Article de revue

Un paysage en Haute-Volta

Pages 41 à 45

Citer cet article


(2011). Un paysage en Haute-Volta. La Géographie, 1542(3), 41-45. https://doi.org/10.3917/geo.1542.0041.

« Un paysage en Haute-Volta ». La Géographie, 2011/3 N° 1542, 2011. p.41-45. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-3-page-41?lang=fr.

2011. Un paysage en Haute-Volta. La Géographie, 2011/3 N° 1542, p.41-45. DOI : 10.3917/geo.1542.0041. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-3-page-41?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1542.0041


1 Les paysages doivent être mis en accusation, leurs apparences ayant de grandes chances d’être plus ou moins trompeuses. Je reviens, fin 1978, d’un séjour en Haute-Volta : les environs de Ouagadougou frappent par leur monotonie (…). Pas de vallée, pas d’eau courante (…). La sécheresse a jauni les herbes des jachères et les chaumes du sorgho et du mil. Rien ne dénote une agriculture plus évoluée que le banal essartage africain ; et déjà des feux ont couru par endroits. Des femmes portent sur la tête des paniers pleins d’épis. Ces derniers ne sont pas bien gros et, sur le champ, les plants n’étaient guère serrés : la récolte ne doit pas dépasser 800 kg par hectare.

2 Rien en tout cela qui, de prime abord, accroche l’attention et charme la sympathie. Mais voici un agrément du paysage : des arbres de taille moyenne donnent l’aspect d’un parc. D’autre part, cette contrée apparaît très peuplée : il n’y a pas de villages mais les maisons mossi se dispersent nombreuses ; chacune d’elles en aperçoit plusieurs autres, à peine éloignées de quelques centaines de mètres. Voilà posés deux problèmes : que signifie ce paysage de parc ? Comment expliquer la population rurale qui atteint, par endroits, 100 habitants par km2 ? Regardé de plus près, le parc révèle la prédominance de deux arbres, le karité ou arbre à beurre et un acacia, appelé ailleurs kad. Comme le karité produit une graisse végétale très appréciée, les paysans mossi ont favorisé sa multiplication et respecté les arbres adultes. Pour le kad, une telle explication ne peut jouer : c’est pourtant un arbre précieux, mais ses avantages ne peuvent être profondément ressentis par les Mossi.

3 Le kad ou l’esprit de contradiction : il met ses feuilles en saison sèche et les perd en saison des pluies ; on n’a pas plus de fantaisie et de mépris pour les météores ! Mais quelle utilité dans cet arbre désaisonné ! Étudiant les paysans serer du Sénégal, Paul Pélissier a montré que les feuilles et les fruits du kad sont un excellent fourrage en saison sèche, habituellement si pénible pour le bétail ; que la disparition des feuilles en saison des pluies permet de cultiver les plantes vivrières jusqu’au pied du tronc ; que d’ailleurs la racine pivotante du kad ne concurrence pas les racines traçantes des plantes annuelles ; que cette légumineuse apporte de l’azote au sol ; qu’en nourrissant le bétail en saison sèche, le kad permet de le tenir toute l’année près de la maison et de fertiliser les champs.

4 Fort utile à des pasteurs, le kad avait moins d’intérêt pour des agriculteurs-essarteurs comme les Mossi ; ce qui amène à penser que le pays que je visite fut d’abord occupé par des pasteurs-agriculteurs ; ils ouvrirent dans la forêt des clairières, y favorisèrent la multiplication des kad ; de fait, les kad sont inégalement répartis ; les surfaces où ils abondent sont les anciennes clairières de défrichement. Puis, vinrent les Mossi, dotés de plus fortes techniques d’encadrement, qui submergèrent et absorbèrent leurs prédécesseurs et défrichèrent les forêts encore intactes. Les Mossi ne bénéficiaient pas de tous les avantages du kad puisqu’ils n’étaient pas éleveurs de bovins ; ils le respectèrent cependant (et eurent raison de le faire) tout en favorisant la multiplication des karité. Ainsi, ce paysage qui paraissait au premier abord monotone présente une profondeur historique qui le rend beaucoup moins lassant.

