Le festival de Cannes
Géographie d’une impossible diversité
- La chronique géo-cinéma de Manouk Borzakian
Pages 50 à 51
Citer cet article
- La chronique géo-cinéma de BORZAKIAN, Manouk,
- La chronique géo-cinéma de Borzakian, Manouk.
- La chronique géo-cinéma de Borzakian, M.
https://doi.org/10.3917/geo.1561.0050
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- La chronique géo-cinéma de Borzakian, Manouk.
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https://doi.org/10.3917/geo.1561.0050
1 Les industries culturelles, et plus particulièrement le cinéma du fait des coûts qu’il occasionne, se situent au cœur de deux grands enjeux contemporains, en partie superposés. Il s’agit premièrement de l’hypothèse d’une uniformisation culturelle mondiale, facilitée par la production industrielle de biens culturels. La deuxième tension oppose la diversité artistique aux logiques marchandes imposées par des producteurs dominants.
2 Dans les deux cas, la défense de la diversité passe par des institutions comme les festivals de cinéma. Or, à Cannes, la sélection de la 69e édition n’a pas manqué de susciter la polémique. Sur la Croisette se jouent les tensions uniformité/diversité et logique marchande/artistique, et l’étude de l’origine géographique des films en compétition montre que le festival ne remplit que partiellement sa fonction. Première constatation, la production française représente plus d’un cinquième des 201 films ayant concouru pour la palme d’or depuis 2006. Rien à redire, à condition d’admettre que cela participe à conforter l’un des rôles initiaux des grands festivals, soutenir la production nationale – les premiers événements naissent dans des pays alors à la pointe dans ce domaine : Venise en 1932, Cannes et Karlovy Vary (Tchécoslovaquie) en 1946, Berlin en 1951.
Affiche du film Miss Mary, film indien de L. V. Prasad, sorti en 1957
Affiche du film Miss Mary, film indien de L. V. Prasad, sorti en 1957
3 De fait, Moscou ne se prive pas de mettre en avant les œuvres russes, tandis que les cinémas allemand, italien et suisse sont à l’honneur à Berlin, Venise et Locarno respectivement.
4 Deuxième élément, les films nord-américains prennent presque autant de place – même autant dans les années 1990. Avec les États-Unis en tête aussi à Venise et Berlin, on pourrait se contenter d’une explication quantitative et géographique à la fois : les plus gros producteurs du monde prennent logiquement de la place, et ce d’autant plus que l’une des principales caractéristiques des industries culturelles est la concentration de la production, avec Hollywood comme exemple canonique.
Affiche du festival de Venise de 1932
Affiche du festival de Venise de 1932
5 Ce serait oublier l’énorme production asiatique – Inde, Chine, Japon, et Corée en tête –, dont la représentation à Cannes ne suit aucune règle de proportionnalité. D’autres logiques sont donc à l’œuvre : impératifs médiatiques, réseaux de connaissances, ainsi que ce que les économistes nomment l’effet superstar – pour limiter l’incertitude, producteurs et spectateurs préfèrent des artistes connus, ayant fait leurs preuves. À quoi il faut sans doute ajouter un aspect renforçant les précédents, la proximité, tant spatiale que linguistique ou culturelle, expliquant par exemple l’abondance de films slaves à Moscou ou hispanophones à Saint-Sébastien.
6 Dès lors, la sélection « Un certain regard » sert de vitrine de la diversité géographique cannoise, avec cinquante-six pays représentés, contre quarante-et-un « en compétition ». Il semble bien difficile de remettre tout à fait en cause la logique économique – et géographique – du winner takes all, et de ne pas se reposer sur quelques valeurs sûres pour garantir le succès de manifestations aux enjeux médiatiques et économiques considérables.