Une biographie, d’Aragon par Pierre Juquin
Pages 129 à 140
Citer cet article
- RAVIS-FRANÇON, Suzanne,
- Ravis-Françon, Suzanne.
- Ravis-Françon, S.
https://doi.org/10.3917/lp.377.0129
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- Ravis-Françon, S.
- Ravis-Françon, Suzanne.
- RAVIS-FRANÇON, Suzanne,
https://doi.org/10.3917/lp.377.0129
Notes
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[1]
Pierre Juquin, Aragon/Un destin français/1897-1939, I, Le temps des rêves, éditions de la Martinière, novembre 2012, et 1939-1982, II, L’Atlantide, mars 2013.
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[2]
Deuxième édition, Flammarion, 1994 ; troisième édition, Tallandier, 2005.
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[3]
« Surtout pas aux aragoniens ! », s’exclame P. Juquin. Mais ces derniers se sont empressés de le lire, et les plus érudits eux-mêmes y ont trouvé matière à découvrir.
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[4]
Aragon, Lettres à Denise, présentées par Pierre Daix, éd. Maurice Nadeau, 1994, p. 76.
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[5]
Voir Les Aventures de Télémaque et « Le carnaval » dans La Mise à mort. Germaniste, Juquin a su parler avec justesse de la culture alsacienne et des écrivains allemands lus par Aragon.
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[6]
Lettre à Romain Rolland, 13 août 1932, citée vol. I, p. 557.
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[7]
Dans une autre lettre de 1932 à Romain Rolland, Aragon commente sa rupture récente avec Breton, sans cacher sa douleur, mais en affirmant le bien-fondé de son choix, ce « chemin qui m’a mené à être avant tout un communiste, aux dépens par exemple de l’amitié » (I, p. 556).
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[8]
C’est en 1965, dans Les Collages, qu’Aragon a écrit : « Il y avait eu aussi un coup formidable porté à l’esprit de certitude, que l’on résume par le nom du XXe Congrès. » Collection « Miroirs de l’art », Hermann, 1965, p. 22.
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[9]
On peut regretter l’absence d’un chapitre de synthèse sur Les Lettres françaises.
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[10]
Plusieurs témoignages et textes inédits peuvent être consultés dans Aragon et le Comité central d’Argenteuil, publié dans Les Annales de la Société des amis d’Aragon et Elsa Triolet, n° 2, 2000.
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[11]
En 1980, Aragon écrit dans sa préface à Elégie à Romano du poète Hamid Fouladvind : « Ah, que l’homme est fait pour aimer de tout son être, de tout son être mal-aimé, jamais calmé ! ».
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[12]
Au dernier vers de l’« épilogue » des Poètes, 1960.
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[13]
Le Fou d’Elsa, « Chants du vingtième siècle », Œuvres poétiques complètes, t. 2, p. 881.
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[14]
Ibid., ch. XXIV, p. 876 et 878.
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[15]
Ibid., « Zadjal de l’absence », p. 759.
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[16]
Ibid., « Jean de la Croix », p. 833.
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[17]
Ibid., « La grotte », V, « Chanson pour toucher la pierre », p. 826.
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[18]
Ibid., XV, « Journal de Zaïd », p. 847.
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[19]
Pierre Daix, Aragon, éd. Flammarion, 1994, p. 547.
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[20]
Ibid., p. 546 et 545.
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[21]
Ibid., p. 547.
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[22]
Ibid., p. 546-547.
1Ecrire une biographie est une entreprise risquée. Comment rendre compte à des lecteurs de l’existence entière d’un personnage différent de soi, à partir de données fragmentées, dont la mise en relation et en perspective suppose l’interprétation du biographe ? Quand il s’agit de réaliser la biographie d’un écrivain choisi pour l’intérêt porté à son œuvre, la difficulté à surmonter devient plus complexe, car le rapport entre le sujet-écrivain créateur dont le biographe prétend raconter la vie, et le personnage social, historique, ou même intime, objet de la biographie, n’est pas forcément explicite ni direct. Pierre Juquin, admirateur passionné de la créativité littéraire et journalistique d’Aragon, s’est plongé dans l’enquête biographique sans se laisser arrêter par ce problème. Il se réfère à Gœthe, « lequel disait que tous ses écrits étaient “fragments d’une grande confession”. Chez ces écrivains, la vie et l’œuvre se développent en une même création. » (I, p. 12).
2 Les deux gros volumes riches en informations et sujets de réflexion, intitulés Aragon/Un destin français, sont désormais incontournables. Ils abordent d’une façon nouvelle la biographie aragonienne, dont Pierre Daix était jusqu’ici le principal auteur et transmetteur. L’ouvrage initial de Pierre Daix, Aragon/Une vie à changer, paru aux éditions du Seuil en 1975 sans l’avis d’Aragon, fut réédité, complété et modifié [2] plusieurs fois en fonction d’éléments nouveaux ou ignorés de la vie d’Aragon ainsi que de nombreuses publications posthumes. La biographie de Pierre Daix a donc fait autorité, malgré quelques erreurs et partis pris tenaces.
