Article de revue

Des discours et du désordre intérieur

Pages 59 à 85

Citer cet article


  • Marin, D.
(2021). Des discours et du désordre intérieur. L'en-je lacanien, 37(2), 59-85. https://doi.org/10.3917/enje.037.0059.

  • Marin, Dominique.
« Des discours et du désordre intérieur ». L'en-je lacanien, 2021/2 n° 37, 2021. p.59-85. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2021-2-page-59?lang=fr.

  • MARIN, Dominique,
2021. Des discours et du désordre intérieur. L'en-je lacanien, 2021/2 n° 37, p.59-85. DOI : 10.3917/enje.037.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2021-2-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/enje.037.0059


Notes

  • [1]
    D. Marin, Beckett avec Lacan, Paris, Éditions Nouvelles du Champ lacanien, coll. « In Progress », 2021.
  • [2]
    É. Zola, Au bonheur des dames, préface, dossier et notes de S. Guermès, Paris, Le Livre de poche, 2020, p. 60.
  • [3]
    Ibid., p. 129.
  • [4]
    S. Freud, « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », dans La vie sexuelle, Paris, puf, 1977, p. 55.
  • [5]
    É. Zola, Au bonheur des dames, op. cit., p. 87.
  • [6]
    Ibid., p. 129.
  • [7]
    Ibid., p. 128-129.
  • [8]
    Ibid., p. 502.
  • [9]
    Ibid., p. 83.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    Ibid., p. 408.
  • [12]
    Ibid., p. 412.
  • [13]
    Ibid., p. 408.
  • [14]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Éditions du Seuil, 2004, p. 233.
  • [15]
    É. Zola, « Extraits du dossier préparatoire », dans Au bonheur des dames, op. cit., p. 519.
  • [16]
    G. de Clérambault, Souvenirs d’un médecin opéré de la cataracte, Paris, Éditions Hippocrate, 1935, voir accès en ligne [archive].
  • [17]
    S. Freud, Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard, 1991, p. 50.
  • [18]
    S. Freud, « Studien über Hystérie », dans Œuvres complètes, II, 1893-1895, Paris, puf, 2009, p. 12.
  • [19]
    E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 1, La jeunesse 1856-1900, Paris, puf, 1992, p. 251.
  • [20]
    S. Freud, Sigmund Freud par lui-même, Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2005, p. 24.
  • [21]
    S. Freud, « Charcot », dans Résultats, idées, problèmes, Paris, puf, 1984, p. 69.
  • [22]
    E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., p. 255.
  • [23]
    « Conférence d’Arno Bertina : le récit documentaire », visible sur Youtube.
  • [24]
    L. Brown, Samuel Beckett et l’écriture des ruines de Mercier et Camier à Soubresauts, Paris, Lettres Modernes Minard, 2020, p. 170.
  • [25]
    S. Beckett cité par L. Brown, « Samuel Beckett et l’abstraction, réflexions préliminaires », dans Samuel Beckett, un écrivain de l’abstraction ?, La revue des lettres modernes, n° 9, Paris, Lettres Modernes Minard, 2020, p. 27.
  • [26]
    Ibid.
  • [27]
    J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 246-247.
  • [28]
    L. Brown, Samuel Beckett et l’écriture des ruines, op. cit., p. 124.
  • [29]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Éditions du Seuil, 1975, p. 129.
  • [30]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Éditions du Seuil, 2006, p. 366.
  • [31]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Éditions du Seuil, 1975, p. 169.
  • [32]
    G. Rubio, « Plus-de-jouir et plus-value », Revue de psychanalyse du Champ lacanien, n° 5, L’objet a de Lacan, incidences cliniques, conséquences techniques, Paris, Publication de l’epfcl, juin 2007, p. 52.
  • [33]
    J. Lacan, R.S.I., séminaire inédit, leçon du 11 mars 1975.
  • [34]
    J. Lacan, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 21.
  • [35]
    J. Lacan, « Radiophonie », dans Autres écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 414.
  • [36]
    J. Lacan, « Du discours psychanalytique », dans G. Contri (dir.), Lacan in Italia/Lacan en Italie (1953-1978), Milan, La Salamandra, 1978, p. 47.
  • [37]
    J. Lacan, « Radiophonie », art. cit., p. 414.
  • [38]
    J. Lacan, « Joyce le symptôme », dans Autres écrits, op. cit., p. 569.
  • [39]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1991, p. 38.
  • [40]
    J. Lacan, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, séminaire inédit, leçon du 14 décembre 1976.
  • [41]
    J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 107.
  • [42]
    J. Lacan, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, op. cit., leçon du 16 novembre 1976.
  • [43]
    S. Freud, « Psychologie des masses et analyse du moi », dans Œuvres complètes XVI, Paris, puf, 1991, p. 45.
  • [44]
    « L’étrange contagion des collégiens de Morez », émission radiophonique Les pieds sur terre, France culture, 22 février 2020, www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/letrange-contagion-des-collegiens-de-morez
  • [45]
    J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 150.
  • [46]
    A. Bertina, Je suis une aventure, Paris, Gallimard, coll. « Verticales », 2012, p. 106.
  • [47]
    L. Brown, Figures du mensonge littéraire, études sur l’écriture au xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 26.
  • [48]
    A. Bertina, Je suis une aventure, op. cit., p. 243.
  • [49]
    A. Bertina, Anima Motrix, Paris, Gallimard, coll. « Verticales », 2006, p. 192.
  • [50]
    A. Bertina, Des châteaux qui brûlent, Paris, Gallimard Folio, 2017, p. 349.
  • [51]
    Ibid., p. 355.
  • [52]
    Ibid., p. 151.
  • [53]
    J. Lacan, Télévision, Paris, Éditions du Seuil, 1974, p. 54.
  • [54]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 239.
  • [55]
    Discours de Jacques Lacan à l’université de Milan le 12 mai 1972, paru dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978, En Italie Lacan, op. cit., p. 32-55.
  • [56]
    M. Strauss, « Ordre inconscient, ordre social », Mensuel, n° 131, Paris, publication de l’epfcl, mars 2019, p. 40.
  • [57]
    C. Soler, Écrit sous Covid, La psychanalyse questionnée, Paris, Éditions Nouvelles du Champ lacanien, coll. « Opuscule$ », 2021, p. 46.
  • [58]
    J. Lacan, L’identification, séminaire inédit, leçon du 27 juin 1962.
  • [59]
    J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 99.
« Nos livres sont plus intelligents que nous. »
Marc Blanchet

