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Revivals virilistes dans la religion

Pages 50 à 54

Citer cet article


  • Blanchet, R.
(2017). Revivals virilistes dans la religion. La Cause du Désir, 95(1), 50-54. https://doi.org/10.3917/lcdd.095.0050.

  • Blanchet, Réginald.
« Revivals virilistes dans la religion ». La Cause du Désir, 2017/1 N° 95, 2017. p.50-54. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2017-1-page-50?lang=fr.

  • BLANCHET, Réginald,
2017. Revivals virilistes dans la religion. La Cause du Désir, 2017/1 N° 95, p.50-54. DOI : 10.3917/lcdd.095.0050. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2017-1-page-50?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcdd.095.0050


Notes

  • [*]
    Réginald Blanchet est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
  • [1]
    Jean-Paul ii, cité par Portier P., « La pensée catholique de la famille », in Gross M., Mathieu S., Nizard S. (s/dir.), Sacrées Familles, Paris, Érès, 2011, p. 219.
  • [2]
    Agacinski S., Corps en miettes, Paris, Flammarion, coll. Café Voltaire, 2009, p. 44, 60, 76 & 77.
  • [3]
    Cf. Roy O., La Sainte Ignorance. Le Temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, coll. Points, 2008 et Hervieu-Léger D., Le Pèlerin et le Converti. La Religion en mouvement, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1998.
  • [4]
    Cf. Liogier R., La Guerre des civilisations n’aura pas lieu, Paris, cnrs Éditions, 2016, chapitres 3 et 4, passim.
  • [5]
    Cf. Brustier G., Le Mai 68 conservateur, Paris, Les éditions du cerf, 2014, p. 94.
  • [6]
    Cf. Chambraud C., « Des catholiques veulent rendre à l’Eglise sa virilité », Le Monde, 27 décembre 2016.
  • [7]
    Cf. son ouvrage intitulé en français Indomptable : Le Secret de l’âme masculine, Champs-sur-Marne, Farel, 2002.
  • [8]
    Cf. Vetö P., « Qu’est-ce que la masculinité ? », Aleteia, publication en ligne (www.aleteia.org). Cet auteur, le Père Etienne Vetö, est un intellectuel distingué. On le vérifiera à la liste prestigieuse de ses titres en série.
  • [9]
    Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1975, p. 90-98.
  • [10]
    Ainsi le personnage de Rachid Abou Houdeyfa, dit l’imam You Tube, à la figure virile duquel nombre de jeunes en quête de valeurs fortes s’identifieraient. Cf. Liogier R., op. cit., p. 137-138.
  • [11]
    Cf. Lacan J., « Clôture de la journée des cartels » (1975), Lettres de l’École Freudienne, no 18, 1976.
  • [12]
    Lacan J., « Radiophonie » (1970), Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 412.
  • [13]
    Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les Formations de l’inconscient (1957-1958), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1998, p. 195.
« On ne peut même pas imaginer comme c’est puissant, la religion […]. »
Jacques Lacan, Le Triomphe de la religion

1L’androcentrisme des trois religions du Livre est de structure. Il ressortit à la théologie. La divinité y est intrinsèquement liée à la masculinité. Pour asexué qu’il se donne, Yahvé a la voix du commandeur, Dieu est un Père, et Allah, Le-Dieu dont le paradis est peuplé de vierges. Moïse, Jésus et Mohamed, leurs prophètes, sont là pour l’attester. De même, et nonobstant les timides évolutions qui voient le jour de façon inégale toutefois selon les confessions, le rabbinat, comme la prêtrise et l’imamat restent, à quelques exceptions près, confinés aux hommes. Dans la communauté des croyants, les femmes sont minorées, sinon ségréguées. Les rites concernent en effet avant tout le devenir-homme qu’ils ont la fonction d’instituer tout au long de ses étapes. Les femmes s’en trouvent de la sorte reléguées supposément à l’état de nature qui leur échoit jusqu’au mariage. À titre d’épouses et de mères, le rite les institue alors dans la dépendance de l’homme et de l’enfant.

2Les théologies juive, chrétienne et musulmane posent en principe, de façon différenciée sans doute, l’égalité spirituelle des hommes et des femmes. Nés pareillement de l’Adam, ils partagent la même dignité dans la sotériologie divine. Mais créés homme et femme ils sont d’essence distincte : ils sont « complémentaires ». Aussi bien, il serait vain de prétendre établir entre les deux statuts sexués une relation d’égalité. Ce serait entreprendre de comparer l’incomparable et instaurer l’équivalence dans ce qui est inéquivalent par nature. La nature, ici, c’est le corps sexué. Il est un élément substantiel et constitutif de la personne humaine, édicte le magistère de l’Église, non pas seulement un attribut secondaire. C’est le sexe qui définit l’être humain en « lui » et en « elle [1] ». La théorie formalise : « chacun est son corps [2] ». En ce sens, l’un n’est pas l’autre et la différenciation sexuelle ne peut être qu’« inégalitaire ».

