Territoire en vue
Sahara en couleurs
Pages 6 à 9
Citer cet article
- FRÉROT, Anne-Marie,
- Frérot, Anne-Marie.
- Frérot, A.-M.
https://doi.org/10.3917/geo.1567.0006
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- Frérot, A.-M.
- Frérot, Anne-Marie.
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1 « Beau pays frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile ; […] grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu » écrit Eugène Fromentin (Un été dans le Sahara, Paris, Laffont, 1857, p. 44).
2 Cette vision d’écrivain français du XIXe siècle, certes romantique, est à nuancer car, pour ses habitants, tout dans la nature saharienne a une couleur : les éléments naturels vivants ou inanimés, les hommes, les sentiments, les sons qu’ils soient modes musicaux humains ou cris d’animaux… Les personnes sont jaunes, rouges ou pies… L’eau est jaune ou noire ; après une tornade, elle devient rouge comme celle qui croupit dans un puits abandonné. Le vent est désigné par sa couleur qui varie selon le substrat fournissant les aérosols minéraux en suspension dans l’air. Quant à la végétation, elle est khadra, féminin de akhdar, mot désignant plusieurs couleurs entre vert, bleu ou gris.
3 « Dans les montagnes, il y a des sentiers blancs et rouges, et de couleurs variées ; [ ] des corbeaux noirs, et, parmi les hommes, les reptiles et les troupeaux, il y en a de couleurs variées… » (Coran, XXXV, 25). La vision coranique aurait-elle influencé les Sahariens ? Leur désert serait-il en couleurs ? Cela apparaît dès la lecture des cartes sahariennes où les couleurs sont très présentes dans les toponymes : Sahrâ el beyda, « Désert blanc », Oued el Abiod, « Oued blanc », Aïn Safra, « Puits jaune », Ez-Zarga, Gara ez-Zarga, « la butte pie »…
4 Sahara, terme féminin arabe, consacré par les géographes et à valeur de nom propre, signifie lui-même blanc mêlé de rouge, fauve comme le lion. L’adjectif sahri désigne ce qui appartient à la sahara, mais aussi les tons fauves et ocre des sables.
5 Comme Ptolémée qui distinguait les montagnes par leur couleur, les Sahariens divisent les terres en unités paysagères variant non seulement par leurs occupants, usage, forme, consistance, couvert végétal et orientation, mais aussi par leur teinte. Nombreux sont les nomades affirmant que les couleurs sont fondamentales, qu’elles changent toutes les quinze minutes le long d’un itinéraire. Pour exemple, la description par un guide du Nord mauritanien : Entre l’oued Enouj et Ouadane, c’est un « plateau en forme de charge de caravane déposée à terre » recouvert de dunes de couleur blanc laiteux. Dans l’Ifenouen, les oueds viennent du « pays noir » et coulent en direction des dunes fauves qui les barrent. D’Agueil à Ouadane, c’est un « pays blanc » ; d’El Ghallâouîya à Aïoun Abd el Malik, il faut piquer sur la « butte à sommet plat de la couleur de l’indigo » puis s’engager dans l’erg Makteïr… Au delà d’El Khatt commence le “pays noir” avec des regs gris foncé parsemés de pitons et petits guelbs, puis des regs gravillonnaires avec les petits guelbs bleu-noir (Legleïb Lakhdhar), où l’émir de l’Adrar est mort (en 1934). Un autre guide nous parle des couleurs de l’argile en déclinant une série de nuances difficiles à traduire ; disons qu’il s’agit d’un camaïeu d’ocre et de mauves. Un troisième : Moi, je me retrouve dans les régions de dunes intégrales grâce à la végétation des longues vallées interdunaires à fond sableux et plat, à la couleur du sable et aux plantes parce qu’à chaque couleur correspondent des plantes différentes. Ajoutons que les couleurs changent aussi avec l’heure et selon les saisons ! Éléments de repérage dans un espace où la lumière est importante, la gamme de couleurs est pourtant plus pauvre en arabe qu’en français, et même très réduite en dialecte maure ou hassanyya. Treize mots en tout : blanc, gris, gris terne, gris fer, noir, très noir, rouge, rougeâtre, jaune, jaunâtre, brun, vert/bleu, de couleur vive.
