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Clairs-obscurs : amour, virilité et jalousies

Pages 55 à 63

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  • Briole, G.
(2017). Clairs-obscurs : amour, virilité et jalousies. La Cause du Désir, 95(1), 55-63. https://doi.org/10.3917/lcdd.095.0055.

  • Briole, Guy.
« Clairs-obscurs : amour, virilité et jalousies ». La Cause du Désir, 2017/1 N° 95, 2017. p.55-63. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2017-1-page-55?lang=fr.

  • BRIOLE, Guy,
2017. Clairs-obscurs : amour, virilité et jalousies. La Cause du Désir, 2017/1 N° 95, p.55-63. DOI : 10.3917/lcdd.095.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2017-1-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcdd.095.0055


Notes

  • [*]
    Guy Briole est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
  • [1]
    Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes-errent », leçon du 19 février 1974, inédit.
  • [2]
    Kristeva J., Sollers P., Du Mariage considéré comme un des beaux-arts, Paris, Fayard, 2015, p. 16.
  • [3]
    Ibid., p. 20.
  • [4]
    L’étymologie latine accentue le zèle – zelus – là où la racine grecque souligne la rivalité, l’ardeur, l’envie.
  • [5]
    Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient (1957-1958), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1998, p. 403.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    Cf. Machiavel N., Le Prince, Paris, Gallimard, Folio classique, p. 57 & 141.
  • [8]
    Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les Formations de l’inconscient, op. cit., p. 415.
  • [9]
    Kristeva J., Sollers P., Du Mariage considéré comme un des beaux-arts, op. cit., p. 9.
  • [10]
    Cf. Freud S., « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1922), Revue française de psychanalyse, t. v., no 3, 1932, p. 391-401.
  • [11]
    Ibid., p. 392.
  • [12]
    Ibid., p. 393.
  • [13]
    Ibid.
  • [14]
    Cf. Tolstoï L., La Sonate à Kreutzer (1889), Paris, Gallimard, Folio classique, 1960, no 622, p. 127.
  • [15]
    Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « R.S.I. », leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ?, no 3, p. 107-108.
  • [16]
    Cf. Millet C., La Vie sexuelle de Catherine M., Paris, Seuil, coll. Fiction & Cie, 2001.
  • [17]
    Millet C., « Pourquoi et comment », La vie sexuelle de Catherine M., rééd. Paris, Points, 2002, p. ii.
  • [18]
    Ibid.
  • [19]
    « La vie dédoublée. Conversation avec Catherine Millet », La Cause du désir, no 87, juin 2014, p. 103.
  • [20]
    Ibid., p. 106.
  • [21]
    Millet C., Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2008, p. 44.
  • [22]
    Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, no 88, octobre 2014, p. 107.
  • [23]
    Kristeva J., Sollers Ph., Du Mariage considéré comme un des beaux-arts, op. cit., quatrième de couverture.
  • [24]
    Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1975, p. 77.

1Amour, désir et jalousie, voilà un trio qui rappelle que dans une relation à deux on est toujours trois. Plus précisément, c’est le fantasme d’être trois qui se fait présent chez les partenaires.

2Que deux personnes se rencontrent, s’aiment et se désirent, cela peut arriver. Mais ça ne garantit rien, ni pour maintenant, ni pour après. Pas plus que ça ne « donne aucune assurance concernant l’identification sexuelle de la personne que j’aime pas plus que de la mienne [1] ».On ne sait jamais ce qui peut se passer en amour et cette incertitude est au cœur de la jalousie qui peut aller de ce sentiment vague de doute qui attriste passagèrement les amants à une torture dévastatrice quand la certitude envahit la pensée à tout moment.