1A près avoir écrit Beckett avec Lacan[1], je ne savais pas à quel point le lien entre la découverte de l’hypothèse freudienne de l’inconscient et l’émergence du discours intérieur en littérature pourrait être encore source d’enseignement. Notamment pour essayer de donner une lecture de certains phénomènes liés aux mouvements de contestation et de revendication sociales qui se font entendre dans les rues et sur les réseaux sociaux.

2Une conférence donnée par l’écrivain Arno Bertina, au printemps 2021, remet sur le tapis la question des limites de la littérature romanesque à donner une représentation, compréhensible et satisfaisante, du monde, tout autant qu’une identité, claire et distincte, du narrateur qui s’exprime. Si la littérature accepte l’idée que le langage est impuissant à cerner le réel qu’il vise, elle n’en est pas pour autant condamnée à laisser l’imaginaire occuper tout le terrain de la figurabilité du monde et de l’être parlant qui se fait entendre par la voix du narrateur.

3L’histoire du roman qui commence avec le réalisme, qu’un écrivain comme Émile Zola a poussé assez loin pour être qualifié de naturaliste, trouve un prolongement chez certains auteurs du xxie siècle dans le récit documentaire. La fiction littéraire adopte de nouvelles formes, comme celle sur laquelle je veux m’arrêter, le discours intérieur. Sa naissance correspond à la fin de la formation médicale de Freud, après sa rencontre avec Charcot et l’hystérie.

