Ulrich Rudolph, La Philosophie islamique. Des commencements à nos jours, Librairie philosophique Vrin, 2014 (traduit de l’allemand par Véronique Decaix), 172 p., 12 €.
- Par Jacques Couland
Pages 142 à 144
Citer cet article
- COULAND, Jacques,
- Couland, Jacques.
- Couland, J.
https://doi.org/10.3917/lp.389.0142
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- Couland, J.
- Couland, Jacques.
- COULAND, Jacques,
https://doi.org/10.3917/lp.389.0142
Ulrich Rudolph, La Philosophie islamique. Des commencements à nos jours, Librairie philosophique Vrin, 2014 (traduit de l’allemand par Véronique Decaix), 172 p., 12 €.
Jacques Couland
1 Il pourrait paraître comme une gageure de traiter de si longs siècles d’histoire dans un si petit format. Et pourtant le pari est tenu. Cela tient au courant de recherche auquel l’auteur se réfère. Remettre sur la table l’analyse de la philosophie islamique dans ses évolutions et ses contextes. Une recherche encore à ses débuts, mais qui permet de premières « impressions provisoires », exposées dans cet ouvrage qui se veut « une brève revue d’ensemble », appuyée toutefois sur l’œuvre en quatre tomes de l’auteur, Philosophie in der islamischenWelt, en cours de publication depuis 2012.
2 Pour ce courant, l’intérêt porté par l’Europe avant le xiiie siècle ne doit pas tromper. C’est comme « médiateurs » de l’héritage antique au Moyen Âge latin, grâce à leurs traductions du grec à l’arabe, que les philosophes islamistes intéressent la recherche ; celle-ci est concentrée sur les éclaircissements apportés au Moyen Âge européen. Puis l’opinion va prévaloir que la philosophie aurait disparu de la sphère culturelle islamique.
3 Cette conception ne sera remise vraiment en cause qu’au milieu du xxe siècle, grâce à la compétence d’Henri Corbin. Selon lui, après 1200, les philosophes islamiques se libèrent de la pensée grecque et élaborent des concepts adaptés. Mais Corbin introduit de « nombreuses fausses certitudes » ; il remplace la perspective européo-centrée par une philosophie et une spiritualité spécifiquement « islamiques », non sans se satisfaire de l’abandon d’un concept explicite de philosophie.
4 Une tout autre conception est avancée par Ulrich Rudolph, dont on ne s’étonnera pas de la dédicace de son livre à Jean Jolivet : la philosophie islamique a continué d’exister après 1200, mais pas en rupture avec les penseurs antérieurs ; « la philosophie est toujours comprise comme une science rationnelle, centrée autour de la question de la structure et des rapports universels entre la pensée, l’être et l’action. »
5 Une quinzaine de brefs chapitres sont consacrés à des auteurs ou des courants. La période classique (ixe-xiiie s.) occupe une part importante. Mais on apprécie la relecture d’auteurs connus. Tout d’abord l’analyse des trois premiers « projets », au temps des traductions du grec, qui mènent aux ixe-xe siècles al-Kindi, al-Râzîet et al-Fârâbî à doter la philosophie de son vocabulaire arabe et à en établir l’autonomie en tant que « science universelle valable en tout lieu ». Il en est de même au siècle suivant de l’opposition d’Ibn Sinâ (Avicenne), qui maintenait l’autonomie de la philosophie en y incluant des thèmes théologiques, et al-Ghazalî qui développait à l’inverse une théologie qui tirait parti des « mérites » de la philosophie. L’Andalousie, au xiie siècle, poursuit sous l’influence de ce débat. Ibn Bâjja, et surtout Ibn Tufayl s’efforcent à une synthèse. Mais c’est surtout Ibn Rushd (Averroès) qui, outre ses commentaires d’Aristote, s’appuie sur le Coran pour justifier la pratique de la philosophie et en prescrire la nécessité. Un chapitre est consacré à al-Suhrawardî († 1191), d’origine persane, en rupture avec la tradition de s’appuyer sur Aristote, préférant le concept d’« illumination », proche de l’« intuition », abordé par Avicenne, comme moyen de connaissance.
6 Les derniers chapitres sont consacrés à l’héritage philosophique d’Avicenne et de Suhrawardî, alors que le contexte des siècles suivants s’est transformé. Mais peu d’études leur ont été consacrées, du xiiie au xvie et parfois jusqu’au xixe siècle pour certaines régions. Toutefois un nouveau départ est attesté avec l’école d’Ispahan, initiée à la fin du xvie par MîrDâmâd, partisan de la vision intuitive pour stimuler la pensée discursive. MullâSadrâ, un de ses élèves, y occupera une place de premier plan. L’Inde est par contre encore mal connue. Dès le xviiie siècle et depuis, la concurrence de la pensée européenne repose la question du contact avec la modernité, favorise des contacts limités à certaines idées, puis bientôt s’ouvre « à la réception intégrale de toute la pensée européenne ». À l’hommage rendu à al-Afghânî et à Muhammad `Abuh dans un premier temps, succède le large éventail d’auteurs, musulmans ou chrétiens, rattachés aux divers courants philosophiques. Sans toutefois que cesse le débat sur leur propre héritage (turâth).
7 Une chronologie et une bibliographie complètent cet ouvrage dont les suggestions feront souhaiter la traduction des travaux plus développés de l’auteur.