3 Pour écrire sa biographie d’Aragon, Juquin a pu bénéficier des plus récents travaux de recherche individuels ou collectifs, et de l’aboutissement des publications poétiques et romanesques dans La Pléiade. Sans vouloir écrire pour les « aragoniens » chevronnés, il reconnaît le travail des équipes : « Mes échanges avec les chercheurs m’ont beaucoup appris », déclare-t-il (I, p. 21). Mais il fallait l’enthousiasme et l’acharnement du biographe pour brasser une telle abondance de données tout en respectant la complexité de l’homme et de l’écrivain. L’originalité de l’ouvrage, c’est aussi qu’il est destiné non aux spécialistes [3], ni même à des lecteurs cultivés, mais « à tous ».
« POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS ? »
4 Aragon lançait cette question aux écrivains dans la jeune revue Commune. Juquin parle à tous ceux qu’un jour ont touchés un poème, une mise en chanson, un discours d’Aragon ; aux communistes et aux déçus du communisme ; aux apolitiques et aux jeunes ignorant l’histoire du vingtième siècle… Tout en déployant un trésor de savoir, il se garde donc de multiplier les références, pour éviter de conférer un caractère universitaire à l’ouvrage.
5On regrette quand même l’absence d’index et de certaines références utiles. Loin de la narration classique, le style vif et l’organisation très libre du récit dynamisent la lecture. On devine le souci de renouveler l’attention du lecteur par la diversité des chapitres et des titres, le refus de suivre la simple linéarité, les changements de rythme, l’introduction de dialogues fictifs (procédé discutable, quand les textes authentiques fournis dans la biographie parlent d’eux-mêmes avec force). La recherche d’une connivence avec le lecteur est sensible, tant ce dernier est sollicité sur un mode familier, qui se fait plus discret dans le second volume. Le pacte biographique, perceptible d’entrée de jeu, s’accompagne ici d’une indéniable présence du biographe.
UNE SUBJECTIVITÉ ASSUMÉE
6L’implication du biographe n’est pas simple effet de style. Tout en restant assez peu loquace sur ses propres relations avec Aragon en tant que responsable communiste et ami, il exprime son opinion personnelle, émettant par exemple des réserves devant certaines attitudes louvoyantes du jeune Aragon, ou critiquant l’attachement durable de celui-ci pour Barrès. Le principal point d’achoppement porte sur la longue durée de l’aveuglement d’Aragon face au stalinisme, et sur la modération de son attitude officielle du vivant de Maurice Thorez. D’une façon générale, Juquin cherche à mieux comprendre l’itinéraire du grand écrivain communiste, quels que soient ses désaccords avec lui. Il s’autorise parfois des commentaires plus fragiles, des suppositions hypothétiques sur l’enfance ou sur « l’inconscient » du poète. Mais le propre de l’ouvrage est la coexistence d’une subjectivité assumée, et du cap tenu d’une recherche tenace du vrai, sans complaisance ni hagiographie.
UNE DÉMARCHE RATIONNELLE EN QUÊTE DE VÉRITÉ
7Le grand intérêt de cette biographie est de reposer le plus souvent sur des bases objectives et de les communiquer aux lecteurs, jouant cartes sur table : documents d’archives déjà connus ou inédits, manuscrits non publiés, témoignages vérifiés par recoupement, des lettres (dont une précieuse correspondance inédite avec Romain Rolland), des enregistrements audiovisuels avec l’aide de Nicolas Mouton, des ouvrages visiblement consultés par Aragon dans sa bibliothèque du Moulin de Saint-Arnoult-en-Yvelines… Certaines sources d’information en proviennent ; d’autres ont été trouvées dans le fonds Elsa Triolet-Aragon du CNRS, aujourd’hui conservé à la BNF. Une imposante liste de toutes les institutions officielles consultées par lui pour l’examen d’archives est fournie par Juquin en fin de volumes ; les archives russes ont été explorées dès que ce fut possible, à partir de 1992 ; la volumineuse correspondance échangée entre Elsa Triolet et sa sœur Lili Brik de 1921 à 1970 (traduite du russe sous la direction de Léon Robel et publiée en 2000) a été aussi soigneusement mise à profit. Le texte biographique est le fruit d’un travail monumental assemblant des éléments nouveaux découverts par Juquin et d’autres déjà acquis, certains assez récemment, grâce à l’activité de nombreux chercheurs.