4Les lecteurs de Lacan savent qu’il s’est intéressé à l’un des auteurs responsables du succès de ce mode de narration, James Joyce, sans en être pour autant l’inventeur. Comme Freud, Lacan s’est laissé enseigner par l’hystérie, il ne lui doit rien de moins que l’invention des quatre discours fondamentaux, dont celui de l’hystérique. C’est dire combien Lacan a reconnu à l’hystérie de véritables vertus sociales. Reste à notre charge de poser des ponts entre ces deux espaces, celui des désordres du discours intérieur et celui du discours hystérique, en cette période de notre histoire dans laquelle nous assistons à une hystérisation phénoménale des réseaux et des relations sociales. Il faut d’abord revenir sur l’histoire de ces transformations, en reprenant la lecture d’un roman d’Émile Zola, avant que Freud ne s’intéresse à l’hystérie.

Zola avant Freud, Au bonheur des dames, 1882

5Le premier véritable grand magasin a ouvert ses portes à Paris en 1852, Le Bon Marché. Il est d’un genre tout à fait nouveau, unique au monde par sa taille, et il s’inscrit dans la profonde transformation architecturale de la capitale entamée par le baron Haussmann. Émile Zola a mené une véritable enquête de terrain en fréquentant les grands magasins durant tout un mois avant d’écrire son Bon Marché à lui, Au bonheur des dames. Le roman s’est vendu à plus de soixante mille exemplaires le premier jour de sa parution, le 2 mars 1883, chiffre qui s’explique par sa diffusion auparavant en feuilletons, du 17 décembre 1882 au 1er mars 1883.

6L’intrigue repose sur une histoire d’amour qui se veut une ode à la modernité. Denise, récemment orpheline, sœur de deux garçons plus jeunes et totalement démunie, arrive soudainement à Paris pour rejoindre un oncle qui tient une petite boutique de draps et flanelles dans l’ombre du grand magasin et de la convoitise de son dirigeant, Octave Mouret, qui a hérité du Au bonheur des dames au décès de son épouse.

7Dès son arrivée chez son oncle, « Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étages » du grand magasin qui va emporter la boutique de son oncle ainsi que toute sa maisonnée. Assez vite, elle subit la tentation qui sert de moteur à cette machine. « Ce magasin, si vaste pour elle, […], l’étourdissait et l’attirait ; et il y avait, dans son désir d’y pénétrer, une peur vague qui achevait de la séduire. En même temps, la boutique de son oncle lui causait un sentiment de malaise [2] », que l’auteur ne manque pas non plus de décrire minutieusement. Denise est parfaitement divisée par cette machine, et tout le roman, jusqu’à son dénouement, nous entraîne dans les mouvements de sa lutte entre peur et tentation, d’abord d’entrer comme simple employée dans le magasin, puis comme objet de convoitise et enfin d’amour de son dirigeant, Octave Mouret.

8Mouret est « l’inventeur de cette mécanique à manger les femmes [3] ». Les passages sont nombreux et variés qui mettent en scène ses procédés : « Mouret laissait ainsi passer la brutalité d’un juif [sic] vendant de la femme à la livre : il lui élevait un temple, la faisait encenser par une légion de commis, créait le rite d’un culte nouveau ; il ne pensait qu’à elle, cherchait sans relâche à imaginer des séductions plus grandes ; et, derrière elle, quand il lui avait vidé la poche et détraqué les nerfs, il était plein du secret mépris de l’homme auquel une maîtresse vient de faire la bêtise de se donner. » Cette prose ne manque pas d’évoquer le propos de Freud sur « le plus général des rabaissements de la vie amoureuse [4] ». Il faut souligner combien l’écrivain appuie sur la dimension sexuelle en jeu dans l’entreprise de l’impitoyable Mouret, notamment lors de sa première rencontre avec Denise. Poussée par la nécessité tout autant que par le désir coupable de trahir son oncle et par là toutes les petites boutiques indépendantes, elle intègre la cohorte des employés du grand magasin. Comme la plupart des femmes pauvres, elle est logée au sein du Bonheur des dames. À bien des égards, l’établissement fonctionne comme un grand paquebot, comprenant en son sein toutes les structures propres à une vie autarcique : logements, cuisines et cantines pour un personnel si nombreux que, malgré les salons réservés à cet effet, plusieurs services sont nécessaires à chaque déjeuner. Tout est fait pour tirer le meilleur bénéfice du moindre service, comme les vêtements de chaque agent de cette gigantesque machine.