3Julia Kristeva exprime très bien la subtilité de ces nouages : « Dans l’amour, il y a deux composantes inséparables : le besoin de complicité et de constance, et la nécessité dramatique du désir qui peut conduire à l’infidélité. La relation amoureuse est ce mélange subtil de fidélité et d’infidélité. [2] »

4Précisons que la question de la fidélité ne se réduit pas au sexuel ; ça ne dit pas le tout d’une relation. Le ressentiment, l’éloignement, le rejet, peuvent être des modalités transitoires d’infidélité. Philippe Sollers voit dans ces formes de durcissement dans le couple une sorte de « trahison intellectuelle [3] ». C’est le rapport droit à l’autre qui est en jeu. C’est très différent que de parler de confiance, laquelle se noue aux promesses qui, pas plus en amour qu’ailleurs, ne sont là que pour ne pas être tenues.

5Soupçonner l’autre est aussi une forme d’infidélité et c’est en étant injustement jaloux que l’on instille chez l’autre l’idée de la trahison. C’est placer chez l’autre une question qui est en soi. La cause, ce n’est pas l’autre, elle est dans l’Autre. Plus généralement, c’est de l’Autre que lui revient l’idée de ce qui, en lui, cause ce qu’il vit. Le postulat est que, dans l’amour, c’est toujours l’autre qui a commencé. Aussi le trouve-t-on toujours insuffisant au regard de ce qu’il était supposé aimer. Une pulsation inextinguible dont le rythme ne se trouve pas dans les poussées hormonales, ni dans les dérégulations de l’organisme. Et même, il semblerait plutôt que le corps soit à la traîne d’être en harmonie avec ce que l’on attend de lui. Cela évoque le couple, mot que récuse P. Sollers, avec sa composante des corps : l’accouplement. C’est éphémère : une expérience toujours à renouveler dans laquelle, justement, le corps n’est pas toujours au rendez-vous, là où il serait attendu. Ce n’est pas sans nourrir le soupçon : le partenaire ne penserait-il pas à autre chose, à un(e) autre ? Là aussi la cause de sa propre insuffisance est placée dans l’autre. Une manière de recouvrir la castration et l’idée d’un autre, ou Autre, forcément plus puissant.

6L’heure de vérilité est constamment déplacée sur une quête qu’aucune vérité, même et surtout obtenue sous la contrainte, ne fait preuve ; sinon d’être encore un mensonge. Ainsi est le jaloux sans cesse en défaut par rapport à une virilité dont il ne peut se départir de l’idée qu’il y en a quelque part Un qui en userait à sa guise. Il peut s’évertuer à tout faire – sur la scène sociale, sportive, combattante, guerrière, ou privée jusqu’à la plus intime – pour se montrer puissant, cela échoue toujours à combler le déficit de virilité. Il ne peut que tendre vers ce qui unirait les deux et qui serait un idéal de puissance virile. C’est dans cet écart que se déploie tout l’éventail des jalousies.

7Le jaloux est ce zélé qui, prenant prétexte des doutes suscités par l’objet aimé qu’il craint de perdre au profit d’un autre, ne peut arrêter sa dérive à débusquer le rival, cause de son infortune. Disons que plus que par l’objet d’amour, c’est par le rival qu’il se sent concerné [4]. C’est par lui que se trouve mise en question sa virilité. Le rival c’est, relativement à son fantasme, l’impossible d’une unité de mesure. Ainsi, qu’il soit ou non identifié, incarné, ne suffit pas à l’apaisement du jaloux.

8Dans le Séminaire v, Lacan oppose un versant hystérique où le sujet trouve appui à son désir dans une identification à un autre imaginaire, au versant obsessionnel où ce qui vient à cet endroit est « réductible au signifiant phallus [5] », le rival est toujours doté d’un plus de puissance.

9La virilité se pose en termes d’activité, de performance : passer l’obstacle de la passivité vers un point où le gonflement phallique trouverait son zénith ; aspirer à la « virilité absolue [6] ». Mais cet autre que l’homme veut combler de son exploit phallique est, à l’instar de fortuna, imprévisible et peut faire que se perce la baudruche phallique, mettant à terre la virtù[7]. Alors dans fortuna, il peut voir la cause de sa soumission, de sa possible infortune, faisant le lit désordonné du soupçon.

