean-Baptiste est envoyé au lit sans tambour ni trompette, avec une bonne tape derrière l’oreille, sous bénéfice d’inventaire.
7Jean-Baptiste Descartes fut un garçonnet renfermé. Il passait des heures à dessiner cubes, dodécaèdres et parallélogrammes tordus. Il n’aimait pas les promenades : la plaine qui s’étendait autour de la ferme ne laissait aucune prise au regard. Les aventures de son crayon l’intéressaient bien davantage. Et quand il n’était pas penché sur ses cahiers, il écoutait le grand-père René, voûté, moustachu et tremblant, qui passait le plus clair de son temps au coin du feu, les yeux fermés. Le vieux devait ressasser ses souvenirs de jeunesse, ses campagnes guerrières, ses conquêtes galantes, ses lectures et ses succès. Mais il ne racontait rien de tout cela à Jean-Baptiste. Il réservait à son petit-fils les merveilles des contes de fées, la tendresse de deux êtres incapables de se quitter, se murmurant des tendresses codées, des messages secrets pour des rendez-vous mystérieux où l’ennemi, l’Inquisition, l’Etat ou tout autre tyran, ne pourrait jamais les retrouver. Parfois aussi, il prenait un cahier et écrivait pendant des heures les brouillons de ce qu’il allait ensuite raconter à son petit-fils.
8— Allons, n’embête pas ton grand-père, dit sa mère qui tangue légèrement, et ne supporte pas qu’on puisse se soucier de quelqu’un d’autre qu’elle.
9Cet égoïsme a des causes très honorables sur lesquelles l’histoire de la Philosophie aurait pu se pencher pour reconstituer le parcours de la pensée occidentale au xviie siècle. Mais cet égoïsme est logé dans un corps féminin, cette moitié que l’humanité a toujours vouée à la reproduction, considérant que la pensée était l’apanage de l’autre moitié, la partie masculine de cette même humanité. Néanmoins, faisant fi du sens de l’Histoire, nous allons nous attarder quelque peu sur la figure attachante de cette maman aux origines certaines mais inavouables.
10C’est dans le quartier du Petit-Grapillon qu’elle avait appris de sa mère (elle avait déjà le respect de la généalogie et un certain amour de la rhétorique, comme le démontre sa rencontre avec le fils de René, futur papa de Jean-Baptiste) la pratique d’un métier parmi les plus vieux du monde, qui avait en commun avec la péripatéticienneté l’art de développer l’argument de type scolastique ou augustinien, indifféremment. C’est donc sur ce terrain périlleux que la future maman, alors surnommée La Clabaude car elle battait ardemment du bec à toute heure, rencontra son futur mari, dégoûté de voir son père, le grand-père René, obsédé par sa vie intérieure et indifférent aux avatars de sa famille laissée à l’abandon. Ce futur mari et papa rôdait souvent dans le quartier du Petit-Grapillon pour faire l’emplette d’une pipe en écume ou d’une blague en matériau noble, cuir d’autruche retourné ou derme de baleine. Ses recherches en antiquités l’entraînaient dans des ruelles sinueuses et labyrinthiques, peuplées de praticiennes platoniciennes, c’est-à-dire qu’elles interpellaient le chaland en recourant à des arguments graveleux ou raffinés, selon la nature de l’interlocuteur. La Clabaude, loin de se douter qu’elle allait bientôt devenir Emeraude Descartes en passant brillamment l’oral dans cette ruelle sombre et nauséabonde en dépit de l’envie, interpella le bel esprit en pleine révolte paternelle.
11— Bourgeois, viens dans ma grotte !
12— Serait-ce le retour à l’ère primitive ?
13— Nenni, aïeul, il n’est de primitif que le désir qui s’y répand.
14— Dieu dans sa Toute Perfection permettrait-il l’existence d’un tel lieu ?
15— A n’en point douter. Autrement, il ne laisserait pas, dans son infinie bonté, jouissance et plaisir s’étaler à la face de cette terre.
16— Tu parles comme mon père.
17— Les pères cherchent les vérités, moi j’enseigne à être ferme et résolu dans nos actions.
18— La puissance de la nature est si ample et si vaste que je ne peux en embrasser tous les effets particuliers, repartit le collectionneur d’antiquités.
