Article de revue

Les deux corps de Christophe Colomb

Pages 64 à 65

Citer cet article


  • La chronique de géohistoire de Grataloup, C.
(2014). Les deux corps de Christophe Colomb. La Géographie, 1554(3), 64-65. https://doi.org/10.3917/geo.1554.0064.

  • La chronique de géohistoire de Grataloup, Christian.
« Les deux corps de Christophe Colomb ». La Géographie, 2014/3 N° 1554, 2014. p.64-65. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2014-3-page-64?lang=fr.

  • La chronique de géohistoire de GRATALOUP, Christian,
2014. Les deux corps de Christophe Colomb. La Géographie, 2014/3 N° 1554, p.64-65. DOI : 10.3917/geo.1554.0064. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2014-3-page-64?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1554.0064


1 Le Roi de France avait deux corps, c’est bien connu depuis l’ouvrage fameux de l’historien Ernst Kantorowicz (1957) : un corps mortel, comme tout un chacun, et un corps mystique, la communauté du royaume. On peut aussi se demander si ce ne serait pas non plus le cas de « l’Amiral de la mer océane », Christophe Colomb. En effet, il y a deux tombeaux à son nom, tous deux semble-t-il bien occupés.

2 Christophe Colomb est bien mort en Espagne, le 20 mai 1506, à Valladolid où il connut sa première inhumation. Treize ans après son décès, sa dépouille est transférée dans la chapelle Santa Ana du monastère de la Cartuja à Séville ; c’est là qu’il avait préparé son deuxième voyage. Troisième étape en 1541 : Colomb traverse une nouvelle fois l’Atlantique pour être enterré dans une chapelle de la cathédrale de Saint-Domingue. Là, il bénéficie de deux siècles et demi de repos qui, s’il est bien éternel, est pour lui curieusement nomade. En effet, le 22 juillet 1795, le traité de Bâle signé entre l’Espagne et la France accorde l’île de Saint-Domingue à cette dernière. Les Espagnols emportent avec eux les restes de Colomb à la Havane, Cuba restant leur possession – tout du moins jusqu’à la guerre avec les États-Unis à la fin du XIXe siècle. En 1898, Colomb retraverse encore une fois l’Atlantique pour être inhumé, définitivement semble-t-il, dans un tombeau très spectaculaire construit pour lui dans la cathédrale de Séville. On parle donc de quatre voyages transatlantiques pour Christophe Colomb, en fait il en a fait un cinquième, mais post-mortem, avec trois siècles et demi d’écart entre l’aller et le retour.

3 Mais, est-ce si sûr ? La République dominicaine ne s’est sans doute jamais consolé d’avoir perdu le « découvreur » de l’Amérique. En 1877, dit-on, un coffret de plomb est découvert dans la cathédrale de Saint-Domingue contenant des restes humains. Sur le coffre, il est inscrit « Varon illustre y distinguido Cristobal Colon ». Cela permet depuis au gouvernement dominicain d’affirmer que le corps qui avait été exhumé et transféré à La Havane puis à Séville ne pouvait être celui de Colomb. En 1992, à l’occasion du 500e anniversaire de la « découverte » de l’Amérique, un énorme monument est érigé dans la banlieue est de la capitale dominicaine, le Phare de Colomb, et les restes humains découverts en 1877 y sont solennellement déposés. L’énorme mausolée a coûté 70 millions de dollars, financés par plusieurs États latino-américains. Comme le nom du bâtiment l’indique, il est un musée, mais aussi un phare visible jusqu’à Porto-Rico, à plus de 200 km.

4 Ainsi, même si aujourd’hui l’idée de « découverte » est nuancée et critiquée dans une vision post-coloniale, le pèlerinage sur la tombe du grand navigateur reste un enjeu symbolique fort. En 2006, des analyses ADN sur la dépouille de la cathédrale de Séville ont montré que le défunt de la rive européenne de l’Atlantique était au moins apparenté à Christophe Colomb, si ce n’est lui appartenant. Le risque d’une confusion avec l’un de ses parents est peu probable. Son frère Bartolomeo, le narrateur du beau roman d’Erik Orsenna, L’Entreprise des Indes (Stock/Fayard, 2010), est bien décédé à Hispaniola, mais en 1514 ; les probabilités qu’il soit l’occupant du tombeau de Séville sont donc faibles. Diego, le fils de l’amiral, fut bien Gouverneur et Vice-Roi des Indes, mais mourut en Espagne en 1526, où il était venu assister au mariage de Charles Quint.

Le tombeau supposé de Colomb dans la cathédrale de Séville, après son dernier transfert

Description de l'image par IA : Tombeau orné avec des statues de rois et de chevaliers dans une cathédrale.

Le tombeau supposé de Colomb dans la cathédrale de Séville, après son dernier transfert

D.R.

5 Si Colomb avait eu la bonne idée de décéder en mer et d’y être inhumé, la situation serait moins complexe ; mais n’est-ce pas symbolique de l’acte de mondialisation réalisé en 1492 que de ne plus savoir vraiment sur quelle rive de l’Atlantique sont les restes de celui qui montra la possibilité de le franchir ?


Date de mise en ligne : 13/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1554.0064