10C’est que, à vouloir se soutenir du désir qu’il suppose à l’autre, lequel attendrait de lui l’exploit, il ne parvient pas à voiler ses tendances sadiques et, à l’heure de faire valoir sa virilité, il s’avère que « ses intentions […] ne sont pas pures [8] ». Il doit en rabattre, face à une possible rétorsion de l’autre, dont la plus immédiate serait : ce n’est pas ça ! Voilà comment l’étymologie latine vir, que partagent virilité et vertu, marque l’embrouille du désir et de ses accomplissements.

11L’étrangeté de l’autre que l’on ne comprend pas se fait encore plus présente dans cet être-à-deux qui réunit deux êtres en mouvement et qui doit « accorder ses étrangetés [9] ».

La jalousie

12Quelle que soit la forme d’amour, nous retiendrons la captation du sujet amoureux dans son rapport à son objet d’amour, autre ou Autre, quand c’est de ce lieu qu’il se voit, lui-même, objet d’amour. Cela nous servira pour aborder la jalousie, cette souffrance intime, ce vécu d’exil douloureux où le sujet se trouve à côté de ce qui lui est le plus précieux.

Lacan traducteur de Freud

13Dans un numéro de la Revue de psychanalyse de 1932 fut publiée une traduction, par Lacan, du texte de Freud : « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité [10] » Dans le premier chapitre, consacré à la jalousie, Freud en distingue trois types, qu’il rencontre dans sa pratique : la jalousie de concurrence, ou jalousie normale, la jalousie de projection et la jalousie délirante.

14Que dit Freud de chacune de ces catégories qu’il isole ? Nous les reprenons en les augmentant de nos commentaires :

151. La jalousie de concurrence, c’est celle que l’on rencontre dans les cas où celui qui aime a perdu son objet d’amour au profit d’un(e) autre. Il en éprouve une profonde tristesse et une blessure narcissique, point sur lequel se branche la jalousie pour le rival. Cela peut être accentué par les critiques qu’il peut se faire de n’avoir pas su garder son partenaire. En fait, le refoulement allégeant la souffrance de l’auto-reproche, c’est sur le rival et sur l’objet perdu que se déplace le vécu jaloux avec toute la gamme des perceptions : envie, reproche, idée de vengeance, sentiment de trahison, recherche de complicité, de soutien, etc. Toutes ces modalités sont vaines, comme elles le furent dans les rivalités infantiles du complexe d’Œdipe ou du complexe fraternel ; ce sont vers ces situations que, selon Freud, se trouve renvoyé ce jaloux de concurrence. Il évoque aussi la déception de perdre, en même temps, l’amour de l’homme ou de la femme qui a privé de l’objet d’amour. C’est cette dimension d’amour homosexuel sur lequel Freud insiste constamment.

162. La jalousie par projection « provient chez l’homme comme chez la femme, de l’infidélité propre du sujet, réalisée dans la vie, ou d’impulsions à l’infidélité qui sont tombées dans le refoulement [11] ». Le mécanisme central est la projection : le sujet impute à l’autre ses propres idées, ou ses conduites, d’infidélité. L’idée est que l’autre ne vaut pas mieux que soi. Ce jaloux ne parvient pas à élever son objet d’amour à un niveau de sublimation qui le protègerait de la dégradation que la projection produit inévitablement. Par ailleurs, il n’est pas rare que ce soit celui qui trompe, ou qui a l’intention de tromper, qui se mette à surveiller le partenaire : son téléphone, ses mails, sa manière d’être. Il se comporte comme s’il suspectait le partenaire de faire la même chose que lui. Cette façon de faire est à distinguer d’une recherche de justification.

17L’intérêt est de considérer cette jalousie au regard des conventions sociales, en fait des « marges » que le couple s’accorde, des « codes » de tel ou tel groupe. Mais, que les partenaires aient un accord pour s’autoriser un semblant de « flirt » où trouveraient à se satisfaire le goût de plaire des dames et celui de conquérir des hommes, ne garantit en rien que la limite ne puisse être franchie. Et même, le doute pourrait venir chez l’un, chez l’autre, ou chez les deux. Alors ce « jeu de société » devient l’enfer de l’imputation en limites franchies et d’acting out qui échappent aux protagonistes. « C’est l’autre qui m’y a poussé » est le leitmotiv de chacun, en miroir. Chacun revendique le droit à son « jardin secret » là où il piétine sans hésiter celui de l’autre.