19La Clabaude comprit au lexique utilisé que le poisson était ferré, et elle emmena le chaland et futur papa au fond de l’impasse.
20Le vieux René se souvenait de cette période. Derrière le rideau de ses paupières baissées, il avait noté le départ du fils. Trois années d’absence, trois années pendant lesquelles il s’était adonné aux méditations métaphysiques, mais la fibre paternelle n’avait pas survécu à la découverte des aventures troubles de Cogito et d’Ergossoume. Lorsque le fils prodigue revint, avec La Clabaude rebaptisée Emeraude pour mieux la faire admettre dans le giron familial, René lorgna aussitôt le rejeton, bien décidé à “tout” lui raconter. Bientôt, le fils repartit à la recherche de nouvelles antiquités, et la bru resta avec l’enfant, sombrant dans la solitude et la gnôle. Pendant ces trois années, le grand-père envisagea de rédiger un traité sur les méfaits de l’alcool, ennemi numéro un de la philosophie, ou sur les vertus des antiquités, qui prouvaient l’existence de Dieu. C’était toujours bon à prendre, en ces années de trouble idéologique. Mais l’entreprise était risquée. Dieu avait-il besoin de preuves ? Finalement, le vieillard préféra réserver à son petit-fils les dernières trouvailles de son intelligence colossale, qui devait ébranler les fondements de la philosophie du xviie siècle et inquiéter les pouvoirs séculier et régulier.
21En ces temps de tâtonnement et d’obscurantisme, les cheminées tiraient mal. Au point que le grand-père avait aussi envisagé d’écrire un traité sur les cheminées. Pour qu’une cheminée tire bien, songeait-il, il faut tout démolir, édifier l’âtre et tout reconstruire autour. Les mots affleuraient au bout de sa plume : “Comme ce n’est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l’abattre, et de faire provision de matériaux et d’architectes pour édifier une cheminée vraie, et outre cela d’en avoir tracé le dessin…” Mais, Cogito et Ergossoume, les deux touchants gamins, surgissaient dans cette chimérique demeure, main dans la main, et partaient cueillir des fleurs dans les champs, racontait-il à Jean-Baptiste. Oubliées, les cheminées. Une sorcière leur barrait la route (aux enfants, pas aux cheminées), et le grand-père se mettait à crachoter, à larmoyer… Décidément, les cheminées tiraient mal, enfumaient les intérieurs et lui, le vieux René, y voyait de moins en moins clair. Il vivait alors l’expérience du doute. C’est pourquoi il pensait que la parole était la seule issue vers la lumière, et il ne se passait pas de soir qu’il ne contât à Jean-Baptiste quelque fable édifiante sur les vertus transcendantales de la parole.
22Le vieux ronchon se gratta la pipe, ce qui excitait toujours l’organe de sa réflexion, qu’il n’avait pas encore localisé, mais dont il approchait à pas dialectiques de géant. Il préparait pour son petit-fils, le soir même, une de ses belles histoires dont il avait le secret, et qu’il appellerait – il hésitait encore – soit Discours et méthode, par on ne savait quel caprice de son imagination, soit Cogito et Ergossoume, espérant souligner la présence prépondérante de la femme dans le moteur du discours, peut-être aussi afin de se faire bien voir de sa bru et d’avoir fromage et dessert à chaque repas.
23Allons, ne t’inquiète pas Emeraude, grognait René en perchant l’enfant sur ses genoux et en lui racontant jour après jour les épisodes de son unique histoire, les aventures de Cogito et d’Ergossoume. Tournant le dos à ce paisible tableau familial, Emeraude vidait, soir après soir, la réserve d’eau-de-vie de l’année ; elle irait se coucher deux heures plus tard, larmoyante car elle avait l’alcool triste, après avoir embrassé grand-père et taloché sobrement son fils entre deux hoquets maternels. Jean-Baptiste entendit d’abord les aventures de Cogito et d’Ergossoume en latin, puis en français, puis de nouveau en latin, et chaque printemps apportait sa version nouvelle qui tenait compte des froids plus rigoureux et de l’humeur acariâtre du conteur.
