Éditorial
Ce que nous devons aux peintres
- Par Gilles Fumey
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Citer cet article
- FUMEY, Gilles,
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- Fumey, G.
https://doi.org/10.3917/geo.1572.0003
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1 Que se passe-t-il lorsqu’un amateur tente de saisir sur son écran de téléphone un morceau du monde mis dans un cadre, qui est parfois retouché avant d’être diffusé ? Cette « capture » du monde est un mode d’appropriation de ce qu’on saisit par la vue et qu’on a appelé, en Occident, les paysages. Et les paysages sont, en Occident, nés de la peinture.
2 Les paysages sont nés de l’imagination, de l’obstination, du talent des artistes et notamment ceux-là même qui cherchent le pouvoir émotionnel des objets et de leurs assemblages comme les veduti italiennes, les marines hollandaises et les scènes de genre anglais et français. Ils cherchent l’explication des formes, hésitent entre le pinceau et le microscope pour rendre compte de la complexité de ce qu’on allait appeler en Europe la nature. Mais le grand Humboldt était formel : la contemplation esthétique de la nature est nécessaire au travail scientifique.
3 Dans l’Antiquité gréco-romaine, les géographes étaient surtout des voyageurs, avides de curiosités et d’insolite. Grâce à eux, on connut les volcans de l’Italie. Au Moyen-Âge, les Arabes comme Al Idrissi passèrent avec aisance de la botanique au récit de voyage, mais les interdits du Coran freinent l’imagination paysagère. Les miniatures chrétiennes, persanes, indiennes et les estampes de l’Asie de l’Est tentent une narration parfois allégorique, peu avant l’époque où le paysage se détache des religions et des mythologies. Le Géographe de Vermeer, et tous les peintres flamands et hollandais étudiés par Alexis Metzger dans L’hiver au Siècle d’or. Art et climat, nous guident dans cette nouvelle quête.
4 Dans le même temps, la physique, l’astronomie, la chimie changent le regard sur la matière. La colonisation des Tropiques nourrit des fantasmes de « nouveaux mondes ». Le romantisme stimule les peintres, mis au défi d’inventer de nouveaux langages alors que la photographie va bousculer les codes. Alors la peinture dématérialise les formes, elle traque les forces qui animent le monde, tel Cézanne qui veut « donner l’image de ce nous voyons, en oubliant tout ce qui apparut avant nous ». Autrement dit, déconstruire ce qui apparaît et qui est, en fait, une image antérieure, pour construire une nouvelle image sur la toile. Tout comme le géographe déconstruit les représentations masquant le réel pour construire un récit qui agrège toutes nos connaissances.
5 Ainsi, la dette des géographes envers les peintres est loin d’être soldée. Nous avons besoin d’eux pour saisir la matérialité du monde, les veines d’un calcaire de Courbet comme les irisations d’un ciel de Turner. Nous avons aussi besoin d’eux pour comprendre ce que notre pensée du monde doit au regard. Un regard étonné, humble, exigeant, patient.