Louis Brauquier, Gabriel Audisio
- Par Jean-Claude Izzo
- et Thierry Fabre
Pages 90 à 93
Citer cet article
- IZZO, Jean-Claude
- et FABRE, Thierry,
- Izzo, Jean-Claude.
- et al.
- Izzo, J.-C.
- et Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.001.0090
Citer cet article
- Izzo, J.-C.
- et Fabre, T.
- Izzo, Jean-Claude.
- et al.
- IZZO, Jean-Claude
- et FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.001.0090
Notes
-
[1]
Je connais des îles lointaines, Poésies complètes, La Table Ronde, Paris, 1994, p. 106-107.
Louis Brauquier, Sydney, un départ du La Pérouse en mars 1929
Louis Brauquier, Sydney, un départ du La Pérouse en mars 1929
1THIERRY FABRE : Louis Brauquier et Gabriel Audisio sont des écrivains qui comptent pour toi ?
2JEAN-CLAUDE IZZO : Enormément. Je crois que ma rencontre avec la Méditerranée est liée à trois écrivains : Albert Camus, Gabriel Audisio et Louis Brauquier. Ces deux derniers sont aujourd’hui bien moins connus mais représentent pour moi, l’un, le penseur de la Méditerranée, du moins l’un des penseurs, l’autre, celui qui a su l’investir poétiquement et la restituer.
3T. F. : Tu penses à quels textes ?
4J.-C. I. : Ulysse ou l’Intelligence est un des textes d’Audisio qui reste magnifique. Homère a tellement investi la Méditerranée avec l’Iliade qu’il semblerait presque impossible aujourd’hui de dépasser ce grand livre de poésie, de poésie de la Méditerranée, de la Méditerranée et de ses mythes. Audisio a fait cette lecture à partir d’Ulysse. Il y a aussi le Sel de la mer. Je ne crois pas qu’il y ait d’approche littéraire, et quand je dis littéraire c’est au sens de pensée, plus forte et plus moderne aujourd’hui sur la Méditerranée.
5T. F. : C’est vrai que l’on oublie trop souvent que dans ses premiers textes sur la Méditerranée, Camus fait référence à deux auteurs : Valéry, et surtout à Audisio qui dans les années trente vit en Algérie comme lui.
6J.-C. I. : Bien sûr. Dans Camus, il y a…, j’allais dire, la chair de la Méditerranée. Camus vivait pleinement son corps. La Méditerranée, c’est d’abord, pour lui, le soleil, la mer dans laquelle on se baigne. Audisio – et c’est dans ce sens que je parle de grande modernité – a essayé de comprendre ce qu’était véritablement, non pas les rives, mais cette mer.
7T. F. : Camus a donné la chair, et, si je puis dire, Audisio a donné l’esprit.
8J.-C. I. : Oui. Il a donné l’esprit en repartant de ce qui est le plus grand livre de la Méditerranée : l’Iliade.
9T. F. : A partir d’un récit fondateur.
10J.-C. I. : Et avec ce personnage qui est confronté à tous les mythes de la Méditerranée, des mythes qui restent vivaces aujourd’hui, qui s’expriment toujours. Les dieux ont changé, mais ils restent identiques. Les luttes de pouvoir, les enjeux sont les mêmes.
11T. F. : Il y a une permanence de l’épopée et du tragique.
12J.-C. I. : Absolument.
13T. F. : Quels sont les textes de Brauquier – aujourd’hui d’une certaine façon encore moins connu qu’Audisio, même si la presque totalité de son œuvre vient d’être rééditée – qui t’ont nourri ?
14J.-C. I. : Je crois qu’ils m’ont tous nourri puisque je ne cesse de les relire : Le Bar d’Escale, Et l’au-delà de Suez, etc. Brauquier aurait peut-être pu travailler comme Audisio, se pencher sur la Méditerranée. Mais il a été obligé de prendre la mer, d’aller au-delà de Suez, de quitter la Méditerranée.
15T. F. : Il travaillait pour la Compagnie transatlantique.
