Compte rendu

Cinéma

Le monde sur la toile (67e Festival du Film, Locarno, 2014)

Pages 56 à 59

Citer cet article


  • Fumey, G.
(2014). Cinéma Le monde sur la toile (67e Festival du Film, Locarno, 2014) La Géographie, 1554(3), 56-59. https://doi.org/10.3917/geo.1554.0056.

  • Fumey, Gilles.
« Cinéma : Le monde sur la toile (67e Festival du Film, Locarno, 2014) ». La Géographie, 2014/3 N° 1554, 2014. p.56-59. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2014-3-page-56?lang=fr.

  • FUMEY, Gilles,
2014. Cinéma Le monde sur la toile (67e Festival du Film, Locarno, 2014) La Géographie, 2014/3 N° 1554, p.56-59. DOI : 10.3917/geo.1554.0056. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2014-3-page-56?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1554.0056


1 Les géographes commencent à s’intéresser sérieusement au cinéma. Quelle merveilleuse porte que l’image en mouvement pour connaître le monde ? Depuis quelques années, une équipe de géographes arpente le festival de Locarno, ville du Tessin (Suisse) sur le Lac Majeur où un léopard (forcément d’or) chasse les talents. Les prises de 2014 ont été excellentes et le gagnant philippin, Lav Diaz (voir plus loin), incontesté. Forcément, les cinéastes cherchent dans les « recoins » du monde ce qu’on ne voit pas et qui figure en filigrane dans de nombreuses études géographiques. Peut-on parler de la Grèce sous le feu de la finance, sujet dont les lecteurs de La Géographie ont découvert la portée spatiale avec J.-C. Trichet (janvier 2013) ? A Blast, du grec Syllas Tzoumerkas, met en valeur la violence des faits dans ce pays qui n’a pas pris la mesure de la détérioration de son économie. « Film choc » écrit Manouk Borzakian sur son blog Le Monde dans l’objectif consacré au cinéma, « où chacun tente de s’en sortir et d’envoyer au diable ses débiteurs ». Et la Colombie ? Avec Los Hongos, le regard du jeune réalisateur Oscar Ruiz Navia est porté par deux adolescents qui graffitent les murs de Cali, pratiquent le street art, « mode réjouissant de réappropriation de l’espace public » (Borzakian). Buzzard de Joel Potrykus va plus loin, maniant l’hilarité et le décalé pour suggérer un Michigan en crise. Pour rester aux Etats-Unis, Listen up Philip d’Alex Ross Perry pourrait paraître un film dans la veine des Woody Allen, mais il parvient à sortir les personnages de leur nombrilisme par une merveilleuse Elisabeth Moss qui éclaire tout en nuance cette chronique d’une Amérique périurbaine.

2 À des années-lumière mais avec un point commun, la photographie comme la Société de géographie en conserve des milliers à la BNF, le Portugais Pedro Costa, habitué des grand festivals, signe le très – trop – esthétique Cavalo Dinheiro, tout orienté sur la Révolution des œillets et la misère des travailleurs du Cap-Vert installés au Portugal. Pour Manouk Borzakian, les images sont « d’une beauté à couper le souffle » mais l’absence d’écriture a pu lasser le public mais pas le jury qui l’a mis sur sa liste. Dans la veine de ces écritures militantes, Locarno a retrouvé Fernand Melgar qui avait déjà mis en compétition, Vol spécial, un film sur les expulsions de migrants en 2011. Cette année, L’Abri, troisième face de la trilogie (avec La Forteresse), reprend la question des hébergements d’urgence à Lausanne où des SDF happy fews dorment au chaud entre décembre et mars pendant que les refoulés affrontent le froid. On avait la formule du Quart Monde dans les années 1960, et on ne sait si coller des amendes à ceux qui dorment dehors parce qu’ils sont privés d’hébergement d’urgence n’atteint pas le sommet de la cruauté. Melgar donne à voir un anti-monde pour que chacun décide en son âme et conscience.

Description de l'image par IA : Couverture de livre bleu avec ballon rouge. Cinq personnes souriantes, montagnes enneigées. Titre : "Schweizer Helden".

