1945 : Elsa Triolet, première femme à obtenir le Prix Goncourt
Pages 133 à 145
Citer cet article
- DELRANC GAUDRIC, Marianne,
- Delranc Gaudric, Marianne.
- Delranc Gaudric, M.
https://doi.org/10.3917/lp.403.0133
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- Delranc Gaudric, M.
- Delranc Gaudric, Marianne.
- DELRANC GAUDRIC, Marianne,
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Notes
-
[1]
Traduit par Vladimir Pozner, Gallimard, 1963.
-
[2]
Traduit par l’auteur, Œuvres romanesques croisées d’Elsa Triolet et Aragon (ORC), T. I, Robert Laffont, 1964.
-
[3]
Traduit par Léon Robel, Gallimard, 1974.
-
[4]
Traduit par Léon Robel, Gallimard, 1976.
-
[5]
Ces deux reportages ont été publiés (en russe) dans la revue de Gorki Trente jours en 1934 et 1935.
-
[6]
Dix jours en Espagne, reportage traduit par Gilbert Fisz, Éditions Aden, Bruxelles, 2010.
-
[7]
D’abord membre du comité directeur dès 1944, elle en devient secrétaire générale en octobre 1948 et le restera jusqu’en 1956.
-
[8]
Publié en 1959.
-
[9]
En charge des affaires juives à Paris, il remplace Dannecker sous les ordres de Bömelburg.
-
[10]
« Bureau central du service de sécurité », structure de la SS créée en automne 1931 sous le commandement de Heydrich ; cf. Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, 2006, glossaire, p. 902.
-
[11]
Cf. Francis Crémieux, « Arrêtez immédiatement la juive Elsa Kagan dite Triolet… » Faites entrer l’infini, n° 21, juin 1996, p. 15.
-
[12]
Pour plus de détails sur cette période, voir Marianne Delranc Gaudric, « Elsa Triolet dans la Résistance », site de l’ÉRITA : <http ://www.louisaragon-elsatriolet.org>.
-
[13]
Cf. Aragon, L’Œuvre poétique (ŒP) Livre Club Diderot, 1974-1981, T. 10, « De l’exactitude historique en poésie », p. 67-68.
-
[14]
Cf. ORC, t.17, « Préface à Une Vie de Michel Vigaud », p. 22-23. Denoël fut tué le 2 décembre 1945 dans des conditions troubles.
-
[15]
Ministre de la Justice du gouvernement Daladier du 1er novembre 1938 au 1er septembre 1939.
-
[16]
Décret-loi du 21 avril 1939 qui modifie la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 en prévoyant des poursuites « lorsque la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura eu pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants ». Ce décret-loi est abrogé par la loi du gouvernement de Vichy du 16 août 1940.
-
[17]
ORC, T.17, p. 23.
-
[18]
Idem, p. 23-24.
-
[19]
Cette phrase : « Stanislas Bielenki ne reçut pas cette lettre, il y avait un an qu’il était dans le camp de concentration de Gurs, où l’on ne fait pas suivre le courrier », ORC, T. 18, p. 215. Le camp de Gurs (Basses Pyrénées, aujourd’hui Pyrénées-Atlantiques), avait été construit par le gouvernement Daladier en mars-avril 1939 pour y parquer les républicains espagnols et membres des Brigades internationales fuyant Franco. Après juin 1940, les nazis y internèrent des juifs étrangers de toute nationalité ; un millier de personnes y périrent.
-
[20]
Cf. Elsa Triolet choisie par Aragon, NRF Gallimard, 1960, Introduction, p. 23-25 et Aragon, Henri Matisse, roman I, Livre Club Diderot, 1971, p. 186.
-
[21]
Sans doute Claude Morgan.
-
[22]
« Le Cheval blanc par Elsa Triolet », p. 4.
-
[23]
Correspondance, 1er février 1945, p. 161. Les Américains envoyaient à Aragon les droits d’auteur des Voyageurs de l’Impériale, traduits aux états-Unis.
-
[24]
Danielle Casanova (1909-1943), jeune communiste, fonda l’Union des jeunes filles de France (UJFF) en 1936 pour permettre aux filles de s’engager dans la vie sociale, culturelle et politique et d’accéder à des responsabilités. Pendant la guerre, elle joua un rôle important avec l’UJFF dans la Résistance, fut arrêtée en février 1942, déportée à Auschwitz en janvier 1943. Aragon l’évoque dans Le Musée Grévin, VII (Œuvres poétiques complètes, Pléïade, p. 959), publié en 1943 sous le pseudonyme de François la Colère. Son mari, Laurent Casanova, fait prisonnier, s’évade, rejoint Pierre Villon, puis entre au Comité militaire national des FTP. À la Libération, il est élu député de Seine-et-Marne aux deux Assemblées nationales constituantes, puis à l’Assemblée nationale pendant toute la durée de la IVe République. Il est ministre des Anciens Combattants et des Victimes de guerre du 26 janvier au 16 décembre 1946.
-
[25]
Aragon-Paulhan-Triolet, Correspondance générale, « Le Temps traversé », édition établie par Bernard Leuilliot, Les Cahiers de la nrf, p. 154.
-
[26]
Idem, p. 155-162.
-
[27]
Cf. Marianne Delranc Gaudric, « Elsa Triolet dans la Résistance », site de l’ÉRITA : <http ://www.louisaragon-elsatriolet.org>. Ce texte est reproduit dans Elsa Triolet choisie par Aragon, op. cit., p. 128-130.
