Le zoo, l’ailleurs et les touristes
- Par Jean Estebanez
Pages 23 à 29
Citer cet article
- ESTEBANEZ, Jean,
- Estebanez, Jean.
- Estebanez, J.
https://doi.org/10.3917/geo.1541.0023
Citer cet article
- Estebanez, J.
- Estebanez, Jean.
- ESTEBANEZ, Jean,
https://doi.org/10.3917/geo.1541.0023
Vue du restaurant au Bioparc de Valence (Espagne), 29 avril 2009
Vue du restaurant au Bioparc de Valence (Espagne), 29 avril 2009
De la terrasse ombragée du Samburu, le restaurant du zoo de Valence, dont le nom renvoie à celui d’une réserve naturelle kenyane, les tables donnent sur le vaste paysage de la « savane », dessinée et nommée ainsi par l’institution. Sur une herbe d’un vert fluorescent – plus proche de la couleur des plates-bandes d’un parc d’attraction que des graminées du Serengeti – on peut apercevoir des antilopes, des ibis sacrés, des rhinocéros, des autruches, des grues couronnées et même, avec un peu de chance, des lions.1 Voilà une scène qui semble tirée d’un des grands classiques du tourisme : le safari. Pourtant, d’après les définitions classiques, on ne devient touriste qu’en quittant son domicile habituel pour au moins une nuit, signe d’une rupture avec le quotidien. Or, les zoos sont essentiellement visités par les habitants de la ville ou de la région dans laquelle ils sont implantés. Il est rare qu’ils soient l’objectif principal d’un voyage et on n’y passe quasiment jamais la nuit : il n’y a pas d’hôtel dans les zoos, par opposition aux grands parcs d’attraction.
La mangrove du ‘monde de la jungle’, zoo du Bronx, 11 août 2008
La mangrove du ‘monde de la jungle’, zoo du Bronx, 11 août 2008
La mangrove du « Monde de la Jungle » au zoo du Bronx, construit dans les années 1990, ne possède qu’environ quatre ou cinq mètres de dégagement entre le public et le mur du fond. Celuici est peint en trompe-l’œil, dans des tonalités vertes, avec des arbres de taille variée et des lianes. Le second plan est constitué d’une barre rocheuse qui traverse le panorama et sur laquelle se détache une forêt de palétuviers, composée de troncs mêlant bois et résine. L’ensemble présente un groupe de tamarins.2 Il existe bien quelques exceptions, comme le zoo de San Diego, « mondialement connu », selon le slogan de l’institution, et qui est de fait l’attraction principale de la ville, notamment grâce au panda, animal charismatique par excellence. On vient en prendre une photo qui rejoindra celle des orques du Sea World voisin et du Gaslamp Quarter, le quartier ancien, pour constituer l’album des trophées grâce auquel on pourra dire qu’on a vu la ville et ce qu’elle a d’original. La Ménagerie du Jardin des Plantes ou le zoo du Bronx ne permettent certainement pas la même opération pour Paris ou New York. Ils ne font pas partie des indispensables et tendent à se confondre avec les installations qu’on pourrait voir d’une façon ou d’une autre dans beaucoup d’autres endroits. Le zoo serait donc un espace du loisir, pas du tourisme.
L’enclos des ours polaires au zoo de San Diego, 2 juillet 2008
L’enclos des ours polaires au zoo de San Diego, 2 juillet 2008
A droite le monde des ours polaire. L’un d’entre eux s’est allongé sur le sable, au contact direct de la séparation. Cette partie de l’enclos est calme –deux ours se le partagentet ressort légèrement bleutée, du fait de la décomposition de la lumière par l’acrylique. A gauche, le monde du public, dense et bruyant. Les gens se pressent sur plusieurs rangées, on prend des photographies, on filme en tendant le bras pour passer au-dessus de la tête de ceux qui sont devant, on s’exclame. Le spectacle est participatif, chacun pouvant en devenir à sa mesure un acteur (en réussissant par exemple à attirer l’attention d’un animal en tapant sur la vitre).3 Pourtant, on peut faire l’hypothèse que, plus fondamentalement, visite au zoo et tourisme partagent une fonction sociale centrale : la recherche de l’ailleurs. Il s’agit là d’une forme d’altérité contrôlée, permettant de s’extraire du quotidien, sans en détruire les fondements. Au zoo, visiteurs et touristes sont dans la même position parce qu’ils y ont au fond les mêmes attentes, rendant peu pertinente la distinction entre les uns et les autres. En somme, rendre compte de l’expérience des visiteurs au zoo, c’est aussi mieux comprendre ceux qui sont les touristes.
