Article de revue

Diversité et spécificité des corps techniques

Pages 22 à 24

Citer cet article


  • Dambrine, F.
(2022). Diversité et spécificité des corps techniques. L'ENA hors les murs, 513(3), 22-24. https://shs.cairn.info/revue-l-ena-hors-les-murs-2022-3-page-22?lang=fr.

  • Dambrine, Fabrice.
« Diversité et spécificité des corps techniques ». L'ENA hors les murs, 2022/3 N° 513, 2022. p.22-24. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-ena-hors-les-murs-2022-3-page-22?lang=fr.

  • DAMBRINE, Fabrice,
2022. Diversité et spécificité des corps techniques. L'ENA hors les murs, 2022/3 N° 513, p.22-24. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-ena-hors-les-murs-2022-3-page-22?lang=fr.

Loin de l’idée de l’ingénieur « couteau suisse » qui est interchangeable et peut aussi bien faire de la sûreté nucléaire, de la biodiversité ou des infrastructures, l’Etat a su se doter de corps qui recrutent au plus haut niveau, forment dans des écoles dédiées et entretiennent ces compétences de base bien distinctes. Mais il faut aussi rester à taille humaine pour pouvoir, dans la durée, assurer une gestion de proximité des carrières, difficile dans des corps fusionnés de trop grande taille. Il en va autant de l’intérêt de l’Etat que de l’attractivité de ces filières.

1 Héritiers des ingénieurs du génie militaire, les ingénieurs des corps techniques accompagnent depuis plus de deux cent cinquante ans le développement de la France dans ses dimensions techniques et économiques : aménagement du territoire, infrastructures de transport et plus récemment de télécommunications, développement et régulation des activités économiques et industrielles, souveraineté en matière d’armement. Compte tenu de la spécificité et de la complexité de leurs métiers les corps d’ingénieurs ont dès l’origine été organisés autour d’écoles de formation spécialisées (Mines, Ponts, Télécoms, etc.), chargées non seulement d’assurer leur formation (et celle d’ingénieurs civils), mais également d’être les fers de lance de l’innovation et du progrès technologique au service du développement économique du pays. Les corps techniques reposent donc sur le triptyque : domaine de métiers et de compétences, écoles spécialisées (formation et recherche) et corps dédiés à la gestion des profils correspondants. Tout cela est loin du mythe de l’ingénieur généraliste et interchangeable qui pourrait sans aucune difficulté passer de la conduite d’un programme d’armement au contrôle d’installations nucléaires, à la statistique publique ou à la sauvegarde de la biodiversité. L’ingénieur des corps techniques doit au contraire faire ses preuves dans son métier de base avant d’accéder à des fonctions plus transversales qui, dans la grande majorité des cas, resteront d’ailleurs dans son cœur de métier. Certains n’hésitent pas non plus à devenir des chercheurs et des experts. Dans les domaines traditionnels des ingénieurs, l’Etat s’est recentré en quelques décennies sur des missions de stratégie, de régulation, de contrôle et de maîtrise d’ouvrage, passant en quelque sorte du « faire » au « faire faire ». Mais devenu gestionnaire de la complexité, sans cesse plus confronté à des domaines à fort contenu scientifique et technologique, l’Etat, pour rester crédible et efficace, a plus que jamais besoin d’ingénieurs au sens des grands corps d’ingénieurs ; c’est-à-dire d’ingénieurs ayant des solides bases scientifiques et techniques complétées par une formation pluridisciplinaire (droit, sciences humaines, économie, etc.) ; d’ingénieurs capables d’être à l’interface entre le réel (technologies, options scientifiques et techniques, risques), les acteurs (entreprises, chercheurs, experts extérieurs, société civile) et les décideurs politiques : comprendre, analyser, expliquer, concerter, synthétiser, proposer ; d’ingénieurs capables de chercher, trouver et mettre en œuvre des solutions du début à la fin.

2 Les corps d’ingénieurs ne sont plus liés depuis longtemps à des institutions ou à des organisations au sein desquelles ils auraient le monopole. Ce sont des corps viviers qui ont vocation à apporter les compétences de leurs membres là où elles seront le plus utile à l’Etat et à l’action publique. Les corps techniques, s’ils sont, comme les autres corps, rattachés pour des raisons d’organisation administrative aux ministères qui sont le plus utilisateurs de leurs compétences (économie, environnement, défense, agriculture), sont très largement interministériels et leurs cellules de gestion doivent s’efforcer de gérer cette interministérialité sans a priori avec le souci permanent d’une allocation optimum des ressources aux besoins. De ce point de vue, on peut certainement regretter qu’ils n’y aient pas encore plus d’ingénieurs dans le secteur de la santé où le profil d’ingénieur et la démarche scientifique permettraient certainement des apports utiles. À tous ces égards, les corps techniques ne peuvent pas directement se comparer aux corps administratifs qui n’ont d’ailleurs qu’une école de formation unique, l’ENA, aujourd’hui l’INSP.