-
[28]
N° 20, juillet-octobre 1944.
-
[29]
Œuvres romanesques croisées, T. 3, Robert Laffont 1964, p. 37.
-
[30]
Écrite en 1942, in « Autres nouvelles », ORC, T. 3, p. 257-278.
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[31]
Le Premier Accroc coûte deux cents francs, éditions Folio 1997, p. 31.
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[32]
27 mai-11 juin 1942.
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[33]
Op. cit., p. 96.
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[34]
Cf. Jean Marcenac, Je n’ai pas perdu mon temps, p. 317. Le docteur Mazelier était le médecin du réseau Morhange, une organisation de contre-espionnage combattant l’Abwehr et la Gestapo. Sa femme et lui faisaient aussi partie d’autres réseaux, cachaient et aidaient des résistants, des aviateurs, des commandos parachutés par les Alliés dans la région toulousaine.
-
[35]
Elsa Triolet, Préface à la clandestinité, juin 1964, in ORC, T. 5 (1965), p. 14-15.
-
[36]
ORC, T. 5, p. 20.
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[37]
Elsa Triolet, Préface à la clandestinité, ORC, T. 5, p. 17.
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[38]
Idem, p. 21.
-
[39]
Folio, p. 335.
-
[40]
Idem, p. 348-350.
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[41]
Idem, p. 113.
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[42]
Cf. Préface à la clandestinité, ORC, T. 5, p. 13-14.
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[43]
Voir à ce sujet le récit similaire qu’en fait Marcenac dans Je n’ai pas perdu mon temps, Messidor/Temps actuels 1982, p. 315-317. Cf. Marianne Delranc Gaudric, « Elsa Triolet résistante », <http://www.louisaragon-elsatriolet.org/spip.php?article432> et <http://www.louisaragon-elsatriolet.org/spip.php?article731>.
-
[44]
Les Lettres françaises, n° 16, mai 1944.
-
[45]
Le 8 novembre 1942.
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[46]
Juillet-août 1943.
-
[47]
25 juillet 1943.
-
[48]
Cette rue existe toujours.
-
[49]
Folio, p. 264-265. Le journal Les Étoiles n° 10, août 1943, publie cette description du camp, reprise en partie dans « La Vie privée ».
-
[50]
Exécutée le 31 mai 1943.
-
[51]
Résistant, secrétaire de rédaction aux éditions des Cahiers du Rhône et aux éditions des Trois Collines, à Genève. Il épousa en 1946 Geneviève de Gaulle.
-
[52]
Aragon, L’Œuvre poétique, Livre Club Diderot, T. IX, « La Leçon de Ribérac », in Les Yeux d’Elsa, p. 297, texte paru d’abord dans la revue Fontaine n° 14, juin 1941.
-
[53]
Entretiens…, nrf Gallimard, 1964, p. 61.
-
[54]
Cité par Francine Muel-Dreyfus, Vichy et l’éternel féminin, Seuil, 1996, p. 50-51.
-
[55]
Folio, p. 70.
-
[56]
Idem, p. 76.
-
[57]
Idem, p. 375.
-
[58]
« Entretiens sur l’avant-garde en art et Le Monument d’Elsa Triolet », O.R.C., T. 14, p. 196-197 ; publié d’abord dans La Nouvelle Critique, mai 1958.
-
[59]
Préface à la clandestinité, in ORC, T 5, p. 13.
-
[60]
Folio, p. 272-275 dans « La Vie privée » et p. 375-379 dans « Cahiers enterrés sous un pêcher ».
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[61]
Folio, p. 69-70.
-
[62]
Idem, p. 73-74.
-
[63]
Jean Marcenac, op. cit., p. 316 ; la phrase se trouve p. 140 dans l’édition Folio. Sans doute s’agit-il de « la Montée de Champagne où nous avions nos rendez-vous réguliers » (Aragon, dédicace du Musée Grévin, Musée de la Résistance nationale) ; cf. Marianne Delranc Gaudric, « Elsa Triolet résistante ».
-
[64]
Pour une analyse plus précise de l’attitude de l’Académie Goncourt pendant la guerre et à la Libération, voir l’excellent livre de Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains. 1940-1953, Fayard, 1999, dont nous résumons le propos.
-
[65]
Anne-Marie Thiesse, Écrire la France, PUF, 1991, cité par Gisèle Sapiro.
-
[66]
Pour plus de détails, voir Marie-Thérèse Eychart, « Réception du prix Goncourt 1944 », Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet, n° 5, 1994, p. 197-228.
-
[67]
L’Histoire d’Anton Tchékhov, sa vie, son œuvre, EFR, 1954.
-
[68]
La Poésie russe, préface de Roman Jakobson, édition bilingue, Seghers, 1965.
1Il y a 75 ans, le 2 juillet 1945, Elsa Triolet obtenait le prix Goncourt, au titre de l’année 1944 (où il n’avait pas été décerné), pour son livre : Le Premier Accroc coûte deux cents francs. Elle était la première femme à obtenir ce prix depuis sa création.