8Ainsi on ne s’étonnera pas de trouver un récit détaillé des opérations militaires et des « tribulations » du jeune médecin auxiliaire en 1918. Juquin a visité certains des lieux dont le nom se retrouve dans les poèmes, la Vesle, Couvrelles… On pourra saisir sur le vif, grâce à des coupures de la presse nationale ou locale, ou par les feuillets conservés, des discours publics d’Aragon. Des comptes rendus de réunions surréalistes ou communistes notent au vol les discussions. De nouvelles correspondances ont été prises en compte.
9Consultant la bibliothèque d’Aragon au Moulin de Saint-Arnoult, Juquin a observé le choix des livres lus ou à peine coupés. Il s’est intéressé, à l’occasion de l’étude du Paysan de Paris, aux ouvrages philosophiques consultés par Aragon et à certains classiques du marxisme, dont beaucoup de Marx et d’Engels. Sur un autre plan, la bibliothèque du Moulin a confirmé la prédilection d’Aragon pour la littérature du Moyen Âge : Juquin signale la présence d’un ouvrage de Joseph Bédier, Les Chansons de croisade, avec leurs mélodies (1909), accompagné de feuillets portant des mentions au crayon datées de 1912, et des traductions réussies du vieux français en français moderne, pouvant être attribuées à l’adolescent Louis.
10 Le souci d’exactitude de Juquin l’amène à rectifier dans certains cas des erreurs émanant d’Aragon lui-même ou de ses commentateurs. Il s’est employé à vérifier les dates, souvent inexactes ou fluctuantes chez Aragon : « Toute sa vie Aragon brouille les dates » (I, p. 479). Ainsi, comme on peut aussi le voir dans la « notice » sur Aurélien dans la Pléiade, Juquin pointe les incohérences des datations fournies par Aragon touchant les débuts de l’écriture et l’épilogue de ce roman ; il rétablit certains repères en se référant à des lettres envoyées par l’auteur ou reçues par lui.
11 Pour rendre sensible aux lecteurs la voix d’Aragon, Juquin inclut de longues citations de poèmes, lettres et discours. Ce choix bienvenu, varié, sera pour beaucoup de lecteurs une révélation. Quel dommage que le texte des citations soit trop souvent altéré par inadvertance ! On ne peut que s’étonner d’un tel contraste entre le sérieux du travail réalisé et cette inexactitude fréquente. Souhaitons qu’une réédition prochaine rétablisse les textes originaux.
12 C’est tout Aragon que Juquin veut nous faire découvrir. Sa connaissance de l’œuvre est très large : elle englobe les écrits littéraires de toutes les périodes, Juquin se plaisant à citer des textes assez peu fréquentés (Hourra l’Oural, Traité du style, La Défense de l’infini, Littératures soviétiques…, articles journalistiques, discours). « On ne pourra pas parler d’œuvres complètes d’Aragon, et on donnera de lui une idée fausse, même sur le plan littéraire, tant qu’on n’aura pas republié intégralement ses articles politiques. » (I, p. 774)
UNE ÉVOLUTION EN LIEN AVEC L’HISTOIRE
13 Comment gérer une telle masse d’informations diverses, dégager des lignes de force dans le déroulement d’une vie hors du commun et une œuvre inépuisable ? Juquin fait le choix d’un axe majeur qu’Aragon n’aurait pas renié : « On peut lire son œuvre de cent façons différentes. Je l’envisagerai sous le point de vue de l’histoire. » (I, p. 19). L’enfance et la famille ne sont pas à l’écart de l’histoire sociale et politique ; Juquin reconstitue la « Belle Époque » et retrace en détail la biographie politique du père, Louis Andrieux. Plus indépendante, mais non pas isolée du monde, la vie amoureuse d’Aragon est abordée avec délicatesse et lucidité. Fidèle à l’image laissée par chacune des femmes qui ont marqué cette vie, P. Juquin reste en même temps discret sur leur intimité. Sa vision d’Elsa Triolet, qui fut la cible de bien des dénigrements, rend justice à sa personnalité et à ses écrits littéraires, comme l’a fait en son temps Pierre Daix. Mais le fil directeur de l’ouvrage semble être l’évolution complexe du positionnement idéologique et politique d’Aragon tout au long de son existence adulte.
14 Juquin insiste sur la lenteur de la maturation affective et idéologique d’Aragon, contrastant avec son extrême « précocité intellectuelle » (I, p. 394). Ce ne serait qu’à vingt-huit ans, dans l’année 1925, que celui-ci s’affirmerait plus autonome, ayant décidé de son destin ; sa dernière lettre à Denise Lévy le laisse entendre : « J’ai abandonné ma jeunesse […] J’appartiens à une idée. » [4] Ni l’expérience terrible de la guerre au front en 1918, ni les mois de cantonnement en Alsace [5] puis dans la Sarre, n’ont conduit le jeune « méd. aux » à la compréhension des facteurs de guerre et des révoltes anticapitalistes éclatant après l’armistice. L’image donnée par le biographe est celle d’un jeune homme encore en quête de son identité, sous la radicalité de ses propos. Sa révolution intérieure se joue pendant la courte période Dada et le début des années vingt, années intenses et traversées de tensions dans le groupe surréaliste. Juquin met l’accent sur le rôle capital, souvent minoré, de l’éphémère mouvement Dada, qui a bouleversé la conception de la littérature et du langage : « sans Dada, Aragon n’aurait pas dépassé, - en tout cas pas si vite et pas si radicalement - le statut classique du littérateur, fût-il novateur. » (I, p. 219). Sur les plans politique et moral, au début des années vingt, Aragon semble proche des idées anarchistes. Un chapitre solidement documenté, intitulé « Vive l’Anarchie », sera pour la plupart des lecteurs non spécialistes une révélation.
