Article de revue

Christophe Colomb, Journal de bord, 1493

Pages 34 à 36

Citer cet article


(2012). Christophe Colomb, Journal de bord, 1493. La Géographie, 1545(2), 34-36. https://doi.org/10.3917/geo.1545.0034.

« Christophe Colomb, Journal de bord, 1493 ». La Géographie, 2012/2 N° 1545, 2012. p.34-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2012-2-page-34?lang=fr.

2012. Christophe Colomb, Journal de bord, 1493. La Géographie, 2012/2 N° 1545, p.34-36. DOI : 10.3917/geo.1545.0034. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2012-2-page-34?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1545.0034


Isla Incahuasi, près du salar d’Uyuni, Bolivie

Description de l'image par IA : Cactus sur une île rocheuse, lac salé en arrière-plan, ciel bleu.

Isla Incahuasi, près du salar d’Uyuni, Bolivie

D.R.

1 Mardi 16 octobre 1492. Je partis vers midi de l’Île Sainte-Marie de la Conception pour l’île Fernandina. Celle-ci, à la regarder du Ponant, paraît très grande et pendant tout le jour, je naviguais par temps calme, ce pourquoi je ne pus arriver à temps pour pouvoir voir le fond de la mer et jeter les ancres à l’endroit choisi car il est nécessaire d’agir ici avec précaution pour ne pas risquer de se perdre. (…) Je m’arrêtai devant un village où j’accostai et où je trouvai l’homme que j’avais rencontré hier en mer à bord d’une embarcation. Il avait parlé si favorablement de nous que pendant la nuit les embarcations des indigènes ne cessèrent d’accoster à mon bord pour nous offrir de l’eau et tout ce qu’ils possédaient. Je fis donner quelques petites choses à chacun d’entre eux, c’est-à-dire des perles de verre détachées et enfilées, des grelots de cuivre qui valent en Castille un maravedi et quelques rubans, toutes choses qu’ils recevaient comme si elles eussent été de grande valeur. Et mêmement, je leur fis préparer de la mélasse pour qu’ils en mangeassent quand ils montaient à bord du navire. Ensuite, à 3 heures, j’envoyai ma barque à terre pour chercher de l’eau, et tous ces gens s’employèrent de bonne volonté à montrer à mes hommes l’endroit où l’eau se trouvait, à transporter les barils et, en résumé, à nous prouver qu’ils voulaient nous complaire en tout.

2 Cette île est très grande et j’ai décidé d’en faire le tour parce que, pour autant qu’il m’ait été donné de comprendre, il y a une mine d’or ici, ou dans une autre qui lui est voisine. Elle est éloignée de l’île de Sainte-Marie de presque 8 lieues du Levant au Ponant et la côte près de laquelle je me suis arrêté court en direction Nord-Sud et Sud-Sud Ouest. J’ai exploré au moins 20 lieues de cette côte (…)

3 Les insulaires des Fernandina ressemblent à ceux des îles susdites tant par le langage que par les mœurs, hormis que ceux-ci me paraissent un peu plus civilisés, judicieux et accueillants que ceux des autres îles. J’ai constaté, en effet, que pour le paiement du coton et autres petites choses qu’ils ont apportées sur le navire, ils savent se démener beaucoup mieux que ne le firent ceux des îles sus-dites. Et ici j’ai encore vu des tissus de coton coupés à façon et les hommes plus éveillés, et les femmes porter sur le devant du corps un mouchoir de coton qui cache leur sexe, chichement à vrai dire. Cette île est plane, verdoyante et très fertile ; et je crois que, chaque année, les habitants sèment le mil et le récoltent comme ils le font pour d’autres produits. J’ai vu assez bien d’arbres différents des nôtres et parmi eux beaucoup qui ont des branches de diverses sortes, bien qu’elles croissent toutes sur un même tronc ; et en outre, les rameaux sont, l’un d’une sorte et l’autre d’une autre, ce qui est la chose la plus extraordinaire du monde.

4 Quant à la religion, il ne me paraît pas qu’ils en aient une et, parce que ce sont gens de bon entendement, je crois qu’ils peuvent devenir chrétiens sans trop de difficultés.

5 Ici, les poissons sont tellement différents des nôtres que l’on en reste stupide ; les uns sont faits comme des coqs et ont les plus brillantes couleurs du monde, étant bleus, jaunes, rouges et de toutes les couleurs et tous bariolés de mille façons ; et les couleurs sont si délicates qu’il n’y a personne qui n’en reste émerveillé et ne prenne grand plaisir à les regarder. Il y a aussi les baleines. Et à terre, je n’ai vu aucun animal d’aucune sorte, hormis les perroquets et les lézards. Un jeune homme du bord m’a cependant dit avoir vu un grand serpent. Je n’ai vu ni brebis ni chèvre ni autre bête. Il est vrai que je suis resté très peu de temps ici, une demijournée seulement, mais s’il y en avait eu, cela ne m’aurait certainement pas échappé.

6 Mercredi 17 octobre. Quand je fus à deux lieues de la pointe de l’île Fernandina, je trouvai un admirable port qui a une entrée, ou plutôt deux, parce qu’elle est divisée par un îlot ; et toutes deux sont très étroites, mais au-delà, le bassin d’eau est si vaste qu’on y mouillerait cent navires si toutefois il était plus profond et débarrassé de ses écueils et si l’entrée en était elle-même profonde. Il me parut opportun de l’examiner attentivement et de le sonder et, pour cela, je jetai l’ancre en mer et j’entrai dans le port avec toutes les barques des navires et nous vîmes qu’il n’avait pas une profondeur suffisante.

7 Ayant d’abord pensé, quand je le vis, que ce bassin était l’embouchure de quelque fleuve, j’avais commandé que les marins emportent des barils pour prendre de l’eau et, descendu à terre avec eux, nous vîmes huit à dix hommes qui, tout de suite, vinrent à notre rencontre et nous montrèrent le chemin d’un village qui n’était pas loin. J’y envoyais mes gens pour y faire de l’eau ; une partie était armée, l’autre portait les barils et, ainsi, ils y puisèrent à leur gré ; mais comme la source était loin, je passai environ deux heures à attendre le retour des miens. Pendant ce temps, je me promenais sous les arbres qui étaient la chose la plus belle que j’eusse jamais vue, et la verdure était aussi abondante et fraîche que celle de mai en Andalousie et les arbres aussi différents des nôtres que le jour et la nuit, et mêmement les fruits, les herbes, les pierres et toute autre chose. Il est vrai que certaines plantes étaient de la même espèce que celles qui croissent en Castille, mais malgré cela, il y en avait une grande diversité (…).


Date de mise en ligne : 23/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1545.0034