Tasiast, Mauritanie
Tasiast, Mauritanie
6 Arrêtons-nous sur le vert/bleu. Il y a confusion entre ces deux couleurs. Le vert (akhdar) désigne à la fois le bleu des vêtements, le vert de la végétation, le gris des robes des animaux, le noir des personnes ou le bleu-noir des roches… Ce terme s’emploie tout aussi bien pour un pays, une région, un lieu pierreux ou rocheux où dominent les roches vernissées que pour la verdure et les pâturages. Le bleu (azrag en arabe) signifie en hassanyya bicolore, mélange de blanc et d’une autre couleur (rouge, ocre, ou noir) ou encore translucide. Cette teinte est utilisée à la fois pour la terre, pour les reliefs rocheux recouverts d’un placage sableux, pour les animaux à robe pie, pour un campement composé de deux tribus ou pour l’eau limpide. Quelqu’un de naïf, candide, qui parle sans réfléchir peut aussi être qualifié de bleu (comme en français).
7 Toutefois, en hassanya comme dans l’ensemble des parlers bédouins sahariens, la pauvreté de la gamme de couleurs est, en réalité, toute relative, car de nombreuses comparaisons et métaphores l’enrichissent. Quand il s’agit de décrire un paysage, le référent peut être un objet : une perle, une calebasse, un tissu indigo… ; un aliment : le paysage devient une viande rouge ou crue, du beurre, une variété de datte, une plante, un fruit ; un animal : gazelle, chacal, lion, tourterelle, hyène ; une couleur de robe de dromadaire ou d’un autre animal… Les nuances sont alors si variées qu’elles sont délicates à saisir et, de plus, changent d’une région à l’autre, dès lors que l’emploi est local. Pour exemple, les longues joutes oratoires auxquelles j’ai assisté sur les tons du désert comparés aux robes de chameau : le paysage était couleurs de lumière, couleur des meilleures bêtes comme le lion, jaune de gazelle, roux, fumé, pie jaune ou pie rouge voire rouge pie, pie vert, pie louvet, etc. avec, de surplus, des précisions de localisation dans l’espace et le temps !
Plateau de l’Adrar, Mauritanie
Plateau de l’Adrar, Mauritanie
8 Ces représentations détaillées de l’espace procèdent d’un tri ordonné des éléments paysagers différenciant les formes, les volumes, les lignes, les tons dans un but toujours pragmatique afin de mémoriser les lieux utiles et se déplacer toujours en sécurité. Chaque type de terrain (trâb) est défini : trâb beyda, « terre blanche » (région sableuse à découvert en opposition au noir ; les oueds, les massifs dunaires) ; trâb kahle, « terre noire » (région rocheuse de regs et de cailloux ou terrain argileux ; pays boisé, pays à la terre noire compacte et propice aux cultures) ; trâb safra, « terre jaune » (desséchée sans pâturages, au sol nu) ; trâb hamra, « terre rouge » (aride, brûlée par le soleil, vide et sans pâturages, mi-sablonneuse à gros grains rouges ; cuirasse ; croûte ferrugineuse) ; trâb khadra, « terre verte » couverte de pâturages verts, prairie, verdure ; trâb zaqme, « terre fauve clair » sablonneuse, unie, dénudée, sans relief notable ; trâb dakhne, « terre grise » faite d’alluvions argilo-limoneuses, de teinte gris-bleu ; trâb mza’a, « terre bariolée » mélange de sables, alluvions et cailloutis gréseux ; trâb zarge, « terre pie » présentant une alternance de sable blanc et de roche ; versant ou relief rocheux à voilage sableux ; endroit où le tapis végétal, peu dense, laisse apparaître le sol ; montagne dont la partie supérieure est constituée de pierres noires (grès patinés) et la partie inférieure de sable, mais sans symétrie ; parfois, le sable peut d’ailleurs être au sommet. trâb gara, « terre indigo »trâb ragta, « terre mouchetée »…
9 « Ne vois-tu pas qu’Allah fait descendre du ciel une eau qu’Il fait infiltrer pour former des nappes souterraines d’où jaillissent des sources pour faire pousser des variétés de fruits et des champs de couleurs différentes ? » (Coran, XXXV, 27 ; XXXIX, 21).
