Article de revue

L’invention de l’île Sainte-Hélène par Napoléon

Pages 46 à 49

Citer cet article


  • Vial, C.-É.
(2011). L’invention de l’île Sainte-Hélène par Napoléon. La Géographie, 1542(3), 46-49. https://doi.org/10.3917/geo.1542.0046.

  • Vial, Charles-Éloi.
« L’invention de l’île Sainte-Hélène par Napoléon ». La Géographie, 2011/3 N° 1542, 2011. p.46-49. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-3-page-46?lang=fr.

  • VIAL, Charles-Éloi,
2011. L’invention de l’île Sainte-Hélène par Napoléon. La Géographie, 2011/3 N° 1542, p.46-49. DOI : 10.3917/geo.1542.0046. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-3-page-46?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1542.0046


Notes

  • [1]
    Charles-Tristan Montholon, Récit de la captivité de l’Empereur Napoléon à Sainte-Hélène, Paris, Paulin, 1847, t. 1, p. 315-316.
  • [2]
    Baudrand, Dictionnaire géographique universel, contenant une description exacte des États, royaumes, villes, forteresses, montagnes, caps, isles… Utrecht, Amsterdam, François Halma, Guillaume van de Water, 1750, p. 835
  • [3]
    Michel Dancoisne-Martineau, Chroniques de Sainte-Hélène : Atlantique Sud, préface de Thierry Lentz, Paris, Perrin, 2011, 1 vol (349 p.- 8 p. de pl.), ill. en noir et en coul., 21 cm. ISBN 978-2-262-03415-3, 23 euros. On ne peut que recommander son blog : http://domainesdefranceasaintehelene.blogspot.com/

Caricature datant de l’époque où Napoléon était à Sainte Hélène. On peut lire : « Un vieil amour ne rouille pas, ou l’emploi du grand homme sur la petite île des rats »

Description de l'image par IA : Illustration de Napoléon à Sainte-Hélène, entouré de rats, avec une tente et des armes.

Caricature datant de l’époque où Napoléon était à Sainte Hélène. On peut lire : « Un vieil amour ne rouille pas, ou l’emploi du grand homme sur la petite île des rats »

1 Africaine, Sainte-Hélène ? À quel pays, quel continent rattacher ce rocher volcanique situé à 15° 57’ Sud et 5° 42’ Ouest, perdu dans l’Atlantique, à mi-chemin entre Le Cap et le Brésil ? Politiquement, l’île fait partie, avec l’Ascension et Tristan da Cunha, d’un territoire britannique d’outre-mer, mais les géologues la situent indubitablement sur la plaque africaine. Ses paysages sont d’une incroyable diversité et peuvent évoquer, d’une vallée à l’autre, aussi bien la steppe que la verte prairie du pays de Galles. Alors qu’il vivait sur ce plateau au climat chaud, humide et brumeux, Napoléon se plaignit d’avoir été « confiné dans une enceinte de laves arides, où il n’y avait pas d’autres animaux sauvages que des rats [1] ».

2 Avant 1815, il n’y avait que « Sainte-Hélène, petite isle » : c’est ce que Napoléon, encore écolier, nota dans un de ses carnets, sans savoir qu’il y finirait ses jours, le 5 mai 1821, après six années d’exil. C’est probablement dans un dictionnaire géographique qu’il put lire sa première description de cet îlot inhospitalier : « Sainte-Hélène, insula S. Helena. C’est une petite isle de l’Océan Étiophien (sic). Elle est sous le 18e degré de longitude, & le 17e degré de latitude méridionale. Elle a été découverte l’an 1502 par les Portugais, qui la trouvèrent déserte, y plantèrent quelques citronniers & orangers, & s’en servirent pendant quelques tems pour y refraîchir leurs malades. Les Anglois en sont maintenant les maîtres, il y ont établi une colonie[2] ».

3 En 1815, Napoléon passa par trois îles qui changèrent son destin : l’île d’Elbe, où il fut en exil du 3 mai 1814 au 26 février 1815, l’île d’Aix (au large des côtes charentaises) où, chassé de France après Waterloo, il chercha refuge du 12 au 15 juillet 1815, et Sainte-Hélène, où il mourut six ans plus tard. À Aix, l’Empereur déchu balança entre la fuite à bord d’une barque de pécheurs et la reddition aux Anglais. Renonçant à ses projets d’exil doré aux États-Unis, il finit par se rendre en appelant à la clémence du Prince Régent. Il perdit vite ses illusions. Amené au large des côtes anglaises, le prisonnier attira des centaines de curieux, venus en barque pour l’apercevoir saluer les dames de son bicorne. Sa popularité effraya le gouvernement britannique. Espérant être installé en Écosse, il fut atterré d’apprendre son exil à Sainte-Hélène, et il comprit vite qu’il ne s’agissait pas du séjour enchanteur qu’on lui faisait miroiter, mais d’une prison sans barreaux.