3 Raconter la Suisse, forteresse imprenable au sein de l’Union européenne, ne passe-t-il que par les sentiments ? Ainsi, Schweizer Helden (« Héros suisses »), dans lequel Peter Luisi filme les blanches vallées et les alpages où Sabine, petite bourgeoise oubliée par les siens, veut aider le monde à Noël. Le monde dans les Alpes, ce sont des demandeurs d’asile auxquels elle va passer sa pommade en animant un atelier de théâtre. Pas germanophone, la petite troupe montre beaucoup de bonne volonté à interpréter le Guillaume Tell de Schiller auquel le rôle échoue à un Zimbabwéen joliment prénommé Punishment. Le scandale menace l’UDC, la presse locale, le directeur du centre mais sur la Piazza Grande de Locarno, tout le monde rit de bon cœur devant cette pièce d’éclopés de la mondialisation. Le film est sauvé par un Kurde, Ramzi, pour qui les demandeurs d’asile ne sont ni drôles ni en Suisse pour rire. Histoire de refroidir un peu l’ambiance déjantée et faire gagner au film un peu de crédibilité. Pour Manouk Borzakian, « le pathos n’étant finalement rien d’autre qu’une question de timing, Luisi – qu’on a aussi connu hilarant en 2011, avec Der Sandmann – se tire joliment du piège qu’il s’est lui-même tendu avec son sujet-peau-de-banane, sachant interrompre à temps les scènes qui menacent de dégouliner, et réussissant avec brio à ne pas en mettre partout sur la nappe déjà bien souillée de l’amour entre les peuples. Le tout en nous rappelant qu’on peut faire dire ce qu’on veut aux grands mythes nationaux, et pourquoi pas comparer la Suisse primitive du XIVe siècle au Kurdistan du XXIe. »

Description de l'image par IA : Une femme au centre, entourée de trois personnes, avec un titre "Les Recettes du Bonheur" en bas.

4 Sur la Piazza Grande, s’est jouée une autre pièce bien peu agréable à déguster, pourtant très géographique : Les recettes du bonheur. Un film réalisé par un Suédois (L. Hallström), produit par un Américain (S. Spielberg), racontant l’histoire d’un cuisinier indien, échoué dans un village imaginaire du Jura, dont les scènes sont tournées chez Luc Besson (Seine-Saint-Denis), à Saint-Antonin-Noble Val et Carlus, deux villages de la vallée du Tarn. La confrontation avec la gastronomie française se fait par l’actrice britannique Helen Mirren. Le roman de Richard C. Morais qui a inspiré le film (Le voyage de cent pas, trad. 2011) est tiré par tant de ficelles que les images n’en paraissent que plus niaises. Notamment à l’écran où le photographe L. Sandgren ne recule devant rien pour faire saliver le public : pigeon aux truffes présenté comme une œuvre d’art, stand (reconstitué) d’épices au marché à ciel ouvert de Saint-Antonin où l’on préfère (en vrai) les cèpes et le foie gras… Les efforts consentis par le jeune cuisinier indien, Hassan, dans l’apprentissage de la haute cuisine, se justifient aux yeux des riches Occidentaux enfin compris par ces étrangers. Le film est méprisant pour l’Inde, franchement vulgaire dans sa présentation caricaturale de l’Autre présenté comme un inculte et un imbécile qui viendrait apprendre en Europe les clés du bonheur. Car évidemment l’Indien fuit le malheur (en l’occurrence, ici un incendie). Les recettes sont, ici, les paysages de vignoble, les villages et églises en pierre de taille, mais le décor et le récit donnent de l’Inde l’idée d’un pays de cinglés, irresponsables pour s’être égarés avec une caisse pourrie dans une cambrousse qui ne les attendait pas, des inconscients qui s’installent en face d’un restaurant étoilé comme le suggère le seul gamin de la tribu comprenant un peu les choses, sans doute pour dédouaner le réalisateur. Le théâtre gastronomique français apparaît assez ridicule. Le film tourne sur un jeu malsain visant à récompenser ces pauvres Indiens qui se hissent au niveau de l’excellence française après avoir ingurgité le livre de cuisine de Jules Gouffé (1867). La bêtise crasse de Spielberg nous vaut cette hypocrisie indépassable : « Tous les gens sont égaux face à la nourriture ». A condition qu’ils apprennent les codes de la gastronomie française. Le chimiste Hervé This en prendra plein les éprouvettes : « La cuisine moléculaire, lui assure le scénariste Steven Knight, relève de la science. Elle ne fait pas appel aux émotions. Elle n’évoque aucune tradition » expliquant pourquoi Hassan à Paris, dans une « cuisine inoxydable, remplie de tubes de laboratoire et de glace carbonique » songe à sa « cuisine pleine de souvenirs », le poussant à revenir au village après avoir gagné sa 2e étoile. On veut bien voir l’allusion à Bernard Loiseau qui a payé de sa vie le caractère impitoyable de cet argent-roi qui fait la loi dans ce paradis infernal et sa bible écrite par le roi du pneu Michelin. C’est peut-être l’Indien Om Puri qui aura le dernier mot lorsqu’il lâche à son ennemie britannique que « la cuisine [française est] classique parce que c’est une cuisine de classe ». Quand les Américains jouent Bollywood dans le Tarn et à Paris, c’est une jolie farce néocoloniale qu’on ne nous fera pas avaler.

