Petite géohistoire des étoffes
- Par Gilles Fumey
Pages 26 à 29
Citer cet article
- FUMEY, Gilles,
- Fumey, Gilles.
- Fumey, G.
https://doi.org/10.3917/geo.1551.0026
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Notes
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Source : Claude Fauque, L’industrie des désirs. Une histoire culturelle des étoffes, IFM/Regard.
« Tantôt la chaussure annonce un privilège, tant le chaperon, le bonnet ou le chapeau signalent une révolution ; là, une broderie ou une écharpe, ici des rubans ou quelque ornement de paille expriment un parti : et alors vous appartenez aux Croisés, aux Guise, à la Ligne, au Béarnais ou à la Fronde. »
1 Pas de vêtement sans étoffes et pas d’étoffe s’il n’y a pas nécessité de se vêtir. La vie des étoffes est aussi celle des vêtements imaginés en tous lieux de la planète. Les broderies sont nées au Moyen-Orient, la dentelle et la maille en Europe, le velours en Chine. Quatre étoffes, quatre manières d’envisager un rapport intime à ces matières végétales sur lesquelles les pierres précieuses, le bois, l’ivoire, le cuir complètent les fonctions, apportent des symboliques appropriées aux usages.
2 Car la fascination exercée par les broderies orientales sur les Croisés a été telle qu’ils en ont ramené les caractères extravagants avec une irrépressible envie de les copier. Issues des mains d’artiste exerçant des métiers d’art depuis les Sassanides, les broderies comptent car elles furent l’insigne des pouvoirs religieux et politiques. Y a t-il un pouvoir sans insigne ? En Europe, au temps du féodalisme, lorsque chaque seigneur représente le roi dans sa province, les insignes même les plus modestes reprennent les motifs des manteaux royaux. Charles Quint, Marie de Médicis, les papes romains pour ne citer qu’eux, ne s’y trompaient pas. Il faut attendre les idéaux de Rousseau qui prônent de simplifier les vêtements pour aller vers le « paraître naturel » que l’hygiénisme encourage. En France, la géographie de la broderie couvre une large bande des Vosges à Saint-Quentin, avec un épicentre en Lorraine.
3 La dentelle, qui est la seule technique d’origine européenne même si les Égyptiens et les Péruviens ont fabriqué quelques résilles, est un tissu très symbolique. Il donne l’illusion et emprunte aux décors tarabiscotés des moucharabiehs et des grilles de châteaux. Là encore, la richesse et le sacré tissent un lien très fort pour exprimer la supériorité de ceux qui la portent. Les origines italiennes de la dentelle donnent à des femmes d’êtres des créatrices accomplies, qu’elles soient à l’aiguille depuis le XVIe siècle ou aux fuseaux. Les dentellières exerçaient de vraies prouesses qui fascinaient les peintres comme Vermeer qui vivait proche d’un béguinage où elles étaient nombreuses à exercer leur art. Du roi Henri IV à Louis XIII, la dentelle devient une manière d’être en société. C’est à Nottingham en 1804 que la dentelle sortira des métiers mécaniques ouvrant une nouvelle page dans le Cambrésis ou à Lyon qui en fait une véritable industrie.
L’empereur Qianlong en robe de cours, 1736 par le moine Giuseppe Castiglione (1688–1766), musée du Palais, Pékin
L’empereur Qianlong en robe de cours, 1736 par le moine Giuseppe Castiglione (1688–1766), musée du Palais, Pékin
Les époux Arnolfini, par Jan van Eyck, 1434, huile sur panneau de chêne, 82,2 cm × 60 cm, National Gallery, Londres
Les époux Arnolfini, par Jan van Eyck, 1434, huile sur panneau de chêne, 82,2 cm × 60 cm, National Gallery, Londres
4 Le velours, « étoffe de richesse et de gloire », travaillé pour la première fois en Chine au XIIe siècle, est apprécié très vite à Ispahan, Byzance au XVe siècle où le sultan, Soliman, est « magnifique » comme il se surnomme que grâce aux étoffes. En Europe, l’Italie s’empare du velours, notamment la ville de Lucques où vit Arnolfini, célèbre marchant portraituré par Jan Van Eyck en 1492. Gênes, Florence, Venise s’entichent du velours comme les grandes villes françaises. Les Anglais parviennent même à fabriquer du velours de coton, appelé le… manchester. En France, Amiens la cité textile met au point le velours gaufré dont le secret est volé et emporté par une famille protestante expulsée Utrecht. L’Amiénois Jules Verne a laissé des pages émerveillées sur les usines de velours qu’il visite en 1893.
5 La maille, enfin, issue de la bonneterie et qui est la matière première de tant d’habits simples comme les tee shirts, il faut l’imaginer issue d’une industrie ubiquiste dans toute l’Europe médiévale. Professions bien organisées en corporations, les maîtres de la maille sont puissants dans leurs corporations. On leur doit les gants, les bonnets et tout ce qui pouvait atténuer la morsure du froid dans des espaces mal chauffés. De Prague à l’Alsace qui compte entre Mulhouse et Strasbourg une centaine d’ateliers, on ne rechigne pas à travailler le tricot à l’aiguille. On est si entraîné qu’on prête sa technique pour les bas de soie. Un certain Jean Hindret la perfectionne à Nîmes sur un métier. Aucune industrie n’a été autant aidée par Colbert que la maille. Louis XIV autorisera 18 villes à se spécialiser dans la bonneterie et de la Picardie à la Normandie industrieuse, c’est Troyes qui tire son épingle du jeu à partir de 1745, c’est Castres et Mazamet qui se spécialisent dans le béret. La bonneterie sportive se développe avec les sports anglais, comme le golf ou le tennis, plutôt bourgeois dont les goûts percolent dans la société urbaine qui adopte facilement les tenues un peu sportives. D’autant que les corps moulés par ces tissus ne laissent personne insensible…
6 De ces sagas qui s’additionnent, se superposent, on est frappé par l’instabilité des formes, le puissant désir de liberté. L’être humain se transforme à chaque innovation, parce que son destin, pour un certain nombre d’entre eux, c’est d’abord la création. On ne guérit jamais quand on veut créer.