4 Après la longue traversée, du 7 août au 16 octobre, il débarqua avec quelques compagnons et domestiques, et s’installa le 10 décembre dans sa dernière résidence, Longwood House. Isolée sur un plateau battu par les vents, la maison n’avait rien d’un palais. Envahi par les rats, surveillée par les troupes anglaises en permanence, ce camp retranché est le lieu où Napoléon passa six années à arbitrer les chamailleries de son entourage et à s’affronter par protestations interposées avec le gouverneur de l’île, le « geôlier » Hudson Lowe. Jean-Paul Kaufmann, prisonnier très célèbre au Liban, dans son récit mi-roman, mi-portrait psychologique, La Chambre noire de Longwood, (publié chez Gallimard en 1998), a mis en scène les dernières années de l’Empereur : face à l’ennui, le délitement progressif de l’individu. Contre l’ennui, de vaines tentatives : les promenades, le jardinage avec la certitude de ne jamais pouvoir quitter l’île et la peur de finir abandonné de tous. Surtout, Napoléon dicta des Mémoires, le fameux Mémorial de Sainte-Hélène, des commentaires sur l’histoire militaire et diplomatique. Il eut tendance à refaire l’histoire car il était décidé à bâtir sa légende. Ce travail de mémoire ne le préserva pas de l’ennui qui devait le ronger jusqu’à la fin.

5 C’est probablement d’ennui que Napoléon mourut plus que d’un hypothétique empoisonnement à l’arsenic. Sa tombe, une simple dalle dans une vallée ombragée par un saule, devint un lieu légendaire. Malgré la distance, ce fut une destination prisée des premiers touristes. Le gouvernement britannique fit garder l’endroit jusqu’au 14 octobre 1840, lorsque le prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, vint ramener le héros aux Invalides. Sous Napoléon III, Longwood House et la Vallée du saule furent offerts à la France, et constituent depuis un musée dépendant du ministère des Affaires étrangères. Un conservateur français est chargé de ce bout de France isolé de l’Atlantique Sud, accessible uniquement en bateau depuis Le Cap : un « Royal Mail Ship », le dernier en service, effectue la traversée de cinq jours une fois par mois.

Longwood House aujourd’hui

Description de l'image par IA : Maison rose avec toit rouge, jardin fleuri avec clôture bleue sous ciel nuageux.

Longwood House aujourd’hui

Photo Michel Dancoisne-Martineau

6 On trouvait à Sainte-Hélène tout ce qui venait nourrir l’imaginaire colonial britannique, des requins mangeurs d’homme, des lamantins, des chasseurs de dauphins et des amateurs de soupe à la tortue de mer : un lieu d’exil radicalement différent de la France. À part dans la ville principale, Jamestown, la culture anglaise n’était partagée que par quelques riches colons vivant dans de belles maisons de planteurs, bénéficiant de microclimats enchanteurs. Napoléon rencontra des esclaves noirs, des ouvriers chinois, des cultivateurs de pomme de terre irlandais et des Indiens. C’est un des paradoxes de l’exil à Sainte-Hélène. Napoléon, qui avait voulu conquérir l’Europe et mettre l’Angleterre à genoux, a fini ses jours dans le microcosme de tous les exotismes des colonies anglaises.

7 Ce sont les insulaires qui vécurent à l’ombre de l’exilé que Michel Dancoisne-Martineau, conservateur des domaines français de Sainte-Hélène [3], a voulu évoquer dans Chroniques de Sainte-Hélène. Il a réussi avec les archives de l’île à évoquer l’envers du décor, en retraçant la vie de plusieurs de ses habitants, dans des histoires souvent tragiques, prêtant parfois à sourire, grâce à cinquante-quatre chroniques, retraçant entre autres le destin de Fanny, prostituée de la prison de l’île, de Samuel, esclave du gouverneur, du marchand juif Solomon, ou encore d’Ursula, femme d’artisan vendue par son mari, au grand scandale de Napoléon. On y découvre la gestion de l’île, les problèmes de ravitaillement, les tracasseries administratives, les conflits entre la Compagnie des Indes, concessionnaire de l’île, et le gouverneur, et les méfaits de l’autorité puritaine du révérend Boys. Toute l’habileté de l’auteur a été de placer en exergue de ses récits une citation de Napoléon, qui, d’une manière ou d’une autre, avait écho des ragots de l’île, dont il était friand, et que ses proches notèrent aussi scrupuleusement que ses commentaires sur son règne et ses batailles.

8 L’Empereur déchu n’apparaît pourtant qu’en filigrane, même si les vies des cinq mille habitants de l’île furent bouleversées par son arrivée devant imposer la présence de deux milliers de soldats venus garder le « prisonnier de l’Europe ».

9 En s’éloignant volontairement du grand homme, Michel Dancoisne-Martineau arrive à remettre en question de nombreuses certitudes et à dévoiler de nouveaux aspects du drame à huis-clos de Sainte-Hélène. On en ressort bouleversé par la conclusion de l’auteur : Napoléon, non content d’être exilé, « a su se détacher de l’île en refusant de se soumettre à son emprise. En utilisant ses souvenirs, il a créé de toutes pièces un refuge encore plus contraignant : un îlot dans une île ».


Date de mise en ligne : 24/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1542.0046