5 Le lendemain, Iron Ministry de J.-P. Sniadecki’s remonte des couloirs bondés d’un train en Chine, mêlant musulmans, bouddhistes, migrants et sédentaires. Les couloirs de ce train sont la vie même, à l’envers de nos TGV endormis et silencieux. La lutte des places ne prend pas l’allure d’un drame, juste une manière de s’adapter dans cet espace public où les inconnus délient leur langue pour parler de tout et de rien. Si on veut le paysage et le grand espace, il faut prendre They Chased me Through Arizona, que Manouk Borzakian voit comme un road movie (!) signé Matthias Huser et mettant en scène un taciturne Leonard, chargé de démonter quelques dizaines de cabines téléphoniques et son chauffeur impromptu Ben. Ils lisent un western qui apparaît comme en creux une métaphore du monde qui disparaît. « Comme les buttes-témoins de la Monument Valley qui ornent le salon de Leonard, les cabines dispersées à travers la campagne polonaise témoignent d’un passé quasi-géomorphologique, quand bien même les fils de l’une des dernières victimes analogiques refusent de se laisser déterrer par Bob. C’est comment la Pologne ? Plat. »

Description de l'image par IA : Trois personnes en habits religieux discutent dans un champ. Deux femmes en robes grises et voiles bleus, un homme en robe bleue et voile.
Description de l'image par IA : Homme aux cheveux gris tenant un trophée doré devant un fond léopard.

6 Il faudrait évoquer l’étonnant destin de Marie Heurtin, jeune sourde-et-muette qui nous intéresse pour comprendre quelles sont les étapes dans la connaissance de l’espace, des sociétés et de leurs idées. L’enfant a déjà 14 ans lorsqu’elle est confiée aux sœurs de la Sagesse pour échapper à l’asile nantais. Question pour Sœur Marguerite : sans voir le monde, comment décrire les objets ? L’apprentissage est long mais le film explique que la science n’aurait pas suffi s’il n’y avait pas eu la foi obstinée de ces éducatrices. En marge du film, on apprend que l’aveugle palpe les cartes de France et du monde en braille qui parviennent à lui donner selon Louis Arnould (1864-1949) de l’université de Poitiers « le sens exact des distances » et un enseignement conforme à ce qui se diffusait par Vidal de La Blache.

7 Le Léopard de Locarno s’est finalement arrêté aux Philippines, faisant sortir du lot un film éblouissant de cinq heures trente-huit, Mula sa Kung Ano ang Noon (From What is Before) au temps de la dictature Marcos des années 1970. Lav Diaz parvient à concentrer la matière du monde dans un petit quartier inondé de village sur Culion Island. Peu avant la loi martiale, des personnes disparaissent, des vaches meurent, Joselina la guérisseuse elle-même paralysée cérébrale, un vendeur d’alcool, une vendeuse qui jette le soupçon sur un prêtre. Toute une micro-société dont Lav Diaz va saisir l’épaisseur des liens en tournant son film comme l’aurait fait Tarkovski. Film poignant qui donne au Festival toute sa raison d’être lorsqu’il honore un tel chef d’œuvre.


Date de mise en ligne : 13/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1554.0056