18L’analyse fait ressortir la position fantasmatique du jaloux qui peut inclure une jouissance morbide pour cette torture qu’il s’inflige, elle-même pouvant commémorer une jalousie infantile non surmontée.

193. La jalousie délirante est aussi, pour Freud, liée aux « tendances réprimées à l’infidélité [12] ». La différence : « les objets de ses fantasmes sont de nature homosexuelle [13] ». Et la formule de la défense de ce sujet, reprise de Schreber, serait : « Je ne l’aime pas lui, c’est elle qui l’aime. »

20Cette jalousie délirante que nous connaissons bien par la clinique de la paranoïa et les classifications de Clérambault – délires passionnels de jalousie, érotomanie, etc. –, Freud indique qu’elle emprunte à toutes les formes de jalousie. C’est la certitude inébranlable – ici comme dans les autres secteurs de la vie du paranoïaque – que l’autre le trompe qui est le foyer qui contamine toute la vie relationnelle de ce jaloux chez lequel nous retrouvons invariablement : l’inlassable quête de l’aveu, l’interprétation infinie du moindre détail érigé en indice – une pâleur soudaine ou une rougeur discrète, son contraire ; un regard fuyant ou appuyé ; une lumière allumée ou éteinte, etc. –, tout fait signe dans le monde extérieur, comme chez le sujet, de son infidélité. Le jaloux vivant une véritable torture morale, il l’inflige à l’autre, s’estimant être sa victime et celle de son complice, l’amant. Celui-ci, désigné ou pas, connu ou inconnu, est toujours pour le jaloux délirant un être de puissance. C’est ce qui oriente Freud vers ce qu’il nomme « l’homosexualité inconsciente » et l’idée qu’a le jaloux d’être dominé par l’amant et d’être victime d’une trahison qui soutient la thèse du complot. Aussi peut-il projeter de se venger et il n’est pas rare qu’au culmen de l’exaspération, il ne passe à l’acte.

21C’est cette jalousie qui rongea la vie de Tolstoï et dont il décrit l’aboutissement, à ce point extrême, dans La Sonate à Kreutzer : « Adolescent, mes solitudes étaient impures ; dès mes quinze ans la nudité de la femme me tourmentait. » Ainsi commence le drame de la vie de Pozdnychev, le héros du roman qui, dans ce qu’il appelle un épisode critique de la vie conjugale, en vint à tuer son épouse [14]. La cause du tourment est placée dans cet Autre féminin dont le paradoxe est que la pureté dont on le vêt est aussi la cause des idées impures. La racine du drame tolstoïen est là : c’est l’homme qui souille l’être pur. C’est lui qui met en l’autre le germe de cette impureté et, c’est de cet Autre que lui revient la torture de l’idée de son infidélité.

22La causalité n’est pas logée dans le chromosome de la pulsion meurtrière, ni dans ce qui pourrait se transmettre dans l’espace du corps, mais bien dans ce qui fait le rapport impossible entre les sexes.

Au-delà des structures, deux modalités de jalousie

231. La jalousie de l’exclusivité

24Un homme, une femme, peuvent, en certaines circonstances, se confronter à l’exclusivité de la preuve d’amour. Cela peut même aller jusqu’à la pointe de quelque jalousie. Pas celle des indices mais plutôt celle des preuves du « dis-moi, encore et encore, combien je suis unique ».

25Remarquons qu’il y a dans cette question sans fin dirigée à une femme, un piège, en miroir. Quelque chose qui reste non résolu de la névrose infantile pour l’adulte qui, enfant, ne semblait pas douter de l’amour exclusif de sa mère à son égard. Cependant, il ne put que constater l’existence du père pour la mère et la priorité que le père pouvait donner à une proximité avec sa femme : cela disait quelque chose des corps, différent de l’amour. Le père désirait la mère et l’enfant trouvait là ce que veut dire « un père père-versement orienté, celui qui fait d’une femme l’objet qui cause son désir ». Un père qui a « droit à l’amour [15] ». Alors, il importe de gagner l’amour du père pour être aimé de la mère.