2Née à Moscou en 1896 dans une famille juive où l’on parlait plusieurs langues, notamment le français et l’allemand, elle avait fait des études d’architecture et fréquenté avec sa sœur Lili et son beau-frère Ossip Brik les jeunes artistes et théoriciens futuristes et formalistes, notamment Vladimir Maïakovski (son premier amour), Victor Chklovski qui l’incita à écrire en publiant certaines de ses lettres dans son roman Zoo ou la Nouvelle Héloïse [1] (1923) et en les faisant lire à Maxime Gorki. Mariée à un Français, André Triolet, elle le suivit en France, puis à Tahiti et, séparée de lui, séjourna à Londres (où elle travailla chez un architecte), à Berlin, de nouveau à Moscou, puis s’établit à Paris où elle fréquenta les milieux artistiques de Montparnasse. Durant tout ce temps, elle écrivit et publia plusieurs romans en russe : À Tahiti [2] (1925), Fraise-des-Bois [3] (1926) et Camouflage [4](1928), ainsi que des reportages : sur le 9 février 1934, sur le Front populaire (1935) [5], sur la guerre d’Espagne [6] (1937) et un essai sur les métiers de la mode à Paris et sa vie avec Aragon à Montparnasse : Colliers, paru partiellement en 1933 dans une revue dirigée par Gorki. Elle traduisit aussi en français des poèmes de Maïakovski, d’Asséev, et du français en russe le roman de Céline Voyage au bout de la nuit (1934). C’est vers 1935 que, constatant les difficultés qu’elle avait à être publiée en Union soviétique, elle commença à écrire en français ce qui devint Bonsoir, Thérèse, livre inclassable édité par Denoël et constitué d’un ensemble de nouvelles reliées par un fil : la quête d’un personnage, une femme, Thérèse, à la fois présente et absente. Ayant appris le français dès l’âge de six ans, vivant en France depuis une bonne dizaine d’années et pratiquant la traduction, le passage à l’écriture en français, s’il fut douloureux moralement, n’en fut pas moins facilité.
3Pendant la guerre, elle continua à écrire : en 1941-1942, à Nice, un roman, Le Cheval blanc paru en 1943 chez Denoël, puis des nouvelles, dont celles qui constituent Le Premier Accroc coûte deux cents francs.
4Célèbre à la Libération et du temps des grandes ventes annuelles du livre organisées par le Comité national des écrivains dont elle fut la principale animatrice [7], elle a progressivement été cantonnée par les médias dans le rôle de « muse » d’Aragon, alors qu’elle n’a cessé d’écrire de nombreux romans appréciés par un large public. Aragon lui-même a d’ailleurs reconnu sa dette à son égard, par exemple dans son grand poème Elsa [8].
Circonstances et contexte de l’écriture
5Le Premier Accroc coûte deux cents francs est écrit entre février 1943 et novembre 1944, alors qu’Elsa Triolet participe à la Résistance avec Aragon à Lyon puis dans la Drôme, effectuant par ailleurs de nombreux voyages à Paris. Comme on le sait, Aragon a été chargé en mars 1943 d’organiser la résistance intellectuelle en zone sud, notamment le réseau des Étoiles, rattaché au Front national, et la constitution du Comité national des écrivains dans cette zone. Elsa Triolet a pris une part personnelle à cette résistance, ce qui fut l’objet d’un débat avec Aragon (comme en témoignent les Entretiens de celui-ci avec Francis Crémieux) car il était dangereux de rester en couple lorsqu’on était résistants. C’était d’autant plus courageux que son origine juive lui faisait courir de grands dangers, comme le montre cet ordre du lieutenant SS Heinz Röthke, l’un des responsables [9] du commandement de la Gestapo et du SD [10] en France, conservé au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), daté du 21 mars 1944, qui demande au commandeur de la Gestapo de Marseille (contrôlant la région d’Avignon) d’arrêter « immédiatement […] la juive Elsa Kagan dite Triolet, maîtresse d’un nommé Aragon également juif. » [11] On trouve dans Le Premier Accroc… des épisodes autobiographiques de cette résistance. Elsa Triolet fut d’ailleurs décorée de la médaille de la Résistance par décret du 11 mars 1947 [12].
6Au début de la guerre, comme Aragon, Elsa Triolet, considérant que l’on peut agir par l’écriture, choisit de publier légalement des œuvres autant qu’il se pouvait, contrairement à certains écrivains comme René Char qui refusait toute publication et s’est engagé dans la lutte armée. Le philosophe Georges Politzer était également réticent à toute publication, mais Aragon et Elsa Triolet lui font admettre la possibilité de faire paraître légalement une littérature de contrebande [13]. Le Cheval blanc a été publié en 1943 par Denoël qui était déjà son éditeur avant-guerre et avait continué à la soutenir en 1939, lorsqu’Aragon était mobilisé [14]. Denoël avait une attitude double : il avait publié le Voyage au bout de la nuit de Céline en 1932, puis les pamphlets antisémites de celui-ci : Bagatelles pour un massacre (1937) et L’École des cadavres (1938), avant de les retirer en mai 1939 à la suite du décret-loi Marchandeau [15] du 21 avril 1939 [16]. En 1942, Denoël passe à Nice, « lors d’un voyage, si je ne me trompe, écrit Elsa Triolet, avec une amie qu’il avait emmenée au Portugal : elle était juive, et, peut-être, anglaise et il voulait la mettre en lieu sûr. Ce voyage était un risque dévoué, passionné. » [17] Elle le revoit en septembre 1942 à Avignon, et lui fait part des « rumeurs sur son compte, entendues pour la première fois [...] dans la librairie de Pierre Abraham : l’éditeur Denoël travaille avec les Allemands. Est-ce vrai ? Oui, dit-il, c’est vrai. C’est à peine si je parviens à articuler : “Mais alors, on ne peut plus être amis !…” Et lui qui me console et me prie de ne pas dire de bêtises, ses employés doivent manger tous les jours, n’est-ce pas… Parlons du Cheval blanc ! »
7Dans la nuit, il avait lu le manuscrit en entier. Il allait essayer de le publier sans coupures… Qu’aurait-on pu y couper ? Du point de vue allemand, c’était le tout, la chair même du livre qui aurait dû être exécutée. Mais les Allemands n’y verraient que du feu ! C’était un risque à courir [18]. Le roman sera publié le 10 juin 1943, sans la phrase finale, qui évoquait le camp de Gurs [19]. Il aura une large diffusion, sera lu y compris dans les prisons et très apprécié par des écrivains comme Roger Martin du Gard, Max Jacob, Robert Desnos, Albert Camus, ainsi que par Henri Matisse, comme en témoignent leurs lettres [20]. Les Lettres françaises en rendent compte dans le n° 11, en novembre 1943, et l’auteur anonyme [21] de l’article déclare que « Ce héros est de la même espèce que ces centaines de milliers de héros anonymes qui peuplent aujourd’hui la France » [22]. La vente du Cheval blanc va lui permettre, ainsi qu’à Aragon, de vivre « deux années entières, et cela tombait fort à propos, les Américains ne nous envoyaient plus rien » [23], écrit-elle après coup à sa sœur.