15 Aragon partagea la vie passionnée du groupe surréaliste, avec ses grandes heures et ses évolutions internes. Dans le chapitre 21, Juquin peint avec sensibilité et empathie la vie collective des surréalistes, à la fois brillante et aléatoire. Soulignant « l’insatisfaction fondamentale » du jeune Aragon en quête d’absolu (I, p. 267) masquée par l’étourdissant éclat de l’écrivain, il suit pas à pas l’aventure intérieure qui conduira l’auteur d’Une vague de rêves (1924) appelant à « une nouvelle déclaration des droits de l’homme […] faites entrer l’infini », jusqu’à un choix politique en gestation depuis l’été 1925 (même si l’adhésion au parti communiste a lieu seulement en janvier 1927). Le Paysan de Paris témoigne de cette période de passage philosophique et idéologique. « Plus je relis Le Paysan de Paris, écrit P. Juquin, plus j’y trouve le carnet de bord, pas toujours facile à suivre, entre le printemps 1924 et l’été 1926, d’une conscience philosophique et poétique en recherche » (I, p. 312). Aussi le biographe se risque-t-il à analyser la démarche d’Aragon sous l’angle d’une lecture philosophique. Aragon « refait, seul, le parcours marxien qui va de Descartes et Kant jusqu’au dépassement de l’idéalisme. » (I, p. 321)
16 Bien informé sur une période qui a été étudiée à partir de documents d’archives par les spécialistes du surréalisme, Juquin montre l’évolution rapide d’Aragon en 1925 vers l’action contre la guerre coloniale du Rif, qui le rapproche du groupe « Clarté » et des communistes. Aragon affirme alors davantage son autonomie de pensée, tout en restant fidèle à A. Breton. Les débats d’une assemblée du groupe surréaliste en novembre 1926 montrent avec quelle ardeur Aragon cherche à concilier surréalisme et communisme. L’adhésion au P.C. serait, argumente-t-il, « la suite logique du développement de l’idée surréaliste » (I, 391), incapable de faire à elle seule la révolution. Un travail de prise de conscience du statut des intellectuels aboutit aux articles de fond « Le Prolétariat de l’esprit » (novembre 1925) et « Le prix de l’esprit » (juin et octobre-décembre 1926). Aragon, dans la logique de rupture avec les compromis bourgeois, mettra fin en 1927 à ses liens avec le mécène Jacques Doucet par une longue lettre reproduite ici in extenso. Son choix de société est fait, il sera définitif.
SE CONSTRUIRE DANS LE COMMUNISME, UN CHOIX À L’ÉPREUVE DU TEMPS
17Ce jeune poète que Juquin estimait fragile et ondoyant jusqu’en 1925 va se structurer autour du communisme. Il y voit l’idéal d’un monde nouveau à bâtir, « ce devenir qui nous appelle » [6]. Mais les débuts de son engagement militant sont complexes. Les événements ayant entraîné la rupture entre Aragon et Breton en 1932, après la « mission » d’Aragon et Sadoul à Moscou et le congrès d’écrivains à Kharkov en 1930, sont à la fois connus et restés longtemps mal élucidés. P. Juquin s’attache à les éclaircir. Confirmant l’authenticité du texte signé par Aragon et Sadoul à Moscou reniant les positions surréalistes, il essaye de replacer les faits dans leur contexte historique et politique ; Aragon, très dépendant des Soviétiques, « se soumet », écrit Juquin (I, p. 561). Il suppose qu’Aragon estime impossible de ne pas en passer par cette mise à l’épreuve s’il veut jouer un rôle actif dans la révolution mondiale.
18Le problème des rapports avec l’URSS, les débats internes au PCF ou à l’Internationale communiste concernant Barbusse et les associations internationales d’écrivains, donnent lieu à des développements assez arides, qui ne cachent pas les manœuvres auxquelles Aragon doit faire face ou se trouve mêlé. Juquin éclaire pour les lecteurs les activités d’Aragon en 1932 et au début de 1933 à Moscou, où il dirige l’édition française de La Littérature internationale et rencontre des intellectuels et des hommes politiques importants.
