Cinéma
- Par Gilles Fumey
Pages 56 à 57
Citer cet article
- FUMEY, Gilles,
- Fumey, Gilles.
https://doi.org/10.3917/geo.1536.0056
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Un Léopard en or à Locarno pour le film chinois « Winter vacations » (Han jia)
1 L’Himalaya est sur une des frontières chinoises et son léopard des neiges en mascotte bondissante du festival du film de Locarno, a eu du flair. Il s’est transformé en or pour le film d’un Chinois de 34 ans, Li Hongqi. Le jury de la critique internationale (parmi lequel notre premier critique ciné aux Cafés géo, Nicolas Bauche) a distingué aussi ce film dans des sélections inégales mais très enlevées, qu’on devait à Olivier Père étrennant son premier festival comme directeur artistique. Ce village du nord de la Chine où se terminent ces Winter vacations ne paie pourtant pas de mine : quatre ados tentent de chasser l’ennui en maniant l’humour sur ce qui leur arrive. Pourtant, ce film est un vrai bijou qui rappelle les films forts de l’Europe de l’Est du temps du communisme. Il a été annoncé comme l’un des « films les plus drôles jamais tourné en Chine » même si on ne rit pas forcément de la même chose dans les deux sphères culturelles (On sait que « Bienvenue chez les Ch’tis » n’a pas du tout plu à Shanghaï), ce qui vaut tout de même quelques sucres.
2 Parmi les très riches heures géocinématographiques de ce festival, plus « mondial » que bien des festivals pince-fesses des bords de la Méditerranée, les films qui avaient trait à l’immigration ne sont pas passés inaperçus, tel Morgen de Marian Crisan (où un Roumain aide un Turc à passer la frontière hongroise), plusieurs fois primé ici et, surtout, le pétillant The Human Resources Manager d’Eran Riklis, excellent prix du Public qui avait déjà découvert La vie des autres de Florian von Donnersmark refusé à Cannes et Berlin. Karamay, un autre film chinois de Xu Xin, mentionné dans le palmarès, déroule pendant six heures sans commentaire ni musique, le drame au cours duquel 323 personnes dont 288 enfants ont péri en 1994 dans un incendie pendant un divertissement, dans des conditions que les parents n’attribuent pas à la fatalité. Evoquer cette tragédie au retentissement aussi fort que celle du Titanic en Occident est encore interdit en Chine.
Open Doors sur le cinéma
3 En dehors des films turcs, iranien, japonais, portugais, islandais et, bien sûr, européens, l’autre événement est l’excellentissime programmation de films de l’Asie centrale par la section Open Doors dont c’était la huitième édition. On y dépassait les thèmes récurrents du fossé riches/ pauvres, les films où l’amour, la jalousie, l’envie, le bonheur restent le lot de l’humanité intéressant les cinéastes. Locarno donne concrètement à certains auteurs audacieux la possibilité de les aider à monter des films, et aux festivaliers la possibilité de revoir ce qui pourrait être appelé un cinéma « régional » : Aktan Arym Kubat du Kirghizistan, Darezhan Omirbayev du Kazakhstan, Djamshed Usmonov du Tadjikistan, Yusup Razykov de l’Ouzbékistan ou encore Bairam Abdullayev du Turkménistan.
4 Sur la Piazza Grande, le grand écran de 364 mètres carrés faisait découvrir au plus grand nombre - 8000 personnes dont le gouverneur de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet et l’ancien chancelier Gerhard Schröder -le dernier long métrage d’Aktan Arym Kubat Svet Ake (le Voleur de lumière) qu’ils ont dû lire comme une métaphore de la crise post-soviétique : les accapareurs de terre y inspirent la débrouille et la débine au petit peuple des vallées du Pamir. Ceux que nous avons aimé, ce sont les gamins joyeux effrontés de Beshkempir, la mine chafouine d’Uktamoi Miyasarova qui piège son fils devant régler ses dettes dans Fararishtay kifti rost (Angel on the Right) de Djameshed Usmonov, le film grinçant sur la déliquescence des mœurs d’un village kirghize avec Saratan d’Abdijaparov, Trassa, cirque nomade d’une famille ouïgoure dans les steppes du Kazakhstan et d’autres petits chefs d’œuvres qui nous ouvrent sur l’inconnu de la planète. Ce festival central-asiatique donnait à voir des sensibilités cinématographiques variables d’un pays à l’autre : le Tadjikistan resté très proche culturellement de l’Iran, l’Ouzbékistan encore fermé sur des films produits à bon marché et inspirés de Bollywood, le Turkménistan] où une renaissance pourrait avoir lieu, un Kazakhstan, vaste pays steppique attiré par la Russie et l’étonnant Kirghizistan démocratique, surnommé parfois la Suisse d’Asie centrale où la vie quotidienne est scrutée avec un talent rare dans des films très spontanés, drôles et touchants.
5 Les Suisses ont su créer un événement unique dans les festivals de cinéma : un creuset où la ville elle-même prête sa belle place aux façades dignes d’un Goldoni et devient le centre d’un monde qu’on a plaisir à ausculter et rencontrer.