9L’entreprise fonctionne merveilleusement bien parce que Mouret possède un « sens de la femme [5] », comme objet de désir, parfaitement développé. « Toutes lui appartenaient, étaient sa chose, et il n’était à aucune. Quand il aurait tiré d’elles sa fortune et son plaisir, il les jetterait en tas à la borne, pour ceux qui pourraient encore y trouver leur vie. C’était un dédain raisonné de méridional et de spéculateur [6]. » La borne désigne ces obstacles faits pour empêcher les roues des voitures à chevaux de heurter les maisons, il s’agit donc de jeter ses conquêtes à la rue. Voilà ce que sait Denise qui, de son côté, possède un certain sens de l’homme. Elle ne veut pas se laisser entraîner dans cette voie, ce que ne comprennent pas ses camarades, chacune rêvant de pouvoir, un jour ou l’autre, tomber dans les bras d’un tel homme pour se faire entretenir malgré l’issue fatale. Accepter d’occuper la place d’objet de désir pour un homme tel que Mouret ne va pas sans compensations, même après avoir été remplacée par la conquête suivante. Denise s’y refuse pourtant obstinément comme si elle avait décidé de relever le défi de le mettre à genoux, lui qui faisait de toutes sa chose sans être à aucune.

10Zola ne nous livre pas seulement sa psychologie de la vie amoureuse freudienne, il écrit également ses études sur l’hystérie. En effet, il est parfaitement convaincu que les profonds changements dont il veut témoigner par son œuvre, et auxquels il souscrit malgré les conséquences désastreuses pour beaucoup, ne peuvent manquer de provoquer des dérèglements tout à fait inédits. Il mesure parfaitement ce que « le mécanisme du grand commerce moderne » peut provoquer comme bouleversement par l’exposition des femmes à des étalages de marchandises étourdissants, éveillant « de nouveaux désirs dans sa chair », au point d’entraîner chacune à sa perte : « Cédant d’abord à des achats de bonne ménagère, puis gagnée par la coquetterie, puis dévorée. En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, ils [les grands magasins] devenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages, travaillaient au coup de folie de la mode, toujours plus chère [7]. »

11On peut légitimement considérer que Zola devance Freud en imaginant la survenue de nouveaux troubles nerveux. Ainsi l’une des nombreuses figures du roman, une cliente du magasin réduite à des conduites compulsives, Mme de Boves. Elle « volait avec de l’argent plein sa poche, elle volait pour voler, comme on aime pour aimer, sous le coup du fouet du désir, dans le détraquement de la névrose que ses appétits de luxe inassouvis avaient développée en elle, autrefois, à travers l’énorme et brutale tentation des grands magasins [8]. » Toutes les stratégies commerciales sont minutieusement exposées par Zola, comme l’excitation de la pulsion de voir avec la description d’étalages savamment mis en scène dans une surenchère de couleurs faite pour captiver le regard, ou encore par l’emploi de fortunes en publicités et des annonces de prix aux rabais invraisemblables.