19Dans la suite de sa biographie, P. Juquin sera amené à faire une large place à la relation d’Aragon à l’URSS ; il reproduit une lettre inédite de 1932 adressée à Romain Rolland, écrite depuis l’Oural, où se lit l’émotion du poète devant « le spectacle surhumain du Prolétariat » placé à « l’extrême pointe d’un combat qui dépasse l’imagination » ; « L’URSS fait sur un homme un effet extraordinaire. Je sais ce qui s’est changé de moi ici » (I, p. 573) [7]. L’admiration d’Aragon pour la mise en œuvre d’un monde nouveau sera durable, son aveuglement devant les ravages du stalinisme aussi.
20Le biographe ne partage pas l’indéfectible fidélité d’Aragon à son parti, mais il respecte chez lui la constance du but rêvé à travers toutes les variations de la politique, depuis la période « classe contre classe » défendue au début des années trente, à la politique d’union et d’ouverture contre le fascisme préconisée à partir de 1934. Aragon se rallie rapidement aux objectifs poursuivis désormais par Thorez : journaliste à l’Humanité, il s’y montre vite brillant. Il va se donner sans limites à l’action militante, fait campagne contre la guerre d’Éthiopie, organise le soutien aux républicains espagnols, lutte pour le développement de la culture. La montée du nazisme renforce son ardeur, qu’il transmet bientôt par son journal Ce Soir. Comment écouterait-il les voix qui dénoncent dès les années trente les procès de Moscou et certaines politiques staliniennes catastrophiques ?
21Le biographe n’en cachera rien ; les chapitres sur la guerre froide après la Seconde Guerre mondiale confirment la longue durée de certaines erreurs et le refus de voir la vérité chez Aragon. Viendra le temps, assez tardif (surtout 1952-1953), où l’écrivain ne pourra plus s’aveugler sur les terribles atteintes portées à son idéal au nom de la révolution et du stalinisme. Préserver cet idéal, essayer d’en ranimer la flamme, suppose qu’il ne se retire pas sur l’Aventin, mais contribue à tracer la voie.
22C’est après 1954 surtout, du Roman inachevé à Théâtre/Roman, qu’Aragon laisse percer sa douleur secrète comme une plaie inguérissable. « Parenthèse 56 », après les révélations sur les crimes de Staline au xxe congrès à Moscou en 1956, déferle en un long cri comparable à l’horreur de la « Grande Guerre » : « La douleur, démesurée, rompt les digues » (I, p. 171). Le respect d’Aragon pour Thorez, arc-bouté après la mort de Staline dans une prudente limitation des dégâts du stalinisme à un excessif « culte de la personnalité », a-t-il retenu l’écrivain d’exprimer plus directement ses sentiments en 1956 après les révélations du xxe congrès à Moscou [8] ? P. Juquin le suggère, et le regrette. C’est à travers l’écriture poétique et romanesque, Le Roman inachevé, Les Poètes, La Mise à mort, Blanche ou l’oubli, etc., qu’Aragon exprime sa déchirure.
23Après la mort de Thorez, Aragon essaye de faire partager sa vision plus lucide, en continuateur averti du communisme. Il analyse dans Les Lettres françaises la logique effroyable de L’Aveu (1969), soutient certains dissidents soviétiques. Il écrira des articles vibrants dans Les Lettres françaises lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 : « c’est toute ma vie, ce qu’elle fut, qui est en cause » (28 août 1968). L’espoir un temps soulevé d’une ouverture à l’Est et d’un changement radical en France retombe. Et la disparition des Lettres françaises en 1972 aggrave le sentiment d’échec : « J’ai gâché ma vie et c’est tout » (« La valse des adieux » [9]). Nous verrons que la biographie de P. Juquin ne considère pas cette déclaration comme le point final.
UNE EXIGENCE INCONTOURNABLE : LA LIBERTÉ DE CRÉATION
24Juquin a souligné à plusieurs reprises l’importance vitale aux yeux d’Aragon, pour lui-même et pour tous les artistes et intellectuels, de la liberté de création, qu’il s’agisse de concrétiser sa « volonté de roman » malgré le mépris de Breton pour cette littérature, ou d’affronter l’incompréhension de nombreux communistes enfermés dans l’ouvriérisme. Dans un premier temps, Aragon semble s’incliner devant les critiques et jugements étroits, comme lors du premier contact avec les lecteurs prolétariens du roman Les Communistes à la Grange aux Belles, ou dans sa première réponse en forme d’acte de contrition dans l’affaire du portrait de Staline en 1953. Mais dans un second temps, il reprend ses efforts énergiques pour faire comprendre à ce public la nature du travail de l’artiste ou du romancier.