16J.-C. I. : Oui, et cela l’a amené à une autre approche littéraire. L’éloignement oblige à penser la Méditerranée, oblige à penser la Provence et oblige à penser Marseille, avec, je ne dirais pas l’exil, mais avec ce déplacement qui a eu lieu par mer. Brauquier, même quand il nous parle de villes d’ailleurs, d’une certaine manière, ne cesse de parler de Marseille et de la Méditerranée.
17T. F. : Marseille apparaît souvent dans les œuvres de Brauquier et d’Audisio. Ce sont deux écrivains importants de Marseille et des Cahiers du Sud. A travers leur vision, comment perçois-tu Marseille dans ses rapports à la Provence et à la Méditerranée ? Est-ce que c’est une ville provençale ?
18J.-C. I. : Non, Marseille n’est pas une ville provençale. C’est un port. On le voit dans la poésie de Brauquier. Ce port, il le porte en lui. Jusqu’à son symbole le plus marseillais : Notre-Dame-de-la-Garde. Brauquier ne porte pas la Provence en lui, il porte Marseille. Audisio, lui, porte la Méditerranée. L’un et l’autre, je crois, définissent leur lieu par rapport à cette mer : c’est la Méditerranée qui fait exister Marseille.
19T. F. : Tu as souvent expliqué que, dans la littérature, on observait un contraste entre l’abondance d’une littérature de la Provence de terre par rapport à une littérature beaucoup plus rare de la Provence de mer. Comment se situe cette opposition ou cette complémentarité entre Provence de terre et Provence de mer à travers l’œuvre de Brauquier et d’Audisio ?
20J.-C. I. : Il semble presque impossible de refaire le grand livre poétique de la mer Méditerranée, c’est ce que je disais par rapport à Ulysse. L’attitude des poètes est : on parle de la mer les pieds sur terre, on parle de la Méditerranée les pieds sur terre, face à elle, et on en tire des mythes. Quels sont les poètes qui aujourd’hui partent se confronter à Calypso, personne… Il y a là une impossibilité, il en va de même pour moi. J’écris de la poésie et je n’ai pas écrit “de la poésie de mer”. J’ai écrit de la poésie tourné vers la Méditerranée, mais à partir du rivage. Parce que, peut-être, il y a cette impossibilité à replonger aux sources.
21T. F. : Du point de vue de cette opposition entre Provence de terre et Provence de mer, Brauquier et Audisio représentent-ils une sorte d’exception ?
22J.-C. I. : Oui, c’est une exception. Des romans racontent la mer, racontent la Méditerranée, mais très peu de poésies. Il y a Cavadias qui était un écrivain de la mer, un grand poète grec. Aujourd’hui, à priori, on ne pourrait refonder la Méditerranée qu’en ayant les deux pieds sur le rivage, mais on n’a pas la même attitude si on a les deux pieds sur le rivage, dans l’arrière-pays, ou si on les a à Marseille.
23Quant à l’opposition entre Provence de terre et Provence de mer, je ne sais pas, mais dans les œuvres des grands poètes méditerranéens il y a très peu de place pour la Méditerranée. Char, Tortel, parlent de la terre, mais ne parlent pas de la Méditerranée. Comme si l’essentiel de la poésie de cette rive-là ne pouvait être que terrienne.
24T. F. : Je t’ai souvent entendu être très critique par rapport à ce discours sur la Provence, comme si tout cela était très étranger à ces deux figures qui te sont chères, celles d’Audisio et de Brauquier.
25J.-C. I. : Oui. Parce que – et ce n’est pas le cas pour des poètes qui me sont chers comme René Char – “j’ai les deux pieds sur la terre provençale et je chante cette patrie”, il y a là quelque chose que je ne supporte pas. Ma Méditerranée n’est pas provençaliste. Elle a des rives provençales. Elle est dans cette poésie populaire du xixe siècle, par exemple celle de Victor Gelu qui chantait Marseille, mais qui chantait une terre méditerranéenne dans le sens où il y a une mer.
26T. F. : Les provençalistes sont plutôt dans le refus du cosmopolitisme de la Méditerranée.