L’âme virile du Renouveau charismatique

3Or, c’est ce que conteste l’esprit du temps. Tout à sa révolution égalitaire et anti-essentialiste, il objecte au partage différencialiste et inégalitaire des rôles sociaux de sexe. C’est là heurter de front l’essentialisme et le normativisme sexuels que prônent les monothéismes du Livre. C’est justement dans la mouvance de La Manif pour tous que le mouvement viriliste catholique a pris son essor. La nouvelle religiosité, dite du Renouveau charismatique, en est le terreau. Elle est un rejeton de la mutation du religieux que l’on observe depuis la décennie des années 1970. Trois phénomènes majeurs en sont la marque : le spiritualisme (le néo-New Age ou Next Age), le charismatisme (essentiellement pentecôtiste) et le fondamentalisme (le revival islamique). Ces trois postures du croire sont au cœur des dynamiques religieuses du monde globalisé [3]. Elles infiltrent les organisations religieuses traditionnelles auxquelles elles se mélangent [4]. Le mouvement de réaffirmation de la foi catholique se veut en effet viril[5]. Il s’agit tout à la fois de viriliser la religiosité (en faire une affaire d’hommes) et de faire de la virilité la vertu cardinale de la masculinité évangélique [6]. Le virilisme catholique peut être considéré d’inspiration commune avec sa version ultra-orthodoxe juive ou fondamentaliste islamique.

4Le discours en honneur dans les communautés se réclamant du Renouveau charismatique se recommande par son étonnante uniformité. Formaté au moule des conférences [7] du néo-évangélique américain John Eldredge, il se veut accrocheur. Le texte « Qu’est-ce que la masculinité ? » en est un parangon [8]. Le caractère étique du récit qui tient ici de la litanie est compensé par sa rhétorique émotionnelle. Elle peut séduire. Elle évoque irrésistiblement la manière de « platonisme pour le peuple » que vilipendait Nietzsche dans le christianisme. Ainsi apprendra-t-on « qu’il y a un cœur masculin et un cœur féminin », et que ce qui définit le cœur masculin, c’est ce qui le fait vibrer. C’est la force. Tel est en effet le maître-mot de cette allégorie de la virilité. La force s’exerce dans le combat, l’aventure et dans le fait de « sauver une belle ». La vocation de l’homme est d’être un héros. « Il a besoin d’être un guerrier, de réveiller le sauvage qui est en lui mais pas n’importe comment ». Il incombe aux pères de savoir éduquer leurs fils à la force.

Grand phi (Φ), signe de Dieu

5On saluera l’opportunisme du propos qui s’entend à épouser les tours de la sensibilité hypermoderne. Celle-ci se montre particulièrement réactive à l’émotionnel, au vécu et au ressenti, bref au corps jouissant du signifiant. Au vrai, la force qui fait vibrer l’homme, c’est la virilité même. C’est ce qu’il désire et ce qui le fait désirer. C’est aussi sa jouissance. C’est sans doute le signifiant qui donne à la rhétorique charismatiste son efficace. Son signe, grand phi (Φ), est éminemment présent. Il est inlassablement évoqué sous les espèces de la puissance portée à son diapason. De façon éloquente, les camps qui réunissent, le temps d’une retraite religieuse aux allures de stage de formation, les hommes entre eux, les soumettent, en sus des exercices spirituels et de la méditation, à des épreuves physiques de choix. Ils sont destinés à fortifier l’habitus viril chez les participants. L’aventure, l’exploit, les prouesses, le risque, sont autant de signifiants mis à contribution. Il y va là en effet de la mise en œuvre d’une ascèse étudiée tout exprès pour induire l’incorporation symbolique de l’idéal-type de la masculinité et réaliser sa corporisation charnelle.

6Ce travail de virilisation éloigne de la femme. À son contact, l’homme doit veiller plus que tout à ne pas se féminiser. Une femme, est-il enjoint à tout un chacun, ne saurait être à elle-même sa seule aventure. La réunion rituelle de « la maison des hommes entre eux », connotée du fantasme d’un monde sans femmes, le dit : c’est leur ségrégation et, plus avant, celle du féminin, qui fait la clôture de l’espace viril. L’homme mou, le « softy » est un homme altéré : le féminin l’a entamé. La relégation féminine loge ainsi le plus-de-jouir à récupérer (« sauver une belle ») de la castration consentie dans le renoncement à la mère (« partir, quitter le giron maternel, affronter le danger », est-il claironné encore). Très logiquement, l’appel au Père est l’antienne que l’on entonne en une sorte de liesse anticipée. C’est conforme. Tout indique que pour ces mâles en déshérence, le Nom-du-Père, c’est le phallus. Mais le phallus, de par sa nature, signale Lacan, justement ne répond pas.