26Finalement, l’amour supplante le désir et c’est le versant d’un amour exclusif qu’un homme peut privilégier. Ce trait peut devenir la marque déterminante de ses relations avec les femmes. Par-dessus tout, ce que cet homme aime, c’est l’amour de l’Autre pour lui.

27Aussi bien, il devient clair dans l’analyse que toutes ces comédies de l’amour sont des arrangements pour éviter à l’homme de se confronter, en ce lieu de l’amant, à une femme désirante. Plutôt l’aimé, ou celui qui aime, que l’amant.

28En outre, ce qui échappe à celui qui demande l’exclusivité en amour, c’est que l’exclusivité ne se demande pas et que, si un y prétend, il doit pouvoir la soutenir. Il aurait quelque chose à soutenir du côté de l’Un-tout-seul et qui renvoie toujours à la question de savoir comment il pourra soutenir son propre désir. Une manière de traiter la jalousie liée à l’exclusivité.

292. La jalousie du soupçon, la passion…

30Dans le choix d’un partenaire, il peut arriver que pensant avoir choisi la voie du désir, le sujet se trouve aux prises avec l’amour. Parti du désir, il trouve l’amour, en retour. Croire avoir trouvé l’objet adéquat ne dit pas tout : l’objet désiré n’est pas obligatoirement désirant. Elle, il, ne me désire pas ; son désir est ailleurs. C’est ce qui fait, l’indiquant d’un Witz, le « lit » de la jalousie. En fait, la jalousie porte sur le versant désirant de l’objet. La possibilité d’y échapper, c’est de recouvrir le désir qui n’est pas là par l’amour. Là où l’objet du désir échappe à l’amant se déploie toute une stratégie pour récupérer l’objet dans sa version objet d’amour. Stratégie, stratagème, il n’y a que le sujet jaloux pour être dupe de ce qui lui échappe dans ce qu’il agit : faire valoir la dimension de l’amour aux fins de garder le partenaire auprès de lui et ainsi le tenir à distance d’un autre qui, lui, serait désiré. C’est quand cet écart, cette division se fait maximale par rapport à l’objet du désir que le soupçon naît et qu’il se loge insidieusement.

31C’est dans le regard porté sur l’autre que le soupçon s’affirme de petits détails attrapés à la dérobée, principalement depuis un point où l’on ne se pense pas vu par l’autre. La métaphore en étant ces volets ajourés derrière lesquels se trouvent des yeux qui épient et que l’on appelle des « jalousies ».

32On aime bien sa liberté, pas tellement celle de l’autre. Pourtant si l’on tient tant à la sienne, il faut bien accepter d’en laisser aussi au partenaire. Celui qui trompe souffre de ce qu’il fait subir au partenaire, qui ne l’aurait pas mérité ! Le contrat est « tacite », c’est-à-dire que celui qui trompe ne pense pas qu’il doit dire quoi que ce soit, car il ne fait pas de doute pour lui que l’autre sait, mais que ça l’arrange de faire semblant de ne se rendre compte de rien.

33Voilà le double mensonge installé dans le dispositif, l’un se pensant le menteur le plus habile du monde, là où l’autre croit qu’il peut dépister le moindre manquement à la vérité. En fait, chacun se sent menacé de la précarité des positions de jouissance que contient ce jeu de dupe. La vérité volée, comme la lettre du même nom, est là dans les indices que l’un et/ou l’autre laissent à la disposition du partenaire, volontairement ou inconsciemment. Une contingence peut enclencher le drame de la jalousie dont personne ne sait à l’avance où il trouvera à se capitonner.