12Les détraquements nerveux ne concernent pas seulement les clientes mais aussi tout le personnel. Mouret ne manque pas de jouer avec les nerfs de ses associés en mettant tout son capital « dehors », c’est-à-dire en plaçant le capital accumulé en autant d’achats. Plus d’argent entre en caisse et plus il le dépense immédiatement en prenant le risque de la déroute afin de provoquer un mouvement urgent de vente, même à perte, dans le but de récupérer un capital qui ne cesse ainsi de croître à chaque opération. La pression du risque existe aussi au niveau des vendeurs, qui se voient intéressés à un pourcentage sur les ventes réalisées, étant libres de baisser les prix pour écouler leurs stocks. Chaque vendeur se trouve alors en concurrence avec les autres. Le système de Mouret repose sur « une application nouvelle de la lutte pour l’existence », qu’il a également instaurée à chaque niveau de la vaste administration de son établissement, poussant chacun à aller au bout de ses forces pour gravir chaque échelon. « Quand on voulait faire rendre aux gens tout leur effort, disait-il souvent, et même tirer d’eux un peu d’honnêteté, il fallait d’abord les mettre aux prises avec leurs besoins [9]. » Ces besoins, on le conçoit avec Lacan, sont difficilement cernables comme tels tant le désir de l’Autre, si bien orchestré par Mouret, en a durablement perturbé la nature, au point que les demandes de chacun n’expriment plus qu’un appétit chauffé à blanc, inassouvissable. Octave Mouret a parfaitement organisé sa « maison de manière à exploiter les appétits des autres, pour le contentement tranquille et complet de ses propres appétits [10] ».

13La dramatisation opérée par Zola pour figurer le désir de l’Autre dans le personnage de Mouret fonctionne complètement. Mouret incarne une volonté de jouissance absolue : « contentement complet de ses appétits », possession de « toutes les femmes ».

14C’est sans compter sur la résistance que lui oppose Denise, au risque de perdre son emploi chez lui, ce qui se produira durant l’intrigue, une résistance qui durera malgré le retour de la pauvre vendeuse. Le pouvoir et l’argent qu’il lui accorde, en la faisant accéder à un rang supérieur dans la hiérarchie de son établissement, ne changent rien. Denise continue de se refuser à lui. Ce sont quelques pages qui me font dire que Zola écrit aussi ses études sur l’hystérie. Mouret se désespère de conquérir Denise malgré l’étalage de sa puissance. Zola en profite pour exposer une multitude de détails sur sa richesse que son personnage ne peut s’empêcher de mettre en balance avec ce qui lui échappe. Le texte est construit en plusieurs paragraphes sur près de cinq pages, je m’arrête sur la fin de chacun d’eux.

15Dans le premier (13 lignes), Mouret contemple le flot de marchandises arrivant au Bonheur des dames : « Il songeait qu’il était un des maîtres de la fortune publique, qu’il tenait dans ses mains le sort de la fabrication française, et qu’il ne pouvait acheter le baiser d’une de ses vendeuses [11]. »

16Il se rend ensuite au service de réception de ces marchandises. Le paragraphe, légèrement plus long (21 lignes), se termine ainsi : il « songeait qu’il avait offert à la jeune fille des soies, des velours, tout ce qu’elle voudrait prendre à pleines mains, dans ces tas énormes, et qu’elle avait refusé, d’un petit signe de sa tête blonde. »

17Il poursuit son inspection par le service des départs, le paragraphe gonfle encore pour en contenir la description (29 lignes) : « […] il ne lui restait qu’une idée de voyage, l’idée de s’en aller dans des pays lointains, de tout abandonner, si elle s’obstinait à dire non. »

18La description suivante concerne le service des expéditions pour les achats par correspondance, elle est presque d’égale grandeur (27 lignes). Elle s’achève en reprenant la même conclusion : « Les commandes de l’Europe entière affluaient, il fallait une voiture des Postes spéciale pour apporter la correspondance ; et elle disait non, toujours non. »

19Le rythme s’accélère au niveau de la caisse centrale (12 lignes), pour se rompre sur le même refus : il « marchait au milieu de ces millions, dont l’inutilité le rendait fou. Elle disait non, toujours non. »