4 Le zoo est un espace où on y montre quelque chose en installant un autre mode de réalité et ce, indépendamment du critère de la nuitée passé hors de chez soi. Personne ne croit réellement être dans la mangrove amazonienne au zoo du Bronx et pourtant tout le monde en accepte la vraisemblance. C’est que tout zoo produit une performance où designers, visiteurs voire animaux font semblant d’être ailleurs : on vient en fait y participer à des récits sur l’ailleurs. Au es récits se trouve l’altérité du vivant non humain. La fascination qu’exercent certains animaux sur le public vient du trouble que nous procure la rencontre. Dans des cultures pour lesquelles la séparation entre l’humain et l’animal est essentielle –précisément celles qui ont inventé le zoo-, l’institution est le lieu d’une transgression contrôlée. Il ne faut pas regarder longtemps un ours ou un gorille pour comprendre qu’on est face à une forme d’intelligence non-humaine. Les proximités qui apparaissent sont alors autant de questionnements qui renvoient nécessairement à notre identité. Les zoos encouragent cette déconstruction de la frontière humain/animal à travers des panneaux qui insistent sur la continuité entre les espèces ou sur la culture et les identités animales, sans jamais remettre en cause la dissymétrie qui existe entre les spectateurs et les animaux par le simple fait d’être enfermés et montrés.
5 De cette façon, l’altérité est contrôlée : pas de risque matériel d’être attaqué, pas de risque symbolique de voir s’effondrer la distinction entre humains et animaux. L’expérience du zoo, comme celle du tourisme, est bien celle de l’altérité maîtrisée par des dispositifs (que ce soit les guides, les agences de voyages, les hôtels ou les enclos, les dispositions, les panneaux) et par son détachement du quotidien : l’un comme l’autre peuvent rester des parenthèses, isolant de notre ordinaire les questions fondamentales mais troublantes qui y émergent.
6 Quel est cependant le lien de cette altérité à l’ailleurs ? Avoir un chat à son domicile, n’est-ce pas déjà être face au vivant non humain ? A vrai dire, au zoo, nous venons voir des lions et des babouins, pas des vaches ou des chiens. Ceux-ci, précisément parce qu’ils sont entrés dans notre quotidien, ont perdu une grande part de leur altérité et donc de leur attrait. Au zoo, on vient rencontrer des animaux sauvages et exotiques.
7 Ils ne le sont bien sûr pas par essence, mais dans le cadre d’une longue construction culturelle dont le zoo participe. L’ailleurs renvoie au lien qui est fait entre certains espaces et l’altérité, c’est-à-dire l’écart aux normes du groupe ayant le monopole de la parole légitime (les normes devenues la normalité). Le sauvage et l’exotique en sont deux formes extrêmes.
8 Le sauvage, c’est, tout d’abord, le féroce, ce qui est cruel et violent. Les autres, ce sont les barbares qui vivent forcément ailleurs qu’ici, lieu à partir duquel est produit la norme. Les gorilles, quand ils sont aperçus par les explorateurs occidentaux sont ainsi décrits comme des monstres sanguinaires. Les zoos qui les présentent les exposent alors dans des enclos aux barreaux surdimensionnés, mettant en scène cette férocité qu’il faut contenir. Le sauvage c’est, dans une version ultérieure où il est très positivement connoté, l’authentique ou le naturel -entendu comme ce qui n’a pas été modifié par l’humain ou plutôt par la modernité. Aujourd’hui, les gorilles présentés au zoo de Los Angeles ou du Bronx sont mis en valeur comme des créatures douces et sociables, symboles d’une nature fragile et harmonieuse. L’ailleurs est toujours aussi peu civilisé, le fait qu’il ne le soit pas étant simplement désormais valorisé.