27J.-C. I. : Oui, parce que lorsqu’ils louent la terre – et c’est toute la question de Mistral – ils sont dans des mythes qui mettent en avant un particularisme de l’homme provençal. Or, il n’y a pas de particularisme de l’homme provençal. L’homme provençal est un mélange de tas de migrations et donc on ne peut pas dire qu’on va louer simplement cette race-là.
28T. F. : Cette “race latine”. D’ailleurs trop souvent la Provence a été confondue avec latinité.
29J.-C. I. : Oui, c’est vrai. La Provence est latine, mais elle n’est pas que latine. De plus, la latinité est aussi un mélange. C’est en ce sens que le champ poétique provençal m’insupporte. Je préfère quand Audisio et Brauquier disent : cette terre, cette terre qui est la nôtre, est une terre de passage, une terre de métissage, une terre de cultures autres, plurielle.
30T. F. : Or, dans le discours provençaliste la notion de pluralité existe peu.
31J.-C. I. : C’est le danger des choses pures. De la même manière qu’il y a un danger de la poésie pure, il y a un danger de la pureté des mythes que nous mettons en avant. Nous finissons par faire l’éloge de quelque chose qui n’existe plus, même si celle-ci a existé à un moment. Nous créons une culture qui n’existe pas et on dit voilà, c’est notre culture.
32T. F. : Il te semble qu’une mythologie de la Provence s’est construite, et que finalement Audisio et Brauquier se sont distingués très clairement de ce type de constructions idéologiques et littéraires ?
33J.-C. I. : Audisio, justement parce qu’il parle du sel de la Méditerranée : le sel va d’une rive à l’autre. Les grands débats sur la latinité ont très bien montré qu’on allait, avec simplement l’idée de la latinité, vers l’enfermement, l’enfermement idéologique.
34T. F. : Justement, dans le Sel de la mer Audisio écrit : “Identifier le fait latin avec le fait méditerranéen, je dis donc que c’est une confusion grave, je la dénonce. Je ne cesserai pas de distinguer la Rome provisoire de l’éternelle Méditerranée. De dire que Rome ne fut qu’un moment de la Méditerranée. D’opposer, à la Pietà de Rome et son sac à dos, les matelots d’Ulysse et leur barda, à la latinité terrienne, dure et conservatrice, l’universalité mouvante et vivante de la mer.”
35J.-C. I. : C’est en ce sens que les textes d’Audisio restent par rapport à la Méditerranée d’une grande modernité.
36T. F. : Pour toi, Brauquier et Audisio ont complètement échappé à la tentation de repli ?
37J.-C. I. : Oui, mais je ne veux pas dire qu’il faut refuser toute l’écriture, toute la poésie, qui se font sur les rives. On constate des différences énormes entre des auteurs, par exemple piémontais, qui vivent sur la montagne ou qui vivent cette mer. Je pense à Fancesco Biamonti dont le roman Attente sur la mer est d’une grande force poétique, est un très grand poème de la Méditerranée aujourd’hui. Il y a aussi toute la poésie méditerranéenne de Montale, des choses magnifiques où il a su restituer l’essentiel de cette mer. On s’aperçoit donc justement, pour revenir à Audisio, que cette filiation méditerranéenne non latine existe et qu’on la retrouve sur les deux rives. Mais en même temps on observe des tentations “provençalistes”, en Espagne, au Maghreb, de vouloir mettre en avant cette chose pure, cette chose qui dirait : moi, je ne suis pas vous, et qui, obligatoirement à un moment, ferme la porte sur la Méditerranée.
38T. F. : Alors que Brauquier et Audisio disent : moi, j’existe, mais je n’existe qu’allié à l’Autre.
39J.-C. I. : Exactement, et le dialogue est toujours possible, le dialogue politique, mais aussi culturel et littéraire. Il y a ces échanges qui se font, même si un recueil de poèmes de Brauquier n’était pas adressé à tel poète algérien. Parce qu’un jour celui qui est en face va lire l’autre. Et là les choses se remettent à vivre, c’est-à-dire que chacun fait en sorte qu’on s’écoute et qu’on s’entend.