8Si Le Cheval blanc consacre son passage au roman, Le Premier Accroc coûte deux cents francs renoue avec le genre du recueil de nouvelles formant un tout, comme Bonsoir, Thérèse. Écrire des nouvelles (ce qu’Aragon a également fait pendant la guerre) répondait sans doute à plusieurs exigences : les difficultés d’impression (le papier étant rare et contingenté), les difficultés d’édition (la plupart du temps dans des revues souvent clandestines), les difficultés d’écriture : Elsa Triolet n’a cessé de changer de lieu, de voyager, d’agir aussi comme agent de liaison et journaliste-reporter.
Le recueil et son titre
9Le Premier Accroc… comporte quatre nouvelles publiées de façon échelonnée et clandestine :
10« Les Amants d’Avignon », conçue dans le refuge du « Ciel », au-dessus de Dieulefit, et écrite en février 1943 à Lyon, a été publiée illégalement en octobre 1943 aux éditions de Minuit à Paris sous le pseudonyme de Laurent Daniel, en hommage à Laurent et Danielle Casanova : Aragon et elle-même viennent d’apprendre la mort de cette grande résistante en septembre 1943 [24]. C’est Jean Paulhan qui en remet le manuscrit à Yvonne Paraf (alias Desvignes) au cours d’une réunion clandestine du CNÉ, comme en témoigne une lettre d’Elsa Triolet à Jean Paulhan du 23 avril [25]. Sa publication a donné lieu à un échange de lettres assez vif avec Paulhan, Elsa Triolet ayant cru que son texte était refusé [26], comme l’avait été auparavant son récit « Le Petit Brun », écrit pour la nrf [27].
11La seconde nouvelle, « La Vie privée ou Alexis Slavsky artiste peintre », écrite en septembre 1943, est publiée dans la revue de Pierre Seghers Poésie 44 [28] et reprise en feuilleton dans Les Lettres françaises de décembre 1944 à janvier 1945 (n° 34-44).
12Un fragment de la troisième, « Cahiers enterrés sous un pêcher », écrite en avril 1944, est également publié dans Les Lettres françaises en mai 1944.
13Il en est de même pour la dernière nouvelle qui donne son titre au recueil, « Le Premier Accroc coûte deux cents francs », écrite en octobre-novembre 1944 et dont un fragment est publié dans Les Lettres françaises le 4 novembre 1944.
14Elsa Triolet a écrit d’autres nouvelles pendant la guerre (celles de Mille Regrets notamment), mais ce sont ces quatre-là, réunies en recueil, qui paraissent chez Denoël en 1945 et reçoivent le prix Goncourt.
15La phrase-titre, assez mystérieuse, était celle qui annonçait, pour la Drôme, le débarquement du 6 juin en Normandie. Cette phrase codée reproduisait, semble-t-il, l’avertissement affiché dans les salles de billard précisant le montant de l’amende si l’on venait à déchirer le drap vert. Mais dans sa « Préface à la contrebande » [29], Elsa Triolet écrit qu’en relisant une de ses nouvelles, « Clair de lune » [30], elle s’aperçoit que l’un de ses personnages, Mme Léonce, demande à sa manucure (elle est chez sa coiffeuse) :
16— « Vous n’avez pas de bas, par hasard ? »
17et que la manucure répond :
18— « Des bas… À deux cents francs peut-être… Moi, je trouve que c’est trop cher. Surtout qu’ils sont très fins, un accroc, et voilà deux cents francs de fichus. »
19Elsa Triolet ajoute : « Le “message personnel”qui annonçait pour le département de la Drôme le débarquement du 6 juin était “le premier accroc coûte deux cents francs”… Faut-il croire à une coïncidence ? Et ne voilà-t-il pas que je choisis justement ce “message personnel” pour titre de mon recueil de nouvelles qui a paru à la Libération… Il m’a fallu vingt ans pour m’apercevoir de cet enchaînement. » Elle rappelle aussi que parmi les messages que l’on entendait à la radio, il y avait ce vers d’Aragon, emprunté au poème « Les Lilas et les Roses » dans Le Crève-cœur : « Une villa normande au bord de la forêt », qui annonçait un parachutage. Toujours est-il que cette phrase prend une valeur symbolique, celle du danger permanent que courent les résistants, le moindre hasard, la moindre imprudence pouvant « coûter » très cher.
