Article de revue

Sortir de la peur et de l’obsession médiatique

Pages 7 à 9

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  • Hayem, J.
(2022). Sortir de la peur et de l’obsession médiatique. L'Homme & la Société, 216(1), 7-9. https://doi.org/10.3917/lhs.216.0007.

  • Hayem, Judith.
« Sortir de la peur et de l’obsession médiatique ». L'Homme & la Société, 2022/1 N° 216, 2022. p.7-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2022-1-page-7?lang=fr.

  • HAYEM, Judith,
2022. Sortir de la peur et de l’obsession médiatique. L'Homme & la Société, 2022/1 N° 216, p.7-9. DOI : 10.3917/lhs.216.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2022-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lhs.216.0007


1 En l’espace de quelques semaines, deux personnages politiques importants du xxe siècle ont disparu : la reine Elizabeth II d’Angleterre est décédée le 8 septembre 2022, après un règne de plus de 70 ans. Mikhaïl Gorbatchev, artisan de la Perestroïka et de la fin de la guerre froide, est décédé le 30 août 2022. Elle était née en 1926, lui en 1931. Si la première a traversé le siècle, tout en retenue et symboles, le second, quoi qu’on pense de ses choix politiques et de son bilan, a indéniablement contribué à une transformation majeure de la géopolitique mondiale. Or, le traitement médiatique et politique de ces deux disparitions a été extrêmement contrasté. Pays en deuil pendant plus de dix jours et reportages et articles ad nauseam sur tous les canaux nationaux et internationaux, pour la reine. Funérailles sans aucune pompe et évocations médiatiques beaucoup plus brèves et comptées, ou alors réservées aux cercles intellectuels quand elles furent plus poussées, pour l’ancien président de l’Union soviétique, prix Nobel de la paix en 1990.

2 Il y a certes des explications conjoncturelles à cela. La mort de la reine a ressoudé de manière symbolique et spectaculaire, au moins pour un temps, un pays au bord de la scission, frappé par de multiples grèves et par un « été chaud » prêt à déborder sur l’automne. Elle, qui n’était en apparence d’aucun bord, mais qui n’était pas non plus, rappellent les journaux britanniques de gauche, aux côtés de la classe ouvrière, a suspendu par la grâce de sa disparition le puissant mouvement de grève entamé en Grande-Bretagne dans les transports, la poste, le barreau, les écoles, etc. Force est de saluer un personnage politique qui sut incarner jusqu’au bout, et jusque dans sa mort, sa fonction et son rôle, et dans lequel toutes les classes sociales se reconnaissent. Il n’en est plus beaucoup en Europe, et certainement pas en France. Près de 400 millions de personnes auraient ainsi, de par le monde, suivi les obsèques de la souveraine ! Voilà qui impressionne. Mais n’oublions pas pour autant de réfléchir à ce qui se passe en Grande-Bretagne au-delà des cortèges royaux ! Ni d’examiner ce que la mort de la reine génère d’avis contrastés sur l’empire britannique, dans les pays d’Afrique qui furent colonisés par exemple.

3 Alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine s’intensifie, la mort de Gorbatchev est venue, quant à elle, souligner derechef le bouleversement produit par la fin de la guerre froide et les effets de la disparition de l’URSS jusqu’à aujourd’hui. Mais Poutine, qui cherche à recréer la Grande Russie, n’avait nul besoin d’attirer l’attention sur le sens de la politique de Gorbatchev. Quant aux médias français, alors que les années 1990 éclairent pourtant la période actuelle et la présence de la guerre à nos portes, ce n’est généralement pas de l’action politique du dernier président de l’URSS dont ils ont le plus parlé, mais de sa cote de popularité actuelle chez les Russes, d’une publicité pour Pizza Hut ou encore Louis Vuitton : des approches accrocheuses mais qui, dans leur traitement, renvoient le poids de l’histoire et de la décision politique au statut d’un commentaire ou d’un like sur Facebook. Des effets de la politique de Gorbatchev sur l’autoémancipation collective dans les démocraties populaires : pas un mot par contre.

4 Le traitement médiatique de ces deux évènements nous semble un intéressant révélateur de la difficulté à s’orienter et à penser la politique dans le moment présent ; notamment en raison du brouillage créé par les médias mainstream qui dictent de plus en plus ce dont il faudrait faire le clou de l’information – à l’exclusion du reste – et jouent fréquemment d’une forme de distorsion du temps dans leur traitement de l’actualité. Il ne s’agit plus tant, dans leurs colonnes ou sur leurs ondes, de rendre compte de ce qui a lieu et d’en interroger le sens et la portée pour ce que cela signifie aujourd’hui – que ce soit de manière scientifique, idéologique ou critique, d’ailleurs –, ou bien pour ce que cela met en perspective historique ou pour ce que cela interroge quant à l’avenir, mais de procéder à une espèce de divination prophétique et le plus souvent catastrophiste quant à « ce à quoi il faut s’attendre désormais ». Cette tendance a été accélérée par l’épidémie de Covid-19 pendant laquelle on se souvient, sans doute, que cette dernière formule a fait florès dans l’anticipation anxieuse des annonces du gouvernement quant au confinement, à l’usage du passe, à une nouvelle vague de l’épidémie, etc.

5 Autonome et critique, la pensée de l’autoémancipation qui fonde la ligne éditoriale de L’Homme & la Société tente d’être aux antipodes de l’opération de conformation intellectuelle, voire de dressage auquel s’emploient les « nouvelles du jour » en ces temps bousculés : face aux risques réels liés au changement climatique, nous refusons l’idée d’adaptation que l’on nous rabâche par des formules envahissantes : « préparez-vous à avoir très chaud », « préparez-vous à avoir très froid », « préparez-vous à ne pas pouvoir payer vos factures ». En effet, l’adaptation s’oppose à l’action et à la révolte, elle nie la faculté autoémancipatrice de chacun et elle va de pair avec l’injonction « préparez-vous à avoir très peur » …

6 Parce que nous sommes des êtres humains sensibles et soumis à nos affects, pas seulement des universitaires et des intellectuels, nous ne sommes pourtant pas à l’abri de ces influences, pas plus que nos lecteurs. Et en rebond, il est difficile de ne pas se contenter de se replier sur sa sphère individuelle pour traverser la tempête, au lieu de réfléchir aux attendus et aux moyens d’un avenir commun. Nous continuerons malgré tout à rendre le réel intelligible et signifiant, et porteur d’orientations intellectuelles pour le présent et l’avenir. Cela implique de le complexifier, d’accepter qu’on n’en a pas d’interprétation univoque et de ne pas céder à la peur.


7 Lille, 29 septembre 2022


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Date de mise en ligne : 05/12/2022

https://doi.org/10.3917/lhs.216.0007