3 Pour s’adapter aux importantes évolutions de l’Etat dans leurs domaines, les corps d’ingénieurs ont connu depuis une vingtaine d’années, à la différence des corps administratifs, d’importantes fusions faisant passer leur nombre de onze à quatre aujourd’hui. Pour autant ces rapprochements souvent décidés dans la précipitation n’ont pas toujours été réussis. Ils ont conduit à des pertes de compétences que l’on regrette aujourd’hui (on peut citer le cas du numérique, du contrôle prudentiel ou encore des métiers liés à l’agriculture). Les raisons en sont simples : d’une part il est très difficile au sein d’une même entité de former et de gérer un trop grand nombre de profils ; d’autre part, la tendance naturelle est de ne pas trop s’écarter des métiers dominants. Souvent aussi ces fusions ont conduit à des ensembles trop vastes où la gestion de proximité, pourtant clé d’une GRH réussie, devient très difficile à assurer.

4 C’est pourquoi les quatre grands corps techniques sont unanimes à refuser la création d’un corps unique d’ingénieurs de l’Etat où la gestion personnalisée disparaîtrait et où il serait illusoire de pouvoir conserver tout l’éventail des compétences scientifiques et techniques dont l’Etat a besoin. Comment l’État serait-il capable de former et de gérer un corps unique de 7 000 personnes avec une multiplicité de compétences distinctes et plusieurs écoles d’application, alors qu’il peine déjà à le faire pour des corps de 3 000 personnes ? Les corps techniques insistent donc sur la nécessité d’être conservés, voire pour certains devenus trop nombreux et hétérogènes, rescindés par vocations métiers. Si les corps, porteurs des métiers et des compétences, disparaissent ou perdent toute substance, ce ne sont pas les emplois fonctionnels qui suffiront à apporter dans la durée les compétences scientifiques et techniques nécessaires à l’Etat. Au-delà du symbole, qu’apporterait la création de ce corps unique ? Au pire une désorganisation complète de la fonction ingénieurs de l’Etat avec une perte considérable d’attractivité pour les jeunes ; au mieux la reconstitution à terme de familles de métiers, c’est-à-dire de corps sans le dire. Qu’y gagnerait la réforme de l’Etat ?

5 Tout cela ne s’oppose évidemment pas à des réformes et à des améliorations pour autant qu’elles ne remettent pas en cause les fondamentaux auxquels sont attachés les corps techniques : vocations, secteurs et métiers bien affirmés, formations de spécialité, maintien de compétences pointues, gestion de proximité. Parmi ces réformes, on devrait sans attendre achever l’harmonisation des conditions statutaires entre corps techniques et corps administratifs, y compris sur le plan des rémunérations, des conditions d’avancement et de nomination et des règles d’évaluation. Ce devrait être une des tâches prioritaires de la nouvelle délégation interministérielle à l’encadrement supérieur de l’Etat (DIESE).

6 Conserver des corps, conçus d’abord comme des entités de formation et de gestion de compétences spécifiques, ne doit pas être un gros mot pour la haute fonction publique. C’est le gage du pragmatisme et de l’efficacité qui n’est d’ailleurs pas remis en cause dans le reste de la fonction publique. Parce qu’enfin il ne faut surtout pas oublier que l’attractivité de la haute fonction publique ne va plus de soi, en particulier pour les ingénieurs. Le salaire n’étant pas le principal attrait de la fonction publique, la vocation et la capacité à acquérir, développer et exercer des compétences métier sont fondamentales pour maintenir cette attractivité pour les jeunes. Pour reprendre des exemples cités plus haut, ce n’est pas la même vocation que de vouloir s’occuper de programmes d’armement, de biodiversité, d’énergie, de numérique, de data science ou encore d’aménagement du territoire. Peu de jeunes seront prêts à rentrer demain dans un système flou qui ne baliserait plus leur champ d’intervention et de compétence, dans un système mal structuré qui ne leur garantirait plus une gestion individualisée de leurs carrières. Prenons garde de ne pas l’oublier d’autant que les jeunes ingénieurs sont courtisés pour des débuts de carrière dans la recherche ou directement en entreprise avec des perspectives de carrière et de rémunération plus attractives. Faire fi de ce contexte, faire fi des attentes des jeunes, au nom de réformes de l’Etat dogmatiques et conduites sans réelles études d’impact, nous exposerait à des désillusions que nous ne tarderions pas à tous regretter.

Description de l'image par IA : Trois flèches colorées pointant vers le haut avec des textes "Technicien de la recherche", "Chargé de recherche", "Assistant-ingénieur".

Date de mise en ligne : 29/04/2022