20Le sujet commun de ces quatre nouvelles, c’est la Résistance et la guerre ; mais on y trouve aussi de belles histoires d’amour, et leur nouveauté tient également à leur écriture.
La Résistance et la guerre
21La première nouvelle, « Les Amants d’Avignon », qui est aussi une belle histoire d’amour (un amour impossible en temps de guerre, mais pas désespéré), met en scène « une petite dactylo séduisante comme une dactylo de cinéma », Juliette Noël, dont le premier geste résistant est d’adopter un petit Espagnol d’un an, « qu’on avait trouvé, emmailloté, dans un train de l’Espagne en feu et apporté à Paris » [31], manière de dire que la guerre et la Résistance ont commencé avant 1939, en Espagne. Ce qui déclenche l’entrée de Juliette dans la résistance active, c’est la mort de son frère en Libye (et l’on comprend qu’il s’agit de la bataille de Bir Hakeim [32] qui fut pour beaucoup dans la reconnaissance par les Alliés du Comité National de la France combattante basé à Londres). C’est une autre dactylo du journal où elle est employée qui, apprenant cette mort, lui propose « carrément de travailler » [33]. Elle devient l’agent de liaison d’un certain docteur Arnold (de la même façon qu’Elsa Triolet fut en relation avec le docteur Mazelier [34] à Toulouse) et mise en relation avec un officier, Célestin, dont on devine qu’il est gaulliste ; on suit ses voyages, ses rendez-vous, ses séjours dans des « planques » improbables, la façon dont elle échappe à une arrestation en plein Lyon…
22Femme ordinaire, Juliette Noël est amenée à se comporter héroïquement, de façon naturelle, poussée par les circonstances ; Elsa Triolet souligne le caractère ordinaire de ces résistants qu’elle côtoie :
23« Des circonstances fantastiques avaient révélé les possibilités insoupçonnées des êtres. La vie quotidienne des dactylos, horlogers, apiculteurs, couturières, vendeuses, savants, instituteurs, concierges, le train-train de leur vie, ils le laissaient soudain se muer en danger permanent, prenant des risques insensés jusqu’à l’héroïsme. Les voilà, ces gens ordinaires, devenus chefs de maquis, agents de liaison, les voilà qui abritent des résistants, portent des paquets, cachent des armes, les prennent, se laissent torturer sans flancher, vont à la mort […] dans la nuit et le brouillard, il y avait beaucoup de filles banales comme Juliette. » [35]
24Les deux nouvelles suivantes, « La Vie privée ou Alexis Slavsky artiste peintre » et « Cahiers enterrés sous un pêcher », sont écrites en miroir l’une de l’autre, mettant en scène deux personnages principaux, Alexis Slavsky et Louise Delfort, journaliste et résistante ; il y a d’ailleurs des pages communes aux deux nouvelles, les deux ayant été visiblement écrites en même temps.
25Dans « Alexis Slavsky, artiste peintre », le personnage principal est absorbé par son art, comme Matisse qu’Aragon et Elsa ont fréquenté à Nice. « Qu’on ne s’y trompe pas, écrit-elle dans la Préface à la clandestinité, ce n’était pas un acte d’accusation que je dressais contre Alexis Slavsky et des comme lui, même si je constate que la guerre, l’occupation ne sont pour ce peintre qu’un état de choses qui l’empêche de peindre. » [36] Mais l’atmosphère de la guerre le plongeant dans un malaise grandissant, Alexis Slavsky va s’intéresser de plus en plus aux nouvelles de Radio Londres qu’il écoute chez un voisin russe blanc, Gordeenko, qui a combattu dans l’armée de Wrangel et qui se réjouit paradoxalement avec lui, patriotisme aidant, des avancées de l’Armée rouge. Slavsky découvre peu à peu une certaine solidarité entre voisins, et grâce à la rencontre d’une ancienne connaissance, Louise Delfort, journaliste et résistante, pour laquelle il éprouve admiration et tendresse, il va prendre courage. Et lorsqu’il apprend son arrestation, il va lui aussi faire un geste de résistance et recueillir un jeune homme évadé d’un train, l’aider à rejoindre un maquis et découvrir autour de lui l’existence d’un réseau de Résistance qu’il ne soupçonnait pas. C’est le processus évoqué dans le « Chant des Partisans » : « Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place… »
26Quant à la troisième nouvelle, « Cahiers enterrés sous un pêcher », elle comporte une partie commune à la nouvelle précédente, un fragment du journal intime de Louise Delfort censé avoir été enterré, comme l’ont été les cahiers sur lesquels écrivait Elsa Triolet « dans le sol d’une remise en face de la petite maison que nous habitions » [37], « dans un sol de terre battue et non sous un pêcher » [38]. D’ailleurs, ce journal est en grande partie autobiographique. Louise Delfort est le personnage principal de cette nouvelle (elle figure dans « la Vie privée » comme personnage secondaire) dont elle apparaît à la fois comme narratrice et auteur du texte. On apprend qu’elle a été arrêtée par la Gestapo, qu’elle s’est évadée et a « repris le travail » [39]. Comme Juliette (et comme Elsa Triolet), elle voyage beaucoup : Valence, Paris, Lyon… Elle rencontre notamment « un grand chef gaulliste » qui lui demande si elle travaille avec les communistes : « Bien sûr que je travaille avec les communistes, répond-elle, oui, peut-être est-ce dangereux, mais aussi sont-ils prudents » ajoute-t-elle [40]. Déjà, dans « Les Amants d’Avignon », le docteur Arnold disait à Célestin : « J’ai vu le communiste que tu m’as envoyé, ils sont gonflés, ces gars-là. […] — Oui, répond Célestin, après la guerre il faudra compter avec eux, on ne pourra pas gouverner le pays sans le parti des fusillés… » [41] L’expression fut reprise et popularisée par le Parti communiste après la guerre [42]. Louise Delfort part faire un reportage dans un maquis, ce qui constitue une grande partie de la nouvelle ; en réalité, il s’agit d’un reportage réel effectué par Elsa Triolet dans un maquis du Lot où elle avait été accueillie et pilotée par le poète Jean Marcenac [43]. Ce reportage est paru partiellement ensuite dans Les Lettres françaises sous le titre « Aux armes, citoyens ! » [44]. On apprend à la fin de la nouvelle qu’elle a été arrêtée, déportée et exécutée. Louise Delfort fait partie de ces femmes engagées dès le départ dans la Résistance et sans qui celle-ci n’aurait pu exister, comme l’ont souligné aussi bien le colonel Rol-Tanguy dans ses témoignages qu’Aragon dans Les Communistes, dont il dit qu’il faut comprendre le titre au féminin.