20Le dernier paragraphe, plus long (40 lignes) que les autres, donne l’occasion à Zola d’énumérer le nombre de galeries nouvelles ainsi que celui, démesuré, des employés et leurs répartitions dans l’empire de l’établissement : quinze cents vendeurs, mille autres employés, dont trente-deux pour la cuisine ; toute une écurie imposante, etc. La fin reste du même acabit : « À quoi bon cette conquête du monde, puisque c’était non, toujours non [12] ? »

21Cette longue litanie, rythmée par le refus de Denise, se présente presque sous la forme de paroles que le narrateur nous fait entendre comme si ces mots, « non, toujours non », étaient proférés par Denise dans le crâne d’Octave Mouret ou répétés par lui-même en son for intérieur, on ne le sait pas. Il faut préciser que ce long passage s’ouvre ainsi : « Certains jours, le dégoût le prenait de sa puissance […]. D’autres fois, il aurait voulu étendre son empire, le faire si grand, qu’elle se serait livrée peut-être, d’admiration et de peur [13]. » Denise parvient à entamer Octave au cœur même de sa toute-puissance. Son rejet metoo-maniaque ne conduit pas simplement à le diviser mais à lui donner le goût de subir une véritable transformation, celle-là même à laquelle le Don Juan de Molière, interprété par Lacan comme « un fantasme féminin [14] », se refuse : accepter de manquer. Ainsi Octave finit-il par consentir à l’amour et accepte de lui appartenir.

Le désir de l’Autre, perturbateur endocrânien

22Une pression constante traverse de bout en bout le roman, elle tient en haleine l’attention du lecteur sur le sort que la machine à dévorer les femmes réserve à Denise. Son dénouement ne peut être qu’heureux si l’on se réfère au dossier rédigé par Zola. Il ne voulait pas trop insister sur la charge érotique de l’intrigue, malgré tout très présente, car il tient à célébrer les noces des progrès technologiques avec l’esprit de conquête qui anime le discours capitaliste d’Octave Mouret. Ainsi Zola peut-il écrire qu’il ne veut pas prendre le parti de ceux qui seront les victimes de ce nouveau monde. « Je ne pleurerai pas sur eux, au contraire, car je veux montrer le triomphe de l’activité moderne ; ils ne sont plus de leur temps, tant pis ! Ils sont écrasés par le colosse [15]. »

23Zola est manifestement conscient d’assister à la naissance de nouveaux désordres induits par l’émergence de désirs inédits. Pour Zola, ces perturbations ne sont pas seulement économiques et sociales, elles sont aussi psychiatriques. D’ailleurs, il se serait volontiers prêté à une enquête psychiatrique voulant prouver le lien entre neurasthénie et génie !

24Peut-on imaginer la passion des soies décrite par le psychiatre Gaëtan de Clérambault sans l’existence des grands magasins ? L’ancien maître de Lacan n’aurait jamais pu rédiger ses études sur la perversion, et en particulier sur la kleptomanie, sans l’expansion des grands magasins. Il n’est sans doute pas non plus anodin que l’auteur de la Passion érotique des étoffes chez la femme, en 1908, soit aussi l’inventeur de la notion d’automatisme mental. Ainsi, dans ses souvenirs, de Clérambault écrit, par exemple, que « l’obligation de se tenir à soi-même compagnie est une épreuve à laquelle nombre de cerveaux ne résistent pas [16]. »

25Freud considérait que les avancées de la civilisation sont la source de renoncements pulsionnels toujours plus grands, engendrant alors de nouveaux troubles névrotiques. Avec Zola, on peut légitimement considérer que c’est la figure du désir de l’Autre incarnée par le personnage principal de roman, qui est, si je puis dire, le perturbateur endocrânien du sujet du discours capitaliste. Denise dit « non » quand c’est « oui » qu’elle désire crier haut et fort. Il faut savoir que cet ouvrage est encore lu dans certaines filières de formation en commerce tant il contient des principes toujours en vigueur.