La virilité comme Nom-du-Père

7Dans le discours charismatiste, entendu au sens du complexe de ses énoncés et des communautés qui s’en supportent, foi et virilité se confortent. Le Christ est homme. En lui l’essence de la masculinité est rédimée. L’imitation du Christ et l’engagement à sa suite proclamé haut et fort à la face du monde est gage de virilité. Faire preuve ainsi de virilité sert la cause de Dieu. Bien plus encore, la virilité, dans son principe même, est liée à la cause de Dieu le Père. Elle est par nature transmission du père au fils. Pas de virilité sans père. La virilité fait donc exister le père. Le sacrifice du Christ n’a d’autre office que de servir la cause du Père. Telle est, interprète Lacan, la vérité de son « historiole ». Celle-ci fait accroire que l’Agneau de Dieu se serait sacrifié pour sauver l’humanité. Bien plutôt, faut-il penser, la véritable entreprise du Christ était de sauver Dieu [9].

8C’est en donnant également à Dieu une actualité forte, c’est en l’opposant de front à l’irréligion des socialités hypermodernes que le mouvement masculiniste catholique s’emploie à le sauver. C’est ce que veut dire l’entreprise de virilisation de la foi, chère au Renouveau charismatique. Elle se veut le recueil (religio) de la croyance en la paternité divine et de ses traductions profanes désormais sur le déclin. La virilité devient par conséquent un de ces Noms-du-Père qui demandent à être restaurés. De façon éloquente, la religion est ici à l’unisson de nombre de mouvements masculinistes néo-païens ou athées qui se portent comme de juste à la défense des « droits des pères ». C’est en toute logique que leur font grief les droits des femmes en matière de maternité, qu’ils considèrent leur être préjudiciables. Ils portent de fait atteinte à leur insertion dans Le-Père. Il est de règle en l’occurrence que celle-ci tienne à la domination masculine comme à sa nomination.

9De même, le salafisme quiétiste dans sa version hypermoderne sait se faire le vecteur d’identifications viriles. Ce nouveau fondamentalisme spiritualiste et dépolitisé, et moralement très conservateur, est « une idéologie de répression des désirs, du contrôle des corps et de la sexualité [10] ». L’observance du normativisme de la charia assure la reproduction de la domination masculine à laquelle ne trouveraient certainement rien à redire les haredim ultra-orthodoxes du judaïsme.

Le virilisme, signifié de la jouissance

10Il demeure que les trois fondamentalismes religieux dont l’efficace est de reconduire « la valence différentielle des sexes » (Françoise Héritier), accentuent de façon originale le virilisme dont ils sont porteurs. Le virilisme des juifs ultra-orthodoxes peut être dit jouissance de la circoncision, soit du corps marqué de l’alliance entre Dieu et son peuple, choisi entre tous. Il est jouissance de la ségrégation. La virilité dans l’intégrisme catholique signifie jouissance du corps sexué qui porte inscrit de nature en lui le « rapport conjugal ». Il est jouissance du rapport naturel. Dans l’hyper-normativisme qui règle sa vie dans ses moindres détails et soumet son corps à la minutie d’opérations rituelles incessantes, le salafiste jouit du corps ultra-normé, corporisation de la voix de Dieu qui enjoint la soumission à l’Unique de sa Loi.

11Saisi ainsi dans son universalité de vecteur de jouissance, le masculinisme n’est pas seulement le symptôme du corps jouissant. Il est symptôme du fait religieux lui-même. La religion s’avère toujours et partout liée à l’ordre sexué de la société de laquelle elle est partie prenante. L’androcentrisme des religions du Livre n’est pas séparable de l’ordre patriarcal des sociétés du Moyen-Orient qui leur donnèrent naissance. Elles répercutent encore la domination masculine qui marque à des degrés divers les sociétés où elles se sont enracinées. De ce point de vue, il est de la nature de la religion d’être, au sens de Lacan, un symptôme social [11].

12Par là même, et de façon primordiale, la religion réfléchit l’ordre de la sexuation qui définit l’être parlant. L’androcentrisme des monothéismes du Livre pourrait bien se lire dès lors, comme le contrecoup, de surcroît socialement surdéterminé, du phallocentrisme de l’inconscient. « Dans l’inconscient l’homme de la femme ne sait rien, ni la femme de l’homme [12] ». L’inconscient ne connaît qu’un seul sexe, et il est phallique : c’est « l’hommeil » et « l’homme-elle » équivalemment. C’est en quoi le sexe est susceptible de se collectiviser. « L’Autre sexe » échappe à la juridiction du signifiant-maître. La tentative de le maîtriser tend dès lors naturellement à le ségréguer. C’est ce que signifie à nouveau aujourd’hui la virilité au nom de Dieu.

13Rien n’y fera cependant : en tant que viril, interprète Lacan, un homme ne sera jamais que sa propre métaphore [13].


Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/lcdd.095.0050