34Je reprendrai ce point à partir de deux livres de Catherine Millet dont le premier, La vie sexuelle de Catherine M., fit grand bruit et scandale au moment de sa parution en 2001 [16]. L’énigme tourne autour de cette auteure qui aurait répondu au défi lancé par un éditeur qu’aucune femme n’oserait écrire librement sur sa vie sexuelle. Catherine Millet est allée bien plus loin que ce que le défi contenait. Cela donne un livre que l’on pourrait dire être une écriture sur le réel du sexe, sans voile.

35Catherine Millet divise. Pas seulement chacun, mais aussi les hommes et les femmes. Les hommes parlent beaucoup, leurs compagnes, contrairement à leurs habitudes, n’ont pas d’avis précis. C’est comme si elles avaient une satisfaction à regarder leurs mâles rugir contre cette femelle indomptable. Elles s’en remettraient à leurs partenaires masculins qui, eux, ne s’en remettraient pas de l’impudence de cette dame. Il y en aurait donc une qui échapperait à espérer quelque chose d’autre que ce qu’elle déciderait dans sa rencontre avec un ou des hommes ! Voilà ladite virilité utilisée sans vergogne par une dame qui en souligne encore plus le côté jouissance de l’idiot ; une réduction à l’homme-godemichet ! Avec elle, l’homme viril, celui du commun, n’est qu’un sextoy activé d’ailleurs. Bon, cela ne vaut que pour tous ces mâles qui ne savent rien de la sublimation tant ils sont serfs de leurs pulsions. Pour ceux qui se disent hors de portée – cela semble beaucoup rassurer –, la tentation est de se prévaloir d’avoir, juste le temps d’un éclair, ouvert le livre pour le refermer. Juste un regard et c’est le jugement !

36Pourtant il y a beaucoup à apprendre quand elle dit que ce « récit » lui a aussi échappé dès que le titre s’est emparé d’elle. Ainsi faut-il ne pas s’arrêter à l’enquête de police pour savoir si c’est vrai ou pas, ce qui conduit au jugement ou au diagnostic psychiatrique péremptoire. Dans « Pourquoi et comment », un texte qu’elle écrit un an après la parution du livre, elle fait valoir une autre dimension du regard : « Maintenant, je regarde l’auteur de Catherine M. comme celui-ci a pu regarder son sujet, et je ne m’identifie plus complètement ni avec l’un, ni avec l’autre. [17] » Elle ajoute que, de plus, c’est à la fois un récit et le témoignage d’une génération. C’est au lecteur de veiller à ne pas recouvrir Catherine M. par Catherine Millet et de ne pas s’identifier, non à un lecteur, mais à la série des « adversaires [qui] enfoncent leurs épingles dans un fétiche qu’ils ont confectionné eux-mêmes [18] ». Chacun trouvant fétiche à son pied à la mesure de son propre fantasme ! C’est bien un ouvrage, résultant du travail d’une écrivaine et qui, comme tel, comporte « une part de fiction [19] ». L’après-coup éclaire aussi la fonction qu’a pu avoir cette écriture : « une issue à cette crise de jalousie terrible qui m’avait dépossédée d’une maîtrise que je croyais avoir sur la chose sexuelle. Cela me permettait de la récupérer [20] ».

37Avec Jour de souffrance, Catherine Millet, nous entraîne dans un récit qui dit sa douleur jalouse. La vie de couple avec Claude n’avait aucune raison d’être remise en cause, dit-elle, vu que la liberté sexuelle n’était pas entravée. Ce qui faisait le couple était d’un autre ciment, davantage celui d’une solidarité et d’une complicité intellectuelle. Elle insiste à souligner que les relations extraconjugales qu’elle a entretenues étaient des « vies » et pas des « aventures [21] ».