40T. F. : Peux-tu me parler un peu de l’amitié entre Brauquier et Audisio ? On parle de l’un et de l’autre comme d’un couple indissociable.
41J.-C. I. : Ils se sont connus au lycée Thiers et une amitié est née, je crois, sur l’idée de cette ville. Je sais que par la suite sur des choix spirituels, à certains moments, ils ont divergé. Mais sur l’essentiel leur amitié n’a jamais failli. L’échange de lettres entre Brauquier et Audisio en témoigne. Elles ont été éditées, mais aujourd’hui elles sont pratiquement introuvables. Toutes ces lettres où ils ne cessaient de s’interroger sur ce qu’était Marseille, la Méditerranée, et en même temps sur leur amitié puisqu’elle se situe au milieu de cette mer.
42T. F. : Qu’est-ce que leurs œuvres ont à nous dire aujourd’hui ? Est-ce que ce sont les œuvres d’une vraie modernité ou un moment de l’histoire ?
43J.-C. I. : Comme je l’ai dit, pour moi, l’œuvre d’Audisio est d’une grande modernité. La poésie de Brauquier apparemment, et c’est ce qui fait que son œuvre est moins connue aujourd’hui, est classique. Mais, en la relisant, on s’aperçoit, contrairement à d’autres poètes, que cette langue-là, cette manière d’être lyrique, parfois peut-être excessivement, n’a pas vieilli. Il faut relire Mort du docker. C’est un poème qui reste d’une grande beauté.
44T. F. : L’un et l’autre célèbrent Marseille.
45J.-C. I. : Oui, et si on relit Brauquier, on ne trouve pas trace de vieillissement. On trouve de la nostalgie, on retrouve des accents du Marseille d’il y a quelques années, mais dans le fond nous sommes toujours dans cette réalité d’aujourd’hui.
46T. F. : Ont-ils l’un et l’autre laissé une forte empreinte dans l’imaginaire littéraire ?
47J.-C. I. : Oui, à condition de les redécouvrir, de les relire. On s’aperçoit alors combien ces œuvres-là sont en résonance avec des œuvres d’auteurs plus connus comme Giono, comme Camus. C’est le même esprit méditerranéen.
Et l’au-delà de Suez [1]
48LOUIS BRAUQUIER
Et nous leur parlerons, nous, de la vieille EuropeAux hommes des pays où nous aborderons,Aux sages d’Orient, qui voient couler les fleuves.Et ce sera comme un récit de petits-filsQui reviennent enfin au berceau de leurs âgesPar le chemin des invasions, les croisementsDes races emmêlées au creux des grandes routesEt les ports, plaies ouvertes aux flancs des continents.Nous, dont le sang brûlant ne connaît que sa forceNous les hommes des ports,Nous qui avons compté les visages des races,Nous qui tournons les yeuxVers d’autres ports dont les noms sont beaux d’aventures,Chauds et mystérieux,Peut-être cherchons-nous à travers les mâtures,A retrouver nos dieux.Qu’importe ? Nous dirons aux races immuablesCe que nous avons fait.Nous dirons la montée des villes, la puissanceAssise au bord de mer.Nous dirons qu’en dix jours, de Londres ou de Marseille,On va jusqu’à Bagdad,Qu’on parle à haute voix par-dessus l’Atlantique,Et que New York répond.Nous dirons que la mer entoure de ses algues,Les câbles sous-marins,Et qu’on a mis des noms de ville sur le sable,Jusqu’au centre africain.Et chacun vantera son port parmi les villes ;Tu parleras d’Anvers,Et toi de Gênes, toi de Liverpool et moi,Je leur parlerai de Marseille.Ils nous demanderont alors si le bonheurEst parmi nos conquêtes,Les sages méditant les préceptes antiques,Qui ne sont pas partis.Ceci se passera dans un bazar de l’IndeOu dans un café de Stamboul.Pourquoi, nous diront-ils, chercher, la vie est brève,Et Allah seul est grand.Nous ne répondrons pas, car nous, nous ne parlons plusLa même langue,Adieu amis, vieillards adieu, notre vie estCelle du monde.