24Un soir, monsieur Donc – c’est ainsi qu’on le surnommait dans le village, depuis qu’un jour il avait refusé de recevoir un monsieur à jabot, sous prétexte que lui, grand-père René, réfléchissait : “Je pense, donc…” et que d’une virevolte de la main il avait congédié l’importun –, monsieur Donc, disais-je, écrivait à la lueur d’une chandelle contre le vieux poêle. Son corps, comme sa philosophie, était très frileux, et plus il écrivait, plus il pensait, plus il vieillissait et grelottait, aussi se rapprochait-il chaque jour du poêle, jusqu’au jour où survint l’inévitable : il était si près des flammes que le cahier sur lequel il écrivait brûla, ainsi que les poils de sa moustache. Désespoir sénile indescriptible, toute son œuvre était perdue, son visage défiguré et épilé, la pensée humaine amputée de toute la démarche cartésienne avant même d’avoir vu le jour…
25Le petit-fils Jean-Baptiste, ignorant ce chagrin, vint comme chaque soir sur les genoux de Papé lui demander une histoire. “Papé René, raconte-moi une histoire”, dit Jean-Baptiste.
26Mais Papé René, au lieu de reprendre Cogito et Ergossoume où il les avait laissés la veille, supplia son petit-fils de lui répéter les fables qu’il entendait depuis qu’il était en âge de les entendre.
27— Toutes, sans en omettre un seul mot, dit-il au bord des larmes, tu seras ma mémoire. La mienne était sur ces feuillets et n’est plus que cendre. La mémoire…, ajouta-t-il en versant une larme, la seule théologie dont je n’ai jamais dit un seul mot.
28Et maintenant, Papé Descartes, au lieu d’écrire avant de raconter, recopiait méticuleusement pendant que son petit-fils racontait. Mais le vieil homme était devenu méfiant, il écrivait loin du feu, maintenant, redoutant cet élément qui consume presque tous les corps et les convertit en cendres et en fumée. Il tomba malade et les derniers manuscrits qui ont été conservés de lui sont illisibles, car les fièvres ont obscurci ce que son petit-fils lui dictait. Il eut néanmoins le temps d’écrire cette fameuse lettre à son libraire anversois : “Cher ami, j’ai enfin pu réunir Cogito et Ergossoume en un tout indissociable que je vous envoie par le prochain courrier.” La vérité oblige à dire que Papé avait néanmoins supprimé de la version complète de Jean-Baptiste les fanfreluches et fariboles dont les enfants aiment à parer les récits les plus austères.
29Et Jean-Baptiste dicta pendant des jours et des mois. “Cogito hérita du fier destrier de sa sœur Ergossoume qui n’en avait plus besoin, car elle devait rentrer dans les ordres, pistonnée par Richelieu avec visite guidée de sa soutane rouge, rêve de toutes les jeunes filles royalistes et catholiques militantes. Une sylphide était chargée de faire le guet sur la lande, aux abords du palais de la reine Christine, résidence de princes et marché aux esclaves clandestin – c’est là en effet que Maria-Louisa, la seconde camériste, venait se fournir en presse du cœur et autres organes, à l’usage exclusif de sa maîtresse qui profitait ainsi d’un service exclusif de l’espace-temps qui voulait tester dans les siècles anciens la diffusion d’une presse hebdomadaire sur grande échelle.” Mais le vieux René était fatigué et avait la manie de ne retenir que ce qu’il entendait. Ainsi, la version expurgée donnait : “La raison est la chose du monde la mieux partagée” et tout un tas de considérations qui n’avaient plus rien à voir avec le charme des histoires qui avaient tant ravi le petit Jean-Baptiste, lequel se bâtit peu à peu une philosophie toute personnelle qui reposa désormais sur la certitude que les grands-pères vieillissent et que leurs histoires deviennent de plus en plus insipides à mesure qu’ils vieillissent. Sur le tard, Jean-Baptiste comprit pourquoi son père hantait les bas quartiers à la recherche d’antiquités, mais comme il avait sa personnalité et un sens aigu du conflit des générations, il se spécialisa dans la statuaire en ivoire et est resté célèbre dans l’Histoire comme le premier importateur d’art nègre dans la vieille Europe pâlissante.