27Ainsi, dans ces trois nouvelles, on voit la diversité des voies d’entrée dans la Résistance et la pluralité politique de celle-ci.
28La dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil : « Le Premier Accroc coûte deux cents francs », est beaucoup moins romancée, plus proche du reportage : c’est le récit d’un parachutage inspiré de celui auquel Elsa Triolet a participé avec Aragon dans la Drôme, puis des représailles qui l’ont suivi et enfin de la déroute des Allemands et du triomphe de la Résistance. Mais là, il n’y a pas de héros particulier, c’est l’aspect collectif de la Résistance qui apparaît : tout un peuple de villageois s’est organisé, en lien avec quelques chefs militaires, en dépit de « ceux qui aimaient les Boches, ceux qui se croyaient à l’abri parce qu’ils n’avaient rien à se reprocher… ». À cette hostilité répond un tract reproduit tel quel dans le texte, intitulé : « Vous qui avez souffert, résistez ! », qui est un appel à ne pas entraver la Résistance en cette fin de guerre.
29Ainsi, dans ce recueil sont soulignées la diversité et l’unité de la Résistance. Les résistants ne sont pas au départ des héros, mais de simples gens, comme elle le souligne dans sa préface.
30C’est la guerre et son évolution qui conditionnent la Résistance : les allusions à l’actualité sont nombreuses dans ces nouvelles publiées clandestinement : au fil des pages, il est question de Bir Hakeim, des avancées de l’Armée rouge, du discours de Roosevelt [45] annonçant le débarquement en Afrique du Nord, de la bataille de Stalingrad, du débarquement en Sicile [46] « avec des parachutistes et trois mille navires » (nombre à peu près exact), de la destitution de Mussolini [47]… Une place spéciale est accordée à l’antisémitisme, dans « La Vie privée » notamment : Alexis Slavsky habite rue de la Juiverie, à Lyon [48] ; il conserve précieusement le portrait de sa grand-mère Esther, mais vit dans la peur d’être dénoncé comme juif. On trouve aussi dans « La Vie privée » (nouvelle datée de septembre 1943), la reproduction [49] d’un tract sur Auschwitz et la mort de Bertie Albrecht [50]. Elsa Triolet explique dans sa « Préface à Une Vie de Michel Vigaud » (Œuvres romanesques croisées, T. 17, p. 13) que c’est à Nice que leur étaient parvenues, par l’intermédiaire de Bernard Anthonioz [51], « les premières images des camps allemands », preuves s’il en est que l’existence des camps de concentration était connue bien avant la fin de la guerre. Elsa Triolet les fait connaître par ses écrits, au péril de sa propre vie. « Elle écrivait la main dans le feu », a dit d’elle Aragon.
L’Amour
31L’autre grand pôle des trois premières nouvelles, c’est l’amour et les femmes. Elsa Triolet est une des premières à montrer le rôle des femmes dans la Résistance, rôle qui leur permettra d’obtenir le droit de vote à la Libération.
32En choisissant Juliette Noël, personnage stéréotypé de « midinette », Elsa Triolet s’inscrit dans une discussion qui a lieu au même moment sur ce que Montherlant appelle avec mépris « la morale de midinette », mépris qu’Aragon fustige dans La Leçon de Ribérac : « Pour ce qui est de la morale de midinette… Il faut dire que bien des gens reprennent cette expression qui fait fureur, morale de midinette par-ci, morale de midinette par-là. Montherlant leur a donné du sucre et ils ont sauté dessus. Ils sont ravis de pouvoir assouvir ainsi leur misogynie, leur nietzschéisme au petit pied, ou simplement leur snobisme. Midinette fait vraiment mal dans le tableau, qui voudrait penser comme une midinette ? » [52] Il s’en explique dans ses Entretiens avec Francis Crémieux : « La morale de midinette était une image volontairement péjorative pour faire place à une autre morale que nous appellerons aussi pour simplifier la morale des seigneurs. Cette morale de l’homme au-dessus de la femme, c’est précisément contre elle que je combattais et il est vrai que, ici, le combat de caractère moral contre le fascisme en France allait de pair avec l’exaltation de la femme » [53]. Déjà, les lois d’octobre 1940 restreignaient le droit au travail des femmes et toute l’idéologie vichyste et nazie était antiféministe. Une revue comme Candide, le 15 octobre 1941, rend les femmes qui travaillent responsables de la défaite de la France : « Parce qu’elle n’a pu transmettre à son mari, à ses fils, la flamme qu’au plus profond d’elle-même elle n’entretenait plus, la femme française porte aujourd’hui dans la défaite de la France, sa part, sa lourde part, de responsabilité », peut-on y lire [54]. Le féminisme est d’une certaine façon un antifascisme. Juliette comme Louise Delfort dans les nouvelles suivantes, sont des femmes libres et qui travaillent.