9 Si le sauvage peut se retrouver aux marges du territoire des pays d’où s’énonce la norme (on le voit avec les ours ou les loups), la deuxième caractéristique majeure de l’ailleurs au zoo est encore plus étroitement liée au processus de colonisation. L’exotisme des animaux du zoo est bien une forme d’altérité géographique qui ne provient pas d’une localisation mais de l’écart à une norme non-explicite grâce à laquelle on divise le monde : on ne trouvera pas les vaches normandes plus exotiques au zoo de Vincennes qu’à celui de Niamey, les lions le seront dans les deux cas.
10 L’ailleurs du zoo est ainsi toujours le même, reflété en cela par l’étonnante stabilité de ces collections à travers la planète, avec une surreprésentation de découpages, de décors et d’espèces figurant l’Afrique, parangon du sauvage et de l’exotique, quand le monde occidental en général est quasiment absent de la représentation.
11 Si la fonction du zoo –dont la diffusion comme institution se fait à partir de l’occident-est bien de monter l’altérité à travers l’ailleurs, il est en effet peu étonnant que son quotidien, définissant la normalité, n’y apparaisse pas.
12 L’altérité tendant à s’émousser avec l’habitude, au zoo, le mécanisme n’est plus tant d’amener des animaux d’ailleurs ici –les barreaux et les bâtiments donnant à voir le travail de domination et d’organisation du vivant mené par le zoo-, que de recréer ici l’ailleurs afin d’en renforcer l’expérience pour nous.
L’entrée de l’enclos « Forêt des gorilles du Congo », Zoo du Bronx, 11 août 2008
L’entrée de l’enclos « Forêt des gorilles du Congo », Zoo du Bronx, 11 août 2008
Comme le proclame le panneau, nous sommes ici, non pas au Bronx, mais dans la forêt sempervirente africaine, « un des derniers grands lieux sauvages de la planète », affirmation traduite visuellement par une image satellitale, donc vierge de toutes limites politiques ou de traces apparentes d’activité humaine.13 Le spectacle du zoo, à l’image de ce qu’on vit comme touriste, est en effet une expérience physique et participative, certainement pas livresque : on montre, on crie, on commente, on essaye d’attirer les animaux en tapant sur les vitres, on s’imprègne des découpages par le simple fait de marcher d’un enclos à l’autre ou en regardant des décors. Il est donc peu étonnant que l’institution cherche parfois à nous faire jouer le rôle de ceux qui, par excellence, sont supposés rechercher l’ailleurs : les touristes.
La frontière, zoo de Copenhague, 15 août 2008
La frontière, zoo de Copenhague, 15 août 2008
Au passage de la frontière entre la Russie et la Chine, les militaires sont présents. Le risque du voyage est l’élément central de la mise en scène de l’enclos des tigres de l’Amour.14 Le voyage y est figuré sous la forme de la frontière qu’il faut passer avec toutes les tracasseries administratives que cela implique. Le touriste dont on nous propose de jouer le rôle se lance en effet pleinement dans l’altérité, avec tous les risques qu’elle représente. Cela peut être un simple retard à la douane (zoo de Chicago), une confrontation avec des gardes armés ou encore une possibilité d’attaque par des tigres (zoo de Melbourne). De fait, le touriste dont il s’agit est toujours une figure idéalisée : celle du voyageur, voire de l’aventurier.
15 Si l’expérience des visiteurs de zoos permet de contribuer à penser celle des touristes, c’est bien à partir de la question de l’ailleurs et de l’altérité contrôlée, qui peut émerger à proximité immédiate du quotidien, pour peu qu’une rupture avec celui-ci soit possible, et non plus sur le fondement de la nuit en dehors de son domicile. Être touriste ne renvoie sans doute pas à une localisation mais bien plutôt à une modalité de l’être qui peut être déclenchée ou soutenue par des dispositifs dont le zoo fait partie.