25Ce combat patient, il le mène encore, d’après le récit de Juquin, lors du Comité central d’Argenteuil en 1966, quand il fait inscrire dans une résolution solennelle « le droit qu’ont les créateurs à la recherche. C’est pourquoi les exigences expérimentales de la littérature et de l’art ne sauraient être niées ou entravées, sans que soit gravement porté atteinte au développement de la culture et de l’esprit humain lui-même » (II, p. 605, extrait des Cahiers du communisme). Cette déclaration de principe, comme gravée dans les mémoires, n’est pas restée sans effet sur la politique culturelle en France : « C’est à Aragon que le parti communiste doit, en grande partie, l’ouverture et l’élan qui vont suivre dans sa pratique culturelle » (II, p. 607). On a davantage oublié les aspects complexes, philosophiques et politiques, des débats qui ont précédé ou habité ce grand moment d’Argenteuil. P. Juquin, qui y participait, en fait le récit, à la fois détaillé et peu clair pour le profane ; il y mentionne l’hostilité d’Aragon aux positions d’Althusser considérées comme « anti-humanistes » et à l’éventuel primat de la philosophie sur toute création artistique [10].
26On ne saurait tout évoquer de l’énorme saga offerte par les deux volumes de Juquin. Plusieurs chapitres très documentés, retraçant dans le détail le parcours d’Aragon, dressent de ce dernier une image qui ferait oublier certaines zones d’ombre.
QUELQUES IMAGES FORTES D’ARAGON
27Un organisateur. Juquin a reconnu chez Aragon un organisateur hors pair, capable de rassembler et de galvaniser les volontés, avec un sens pratique aigu. On le voit à l’œuvre dans la mobilisation de l’aide à l’Espagne, dans la réalisation des congrès internationaux d’écrivains, dans la Résistance, et après la Seconde Guerre mondiale les campagnes pour la paix (l’appel de Stockholm, auquel s’est aussi dévouée Elsa Triolet, l’appel à la paix au Vietnam…). Un chapitre concentre la recherche de l’union des intellectuels, le désir de faire partager à toutes les classes sociales la culture, et l’implication enthousiaste d’Aragon dans le concret : « Un sans-faute : la Maison de la culture ». Juquin cite le peintre B. Taslitzky : « La plus belle chose qu’Aragon a faite dans sa vie sur le plan politique, c’est la Maison de la culture ». Tous les domaines culturels sont concernés, peintres, musiciens, écrivains, cinéastes, chercheurs scientifiques, etc. L’Association des Maisons de la culture, dirigée par Aragon, passe rapidement, de 1936 à 1937, de 45 000 à 75 000 adhérents (voir I, p. 717). Cette extraordinaire réussite, qui sera brisée par la guerre, est un épisode peu connu de la vie d’Aragon.
28Les qualités d’organisateur d’Aragon vont s’exercer aussi pendant la guerre et la Résistance, aussi bien pour coordonner la résistance des intellectuels, que pour contribuer à développer avec les médecins un Comité national des médecins et des services de santé agissant auprès des illégaux et des maquis. Juquin apporte des précisions sur le souci permanent d’Aragon de rassembler au-delà d’un cercle étroit.
29Le courage d’Aragon lors des deux guerres, son intrépidité face au danger, ont frappé ses compagnons. C’est en qualité de médecin auxiliaire qu’il s’est trouvé au front en 1918 (première croix de guerre), et en 1940 au cœur d’opérations militaires auxquelles il s’était porté volontaire. Qu’il nous suffise de rappeler la « citation à l’ordre de l’Armée » reproduite par Juquin (médaille militaire et « croix de guerre avec palme » en 1940) : « médecin auxiliaire d’un courage et d’un dévouement absolus. A donné au cours de la campagne l’exemple de l’abnégation la plus complète. Toujours volontaire pour les missions périlleuses, a relevé sous le feu le 22 juin 1940, des blessés n’appartenant pas à la Division et a permis, par la rapidité de son intervention, de sauver la vie à plusieurs d’entre eux. » (II, p. 61)
30« Une voix française ». Ces actes de courage reconnus même par des anticommunistes parmi la hiérarchie militaire donnent du poids à la parole poétique d’Aragon, qui s’est élevée dès 1939 avec les premiers poèmes du Crève-cœur. Juquin intitule un chapitre « La poésie est un combat » (II, p. 149), et en fournit pour preuve « le retentissement national [et même international] du Crève-cœur » : dans la France humiliée, « il recommence une voix française », écrit Claudel. La poésie de la Résistance a donné une audience exceptionnelle au poète, mais elle a surtout contribué à relever les consciences et à créer des liens. Juquin évoque « La conjonction ET », texte écrit en novembre 1942, qui attribue au « génie de la France » la capacité à rapprocher les êtres, « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas » : « c’est dans les cœurs que le poète veut construire l’union », dit-il (II, p. 182), rappelant l’écho immédiat, en France et à l’étranger, du poème « La rose et le réséda », publié en 1943.