33Quant à l’amour, il est célébré, magnifié, surtout dans « Les Amants d’Avignon », même s’il est très difficile, voire impossible en temps de guerre. Avignon est la ville de l’amour : d’un amour célèbre, celui de Laure et de Pétrarque, mais aussi celui de Juliette et Célestin, séduisant officier gaulliste, amour absolument impossible, Célestin le dit clairement : « Et maintenant, ils nous ont tout pris, jusqu’à nos rêves d’amour… Le monde n’est plus peuplé que de couples séparés, d’amour déchiré, déchirant […] Entre la famine, le revolver, la prison, où loger l’amour ? » [55] Pourtant, Juliette rêve et va lui proposer de faire semblant, un instant, et l’on trouve de beaux passages où les personnages se promènent au fort Saint-André, lisent des inscriptions laissées au fil du temps par des amoureux : « Regarde, dit Juliette, celui qui aime écrit sur les murs » [56]. Célestin ne lui laisse cependant aucun espoir ; « on ne s’aime pas, personne n’aime personne », conclut Juliette. Mais la fin de la nouvelle contredit cette certitude : Célestin, à qui elle a sauvé la vie en échappant héroïquement à sa propre arrestation, va réellement tomber amoureux, mais est obligé de partir en Angleterre, seul. Elsa Triolet termine sa nouvelle par cette phrase ouverte : « c’est à l’Histoire de mener ma chanson ». L’Amour n’est donc pas vaincu.
34Quant à Louise Delfort, elle ne peut vivre avec le compagnon qu’elle aime, Jean, lui aussi résistant. Comme Juliette, elle joue un instant à faire semblant d’aimer Alexis Slavsky, pour calmer son angoisse et lui laisse prendre sa main : « On m’a toujours dit que pour enrayer le mal de mer, il suffisait d’embrasser le premier marin venu » [57] ; mais si ce moment bouleverse Slavsky, c’est pour elle un épisode sans lendemain.
L’originalité de l’écriture
35« L’art de la Résistance était un art d’avant-garde », écrit plus tard Elsa Triolet : « Pour créer des œuvres qui porteraient contre l’occupant, il fallait tout inventer : le contenu, la forme que revêtirait l’esprit de la Résistance […] il n’y avait ni règle ni théorie, elles devaient se forger dans le travail de l’artiste » [58]. Et en effet, ces nouvelles sont écrites très librement et de façon novatrice : « J’ai toujours écrit librement, comme les Parisiens traversent la rue, sans me préoccuper des clous ni des voitures » [59].
36« La Vie privée » et « Cahiers enterrés sous un pêcher » par exemple sont des nouvelles « polyphoniques ». Dans « Cahiers enterrés sous un pêcher », Louise Delfort écrit son journal intime, dont un passage est repris tel quel dans « La Vie privée », passage d’ailleurs autobiographique, comme le montre le manuscrit, qui commence par « Oui, cette fois-ci je voudrais écrire pour plaire à un homme » [60] ; Alexis Slavsky lit ce passage où elle raconte comment elle lui a laissé prendre sa main. Le lecteur a alors un double point de vue sur le même événement, celui de Louise et celui d’Alexis.
37On trouve dans ces nouvelles des collages, un peu à la manière de Dos Passos, l’intégration de tracts, un reportage journalistique sur un maquis, des allusions très claires à une actualité brûlante, mais aussi des fragments d’autobiographie dans « Cahiers enterrés sous un pêcher », où Elsa Triolet prête à Louise Delfort sa propre enfance russe.