10 Pour terminer, revenons sur la vision en noir et blanc des Maures, terrains rocheux versus terrains sableux. Retrouverait-on un désert sexué ? Oui, si l’on en croit Théodore Monod pour lequel « Dunes blanches et falaises noires, bouclier noir veiné de sables clairs, étonnant mélange d’arêtes et de modelé, de brutalité et de tendresse, de vigueur et de courbes sont la rencontre du masculin et du féminin ». Blanc : douceur, délicatesse, facilité, plaisir, féminin. Noir : vigueur, force, rudesse, difficulté, exigence, masculin. Certaines tribus sont blanches ou noires. Il y a des mois dits blancs. Le cri de la chamelle est blanc, tandis que celui du chameau est noir tant il exprime la force. Le chant des oiseaux est blanc comme les voix des femmes et enfants ; la voix des hommes est noire. Ces oppositions se retrouvent en calligraphie, poésie ou musique ; la blancheur est considérée comme plus touchante que la noirceur et convient donc mieux à la musique sentimentale maure : « Tous les sous-modes sont ainsi classés en fonction de leur couleur plus ou moins noire ou blanche. La noirceur éveille l’enthousiasme. La blancheur enlève aux modes les plus violents une grande partie de leur force : c’est surtout la noirceur qui excite à la guerre et permet la grande louange » écrit Michel Guignard spécialiste de la musique maure (Musique, honneur et plaisir au Sahara. Musique et musiciens dans la société maure, Paris, Geuthner, 1975).
11 Dans le langage courant, la couleur blanche est associée à des idées de facilité et d’agrément, de pureté, de plaisir et d’opulence : Celui qui n’a jamais connu de nuit blanche n’a pas eu de festin à la mesure de sa gourmandise. La couleur noire est liée au mauvais augure. L’on peut entendre quelqu’un parler d’un vêtement noir en disant qu’il est blanc selon le langage de la route, euphémisme qui rappelle que le voyageur doit éviter tout ce qui est noir. Les Touareg et les Maures se disent Blancs et s’opposent en cela dans leurs représentations aux Subsahariens « noirs » (sûdan du Trâb as-Sûdan ou « Pays des Noirs »). Indépendamment de la couleur de peau, Blanc se dit de quelqu’un qui parle avec clarté et finesse et qui est cultivé. Car ce qui est blanc est clair, aisé à comprendre, comme la poésie en hassanyya, langue des Blancs. Le vocabulaire recherché de l’arabe classique, inaccessible au commun des mortels, est appelé arabe noir par les Maures. L’eau bien pure est noire comme l’œil. Un être blanc est candide, naïf, niais, voire carrément idiot. Mais il est pur par opposition à celui qui a le cœur noir, plein de rancœur, rancune et fourberie.
12 « Au jour de la résurrection, il y aura des visages blancs et des visages noirs. […] Ceux dont les visages seront blancs éprouveront la miséricorde de Dieu et en jouiront éternellement » (Coran, III, 102-103).
13 Blanc est la couleur du linceul. Noir celle de la mariée ; couleur de deuil en Occident, le noir est ici un symbole de fécondité et de régénération du monde. Il devient la lumière divine par excellence dans la pensée des mystiques musulmans qui comparent les étapes de l’initiation à une échelle chromatique.
14 Ainsi, « Parce qu’il est rudimentaire, minéral, le désert conduit le sujet à une forme de dépouillement qui l’oblige à réinventer sa palette de formes et de couleurs, à voir du mouvement là où il n’y en a pas, à s’inventer une nouvelle façon de vivre et d’écrire ; bref, à redéfinir son rapport au monde » (Bouvet, Pages de sable, Montréal, Éditions XYZ, 2006, p. 47).
Pour aller plus loin
Ouvrages d’Anne-Marie Frérot
- Imaginaires des Sahariens. Habiter le paysage, Paris, CTHS, Géographie, 2011.
- Perception de l’espace en Adrar de Mauritanie, Aix-en-Provence, Doctorat d’État, 1993.
- Villes de sables. Cités bibliothèques du désert mauritanien, Paris, Hazan, 2002 [1999].