Paysage Mossi contemporain

Description de l'image par IA : Village traditionnel avec des cases rondes en terre et toits de chaume, entourées d'arbres.

Paysage Mossi contemporain

DR

5 La forte densité rurale surprend en un pays de modeste fertilité et de technique agricole extensive. La faible fertilité et le manque de fumure sont soulignés par l’apparition dans les éteules de la charmante et discrète fleur rose de la plante striga, bon indice de l’épuisement du sol. Nombreux sur une terre médiocre usée par une longue exploitation sans restitution d’engrais, les Mossi comptent parmi les paysans les plus pauvres : l’austérité de la consommation est un premier facteur d’explication de la forte densité ; un autre facteur : une alimentation à base essentiellement végétale. Mais l’explication fondamentale est dans les techniques d’encadrement ; depuis de longs siècles, les Mossi forment une nation solide : monarchie héréditaire, administration territoriale (royaume, provinces, cantons, communes, hameaux), une armée de cavaliers. Ainsi furent assurées depuis des siècles l’expansion territoriale, la protection contre les agressions, l’exclusion des chasseurs d’esclaves, la paix intérieure. La capitalisation des excédents démographiques permit les fortes densités.

6 Pénétrons dans une habitation ; c’est bien une « pluri-case » : un mur de pisé enveloppe des cases cylindriques, pisé et toit de chaume dont chacune est affectée à l’un des membres de la famille (…). L’inventaire de l’outillage est vite fait. Rien qui tourne : pas de meule rotative, pas de poulie sur le puits commun. Mais sur la route voisine roulent de petites charrettes tirées par des ânes. Innovation récente et fort utile, d’autant que les charrettes sont fabriquées à Ouagadougou. Elles servent principalement à livrer cette grande ville de 300 000 âmes le bois, seul combustible pour la cuisine (…). Heureuse addition à la force de travail, l’âne présente cependant un inconvénient ; voici qu’on observe une forte recrudescence du tétanos (…). L’abondance du crottin d’âne a multiplié les possibilités d’infection tétanique chez une population qui va pieds nus.

7 Les charrettes (et les ânes !) ne sont pas les seules apparitions de la modernité. Que de bicyclettes qui servent souvent à porter deux personnes, ou une charge de bois de feu ! Les cyclomoteurs ont une grand vogue ; l’automobile est idéal lointain mais présent à l’esprit. Le transistor se répand dans les chaumières. De loin en loin s’entend le bruit d’un moteur fixe : un moulin moud le grain, contre une redevance en argent.

8 Il faut renoncer à un rêve que j’avais formé il y a trente ans : répandre en Afrique noire, pour soulager la peine des hommes, et surtout des femmes, divers instruments extrême-orientaux d’une technicité plus évoluée que l’outillage africain, tout en étant d’une fabrication simple et utilisant des matériaux locaux. (…) Aucun espoir ne subsiste de répandre la fabrication de ces outils commodes et peu coûteux dans une population qui a pris goût à la bicyclette (…) et aux moulins à moteur. Il faut de l’argent pour acheter ces engins modernes : on en a donc quelque peu, bien qu’on soit pauvre. Les filles répugnent à épouser un homme qui n’a pas un vélomoteur et à s’établir loin d’un moulin mécanique qui leur évite le long travail du pilonnage. L’argent provient-il de la vente de quelques paniers de mil, de quelques pots de bière, de bois, de feu, de volailles ? Ces recettes seraient insuffisantes ; au cours de la visite des maisons, le grand nombre de vieillards, de femmes et d’enfants, et la rareté d’homme adultes n’ont pas manqué de frapper l’attention : ces derniers gagnent des salaires à la ville, et surtout à l’étranger, Ghana et Côte d’Ivoire. Leurs économies paient charrettes, bicyclettes, cyclomoteurs, moulins à pétrole.

9 De fil en aiguille se sont révélés les ressorts cachés du paysage mossi : apparaissent en même temps les premiers signes de la grande révolution des campagnes africaines, qui passent de l’économie de subsistance à l’économie monétaire.

Terres de bonne espérance, Pierre Gourou, Plon, 1982

Date de mise en ligne : 24/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1542.0041