31L’exaltation de la France (si violemment rejetée par Aragon en 1928 dans Traité du style) a été liée à partir de 1934 à un modèle de culture dont le Front populaire a diffusé l’esprit. La période de guerre et ses suites accentuent cette orientation nationale, mais il faut se souvenir qu’Aragon s’est largement ouvert aussi aux langues et cultures étrangères. Juquin souligne la constance de sa volonté humaniste, et rappelle que, jusque dans sa vieillesse, on l’a retrouvé « sur tous les fronts de la solidarité internationale » (II, p. 667). Son « destin français » est porteur de valeurs universelles.
« LA VIEILLESSE D’ICARE » (II, p. 651)
32L’avant-dernier chapitre de la biographie accompagne Aragon dans les douze années qui suivent la mort d’Elsa Triolet ; période moins connue, mais vilipendée par certains commentateurs, abordée par P. Juquin avec franchise et retenue.
33Juquin décrit Aragon à l’inhumation d’Elsa en 1970, devant le tombeau préparé au Moulin de Villeneuve, « les yeux perdus […] Désemparé. Matraqué. Brisé. » (II, p. 652). Il rapporte le témoignage de Jean Ristat : « l’amour de Louis pour Elsa était un amour réel, profond […] Le chagrin de Louis est un chagrin réel, immense. » (II, p. 655). Edmonde Charles-Roux, grande amie du couple, partage cette vision.
34Aragon reprend après quelques mois l’écriture. Les premières années après la mort d’Elsa Triolet sont encore marquées par un travail intense. Son « dernier roman », Théâtre/Roman, commencé avant 1970, le plus hardi dans sa forme, paraît en 1974. La même année, il entame l’étrange « collage » sans cesse remanié de photographies et vestiges divers sur les murs de son appartement rue de Varenne. Le grand chantier de L’Œuvre poétique entrepris en 1973 avec l’aide de Jean Ristat représente à lui seul un nouveau défi. Il reste suspendu plusieurs mois par des problèmes de santé d’Aragon, victime d’un accident en 1974, et troublé en 1979 par une période de dépression avec des moments de confusion et d’hallucinations. J. Ristat assurera seul la mise au point des volumes IX à XV (première édition de L’Œuvre poétique, terminée en 1981). Au milieu des années soixante-dix, Aragon, cherchant à transmettre aux chercheurs futurs son legs littéraire et celui d’Elsa Triolet, signe un acte de donation « à la nation française », par lequel il déclare confier ses manuscrits et documents au CNRS. Il compte pour prolonger sa mémoire et celle d’Elsa Triolet sur Jean Ristat et Michel Apel-Muller. Le 4 mai 1977, il prononce au CNRS un discours remarqué sur l’approche génétique des textes littéraires, « D’un grand art nouveau, la recherche », publié le lendemain dans l’Humanité.
35Juquin aborde aussi une autre facette de l’écrivain, qui suscita le trouble jusque chez ses camarades de parti et certains de ses amis : « Du choc terrible il se remet en changeant son environnement et son mode de vie. » (II, p. 652) Juquin évoque son allure de dandy, la cour de jeunes gens qui l’entourent, et commente la bisexualité d’Aragon, composante de sa personnalité : « à quatre-vingts ans et davantage, Aragon nargue les conventions sociales attachées au grand âge ». Il « réclame par son audace une déclaration des droits de la vieillesse, et d’abord du droit d’aimer » (II, p. 655). Car jusqu’à son dernier souffle, un être ne peut pas vivre sans amour ni désir [11].
« CE TESTAMENT À NOUS LÉGUÉ AVANT L’HEURE » (II, 687)
36Hardiment, P. Juquin a choisi de couronner son livre par un chapitre « Ouverture pour l’avenir/Le Fou d’Elsa. » Place paradoxale, puisque cet immense poème fut publié en novembre 1963, dix-neuf ans avant la mort d’Aragon. Faut-il y voir un feu d’artifice final ? Ou la clé de toute l’œuvre, qui livrerait à elle seule le bilan et le sens d’une vie ? Cet ouvrage magistral, véritable somme poétique riche de toute l’expérience historique, spirituelle et amoureuse d’Aragon, est doublement testamentaire : l’absence de la femme aimée, la solitude, la mort même du poète, sont déjà inscrites sur les pages du Fou d’Elsa, comme une prémonition. En même temps, l’obsession de l’avenir ouvert aux « hommes de demain [12] » hante le roman-poème. Devant « la perpétuelle tragédie » [13] des siècles, le poète lutte inlassablement contre les ravages des guerres et des fanatismes (la guerre d’Espagne, les pogroms, la guerre d’Algérie, les rêves déchirés de la « Grenade étoilée »… font écho à la chute de Grenade au quinzième siècle).