38Tout va basculer dans sa vie quand, dans cet univers de libertés consenties, va s’introduire le mensonge. Tout s’effondre et sa souffrance se fait indicible au fur et à mesure qu’elle découvre les mensonges de son compagnon qui lui en laisse des indices partout. Enfin, ces indices sont là depuis toujours et elle n’y avait pas prêté attention : une enveloppe blanche au milieu de bien d’autres lettres, livres, dossiers, journaux. Maintenant, elle se souvient qu’elle était là depuis longtemps, sans plus. Ce qui attira son attention c’est qu’un jour elle fut déplacée dans le bureau de son ami. Cette lettre prit alors une autre valeur et elle se sentit irrémédiablement attirée par elle, poussée sans retour à l’ouvrir. Elle y découvrit une série de photos mettant en scène une jeune femme nue et enceinte, les jambes ouvertes puis, avec un enfant entre les jambes. Les carnets sur lesquels Claude écrit tout sont tous là, à portée de main. Ils l’ont toujours été, mais ils n’avaient, jusque-là, pas de valeur. Elle s’y plonge, découvre les aventures qu’il a avec d’autres femmes, jeunes, belles ; ses goûts pour les particularités sexuelles avec chacune d’entre elles. Le mensonge est maintenant partout, la surveillance est devenue impérative tout autant pour savoir que pour ne pas être exclue. C’est le calme et la sérénité de l’usage du mensonge par Claude – ce qu’elle n’aurait jamais pu imaginer tant elle se sentait l’exception dans le maniement du mensonge – qui l’exilait de lui, de cette autre vie où elle lui était indifférente. Alors, l’addiction à la recherche de preuves est insoutenable, il faut y céder, violer cette intimité de l’autre pour savoir ce que l’on redoute tant et que l’on pense qu’on ne trouvera pas. Pour Catherine Millet, trouver un indice lui provoquait une sensation physique atroce – « mon corps s’ouvrait à une vague glaciale » – et ne rien trouver l’amenait à un profond désarroi. La spirale infernale de la jalousie était enclenchée. Bien sûr il l’avait trompée avec d’autres femmes mais comment elle, l’infidèle, pouvait-elle lui en faire le reproche ? La trahison, c’est qu’il ait eu un enfant avec une autre femme. L’insurmontable d’être rejetée, exilée à la pire des places, celle de l’observatrice.

Quelques avatars de l’amour dans le transfert

39Il n’y a pas de rapport entre les sexes, c’est le dit de Lacan, « notre oracle à nous [22] », précise J.-A. Miller. Chaque époque cherche sa réponse à cet oracle : répression, libération, religion, pornographie, etc. L’invention de la psychanalyse par Freud est une réponse tout autre que celle que peut susciter le lien social.

40Dans la quatrième de couverture de leur livre, J. Kristeva et P. Sollers indiquent que « L’homme et la femme sont des étrangers, l’un à l’autre. Or le couple qui assume la liberté de ces deux étrangers peut devenir un véritable champ de bataille. D’où la nécessité d’harmoniser. [23] » L’harmonisation n’est pas un objectif pour la psychanalyse. Elle vise à ce que chacun trouve le chemin de son désir y compris dans son rapport renouvelé à l’autre sexe. Pour cela, le chemin est long et pas exempt des pièges de l’amour et de la jalousie.

41Dans une analyse, selon l’analysant, l’analyste aussi, on rencontre toutes les comédies et tragédies de l’amour : aimer, être aimé, rejeté, préféré, exclusif, indifférent, passionné, amoureux, déraisonnable, pathétique, interprétatif, violent, repenti, etc. C’est comme si, avec le transfert, toutes les déclinaisons de la relation amoureuse étaient importées dans l’analyse.

42« Parler d’amour […] on ne fait que ça dans le discours analytique [24] ». Un parler d’amour dont l’éthique tient à ce que veut dire occuper la place de l’analyste, soit se faire responsable, par son acte, de la direction de la cure.

43L’analyste et l’analysant sont aussi deux étrangers qui doivent trouver une manière de faire durant ce temps de l’analyse, souvent plus long que ce qu’un couple résiste à la fidélité promise. C’est que, dans l’analyse, le transfert d’amour ne se soutient pas de la fidélité à son analyste, mais d’un rapport à la vérité qui passe par le bien-dire.

44Dans l’analyse, une fin est postulée et, même quand elle se fait par la passe, cette fin suppose une séparation de l’Autre, qui inclut l’analyste.


Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/lcdd.095.0055