38Enfin, les villes où elle a vécu pendant la guerre y sont évoquées avec une grande poésie : Avignon, ville des gitans (victimes eux aussi du nazisme), ville occupée, mais aussi ville de l’amour et des poètes :
39« — L’aria, l’acqua, la terra é d’amor piena… dit Célestin. L’amour vous tient entre les murs de ma ville… […] Dans quelle autre ville trouverez-vous sur un mur une inscription glorifiant la naissance d’un amour, comme celle d’un grand homme : Ici, Pétrarque conçut pour Laure un sublime amour qui les fit immortels… » [61]
40À quoi l’auteure ajoute, prenant la parole :
41« J’aime parler d’une ville quand je l’ai déjà quittée, quand je ne peux plus aller la photographier du regard et combler sur place les trous de la mémoire. J’aime pouvoir en parler librement, la peindre telle qu’elle se présente en moi à travers le temps et l’espace, telle qu’elle se reflète dans le miroir déformant du souvenir. Avignon, ville aux grands murs, s’étirant vers le ciel… Dans mon cœur et devant mes yeux apparaît une immense harpe, le haut touchant le ciel, le bas posé sur un piédestal de pierre grise, claire. Le terrible vent d’Avignon parcourt ces murs et il me semble y avoir entendu de ces faux accords sans délivrance… » [62]
42Et Lyon, « ville pesante et fermée », mais dont le secret est une qualité et les traboules salvatrices. C’est d’ailleurs dans l’évocation de ces traboules que Jean Marcenac trouvait une des plus belles phrases de la langue française : « Et j’allais dans le dédale des traboules, à Lyon, écrit-il, croisant les frères inconnus et les bourreaux possibles, me répétant cette phrase d’elle, une des plus parfaites que je connaisse dans la langue française : “Fin, transparent et noir était le portillon donnant sur la Montée”. » [63]
Le Prix Goncourt
43Le livre et l’auteure méritaient le prix Goncourt. Un certain nombre de membres de l’Académie Goncourt, pendant la guerre, s’étaient plus que compromis avec l’occupant [64] : René Benjamin, coopté en 1938, admirateur de Mussolini, conseiller de Pétain, avait justifié l’invasion de la zone sud par les Allemands ; Sacha Guitry, élu en 1939, avait eu une attitude ambiguë ; Léon Daudet était un pétainiste et antisémite notoire ; seul Francis Carco faisait figure d’opposant au nazisme. En 1941, l’Académie décerne son prix à Henri Pourrat, sorte d’« écrivain officiel du pétainisme » [65], alors que Francis Carco, Ajalbert et Descaves, réunis à Lyon, décernent un « prix Goncourt zone libre » à Guy des Cars. Ajalbert va finir par adhérer au parti du collaborateur Doriot à la fin de 1942. En décembre 1942, l’Académie coopte le comte de La Varende, qui écrit dans Je suis partout et dans Gringoire, journaux antisémites et collaborationnistes. Carco avait bien avancé le nom d’Elsa Triolet et son recueil de nouvelles Mille Regrets pour le prix de 1942, mais sans succès. La bataille de Stalingrad (février 1943) et le début de la défaite des nazis vont faire évoluer l’Académie, qui coopte, sans le faire savoir, André Billy, opposé au nazisme. En 1943, Francis Carco propose d’attribuer le prix au Cheval blanc, d’Elsa Triolet, mais il est le seul à voter pour elle. C’est la Libération qui va tout changer : trois membres du Comité national des écrivains sont cooptés, dont Armand Salacrou ; trois membres du jury sont arrêtés : Benjamin (libéré en 1946), Ajalbert (libéré en 1945), Sacha Guitry (libéré au bout de deux mois) ; La Varende, inquiété, bénéficie d’un non-lieu, mais démissionne de l’Académie ; Colette le remplace en mai 1945. En juillet 1945, l’Académie se réunit pour attribuer le prix Goncourt 1944 qui n’était pas encore décerné. Francis Carco, ami d’Elsa Triolet et d’Aragon, qu’il avait retrouvés à Nice au début de la guerre, propose Le Premier accroc coûte deux cents francs ; cinq membres votent pour : Carco, Colette, Dorgelès, Larguier et Rosny jeune (dont l’attitude pendant la guerre avait été plus que molle) ; Descaves et Billy votent pour Les Amitiés particulières, de Roger Peyrefitte, mais celui-ci n’aurait pu être lauréat, car suspendu de ses fonctions par la commission d’épuration du Quai d’Orsay.
44Le prix Goncourt permet à Elsa Triolet d’être reconnue en tant que femme écrivaine de qualité et résistante : elles n’avaient pas été si nombreuses… Simone de Beauvoir, pour sa part, avait travaillé à Radio Vichy à partir de 1943. À la Libération, les rapports de force s’étaient inversés.
45La presse résistante met en relation le droit de vote des femmes et l’attribution du prix Goncourt à Elsa Triolet. L’Appel des femmes de Toulouse écrit : « Le gouvernement provisoire de la République a reconnu aux femmes le droit que l’on sait. La vertu d’un si haut exemple influença-t-elle l’Académie Goncourt (épurée) qui vient de donner coup sur coup deux signes éclatants de son féminisme : élection de Colette et attribution du prix annuel à Elsa Triolet ? » [66]. Seule la presse catholique de droite critique le choix des Goncourt.
46Mais quelque temps plus tard, avec la guerre froide et la résurgence des anciens collaborateurs, la reconnaissance d’Elsa Triolet comme écrivaine majeure, bien que durable dans le lectorat populaire, va malheureusement être battue en brèche par une partie du monde des lettres. Cependant, Elsa Triolet va continuer à écrire de nombreux romans, des essais comme celui sur L’Histoire d’Anton Tchékhov [67] par exemple, beaucoup d’articles dans Les Lettres françaises, à publier des traductions (de Maïakovski notamment) ainsi qu’une anthologie de la poésie russe [68]. C’est aussi elle qui organisera chaque année les grandes ventes de livres du Comité national des écrivains où sont présents de nombreux auteurs, des comédiens, des peintres… Son action pour la promotion du livre en France a été essentielle.
47En cette année 2020 où l’on célèbre à la fois le soixante-quinzième anniversaire de ce prix Goncourt et le cinquantième anniversaire de sa mort, il est urgent de redonner à Elsa Triolet la place qui est la sienne : celle d’une écrivaine majeure du xxe siècle, et de rééditer ses œuvres, dont seules quelques-unes figurent en éditions de poche.ν
Mots-clés éditeurs : Elsa Triolet, femme, Francis Carco, prix Goncourt, Résistance
Date de mise en ligne : 13/11/2020
https://doi.org/10.3917/lp.403.0133