37Selon la lecture de Juquin, Aragon est soutenu par le rêve fou de contribuer à « (re)former l’unité de l’espèce humaine […] c’est ce projet grandiose qui constitue le noyau dur du Fou d’Elsa. » (II, p. 688-689). Plusieurs poèmes peuvent conforter cette interprétation : « J’ai patiemment inventé l’avenir à l’image du meilleur de moi-même […]/J’ai toujours cru de mon devoir d’atteindre le sommet/Comme si je portais avec moi l’humanité tout entière » [14]. Dans Le Fou d’Elsa, la préfiguration de cet avenir inatteignable est la relation amoureuse, comme le chante le « Zadjal de l’avenir » : « L’avenir de l’homme est la femme […]/ Je vous dis que l’homme est né pour/La femme et né pour l’amour/Tout du monde ancien va changer ». L’amour reste au cœur de l’œuvre, tantôt rayonnant d’une présence partagée, tantôt vécu comme une aspiration douloureuse, cet amour « Jamais rassasié d’être/Toujours souffrant sa limite » [15].
38Ce livre « libérateur, antidogmatique » (II, p. 689) semble représenter pour P. Juquin l’axe même de la vision aragonienne dans ce qu’elle affirme de plus positif. « Car la réponse est de ce monde à la question que je suis […] Dans ce monde-ci l’amour et l’accomplissement de l’homme » [16]. Placé à la fin de la biographie, le message du Fou d’Elsa ne peut être considéré par les lecteurs que comme le porteur de sens de toute l’œuvre d’Aragon. Or l’image donnée ici ne présente que la face lumineuse du Fou d’Elsa, au risque de verser dans l’utopie, tandis que le texte complet du Fou d’Elsa tresse cet idéal rêvé avec des paroles de doute et de désespérance : « Cette foi de démence en ce qui vient mais d’où/Tenais-je pour certain que l’homme fût toujours progrès sur l’homme » [17] ; « l’avenir de l’homme est naufrage » [18].
39Le message d’espoir est une conquête à renouveler à chaque instant. C’est l’image qui ressort de la biographie d’Aragon prise dans son ensemble, malgré des déclarations radicales d’Aragon à la mort des Lettres françaises : « cette vie dont je sais si bien le goût amer qu’elle m’a laissé […] Cette vie comme un jeu terrible où j’ai perdu. Que j’ai gâchée de fond en comble ». P. Juquin ne se contente pas de célébrer l’écrivain étincelant, ce maître du langage – « ce langage, c’est sa patrie » (I, p. 391) –. Il trace de l’homme Aragon une image digne de respect, à travers sa fidélité à un idéal malgré tant de vicissitudes. L’ouvrage monumental de Pierre Juquin apporte une richesse considérable d’informations et détails nouveaux. Mais change-t-il notre regard sur Aragon si on le compare aux biographies successives de Pierre Daix ?
Deux lectures biographiques divergentes
40Pierre Daix et Pierre Juquin, qui ont tous deux côtoyé Aragon et exercé des fonctions importantes au Parti communiste avant de s’en écarter, expriment une admiration sans bornes pour l’écrivain et ses œuvres. Tous deux considèrent Le Fou d’Elsa comme « peut-être son chef-d’œuvre » [19]. Pourtant leur vision de la vie d’Aragon diverge au point que d’après la seconde version de la biographie rédigée par Daix, il apparaît que les deux biographes font de cette vie (et donc aussi du rôle attribué à l’œuvre) une lecture opposée.
41Daix attache une importance décisive aux origines faussées de l’enfant entraînant chez Aragon une quête permanente d’identité, réduite au « passage de ses reflets contradictoires ». Cette blessure initiale pousserait Aragon à vouloir « à toute force appartenir » à un groupe [20], surréaliste ou communiste. Il en découlerait une attitude faible et dépendante, que Daix dénonce même dans les années de maturité, où Aragon se placerait dans le sillage de M. Thorez. Aussi Daix considère-t-il qu’il a versé par lassitude, après la mort d’Elsa Triolet, dans tout ce que son parti « exigeait de lui » ; il « s’abandonna au pire et revint au mensonge dans la fatigue du grand âge » [21]. Si Daix salue le renouvellement d’écriture de Théâtre/Roman, il déclare qu’Aragon « gagne ici son pari contre la mort, le pari de son art », mais que sa vie est un échec, un « suicide perpétuel » [22].
42Juquin, on l’a vu, évoque les débuts fragiles d’Aragon et sa dépendance familiale comme affective, mais il voit en lui un homme en évolution, responsable, se construisant non sans efforts sur soi. Il interprète le comportement d’Aragon dans ses dernières années comme un sursaut de vie où l’orientation homosexuelle est une forme de liberté. Sans prétendre donner l’image d’une vie complètement réussie, Juquin évoque une existence complexe, contrastée, mais assumée. Entre la vie et l’écriture, il n’y a pas de solution de continuité, mais un flux perpétuel et vivifiant.