Freud et Charcot

26Après une visite chez son ami Josef Breuer, Freud écrit à sa fiancée, Martha Bernays, concernant leur conversation au sujet d’une amie à elle, que le cas « Bertha Pappenheim fut une fois de plus mis sur le tapis [17]. » Un cas dont ils ont pris l’habitude, on s’en doute, de parler souvent depuis que Breuer s’en occupe, bien avant qu’ensemble ils publient en 1895 le recueil d’articles intitulé Études sur l’hystérie. La présentation de ces études dans l’édition des œuvres complètes nous assure que Freud a eu connaissance du cas qui allait devenir célèbre sous le nom de « Anna O. » dès la fin de l’année 1882 [18], soit l’année du début de la publication de Au bonheur des dames en feuilleton.

27Outre sa collaboration avec Breuer qui le met déjà sur l’étude de ces « cas des plus curieux », comme il l’écrivait à propos d’« Anna O. » à sa fiancée, Freud se forme à Paris auprès de Charcot durant près de cinq mois, d’octobre 1885 à février 1886. Son enseignement lui a paru si novateur qu’il se fera le traducteur en langue allemande et le préfacier des Nouvelles leçons de son maître français [19]. De retour de Paris, et après un séjour d’études à Berlin pour approfondir ses connaissances sur les maladies infantiles, Freud s’installe enfin comme médecin et se marie dans le courant de cette même année 1886.

28Il revient sur cette période dans un texte autobiographique de 1925 : « Avant de quitter Paris, j’arrêtai avec le maître le plan d’un travail de comparaison entre les paralysies hystériques et organiques. Je voulais soutenir la thèse que, dans le cas de l’hystérie, les paralysies et les anesthésies de parties du corps isolées sont délimitées d’une manière qui correspond à la représentation commune (non anatomique) de l’homme. Il était d’accord, mais il était facile de voir qu’au fond, il n’était pas particulièrement enclin à une investigation plus approfondie de la psychologie de la névrose. Il était en effet parti de l’anatomie pathologique [20]. » Les présentations de malades, menées sous la main de maître de Charcot, montrent à l’envi que la suggestion peut provoquer pareilles pathologies, comme des paralysies, des anesthésies et des contractions musculaires spectaculaires, plus parfaites que celles normalement provoquées par des lésions organiques, puisque leurs délimitations ne passent pas par l’anatomie du système nerveux mais par celle décrite par le langage, « les représentations communes », par les mots du tailleur, comme on l’a si souvent répété depuis.

29Si Charcot a bel et bien rendu « toute sa dignité » à « cette maladie nerveuse, la plus énigmatique de toutes [21] », et s’il a, sans le savoir certainement, suggéré à Freud l’idée d’une emprise du langage sur le corps, c’est Freud, en s’engageant toujours plus dans la voie de ses recherches en psychopathologie, qui a su exploiter le matériau clinique découvert à Paris. Freud a eu, très tôt, le soupçon d’une réversibilité des phénomènes observés, à savoir d’un possible effet curatif du langage sur le corps.

30Lors de son retour de Paris, Freud ne manque pas de tenter de faire partager son enthousiasme pour l’hystérie. Lors de la soirée médicale du 15 octobre 1886, il expose à ses pairs viennois ce qu’il a appris de Charcot au travers d’une communication scientifique qui se veut révolutionnaire, un cas d’hystérie masculine. D’abord, on lui objecte que l’hystérie masculine est connue de longue date et, surtout, on met en doute qu’elle puisse avoir une causalité traumatique sans fondement lésionnel neurologique. Décidé à apporter une preuve clinique à l’aide d’un patient de l’Hôpital général [22], Freud est renvoyé à l’étymologie du terme d’hystérie, utérus, soit à une définition empruntée à un autre code langagier, celui de l’Antiquité grecque. S’il ne publie que très peu durant les cinq premières années de son installation comme neurologue, à part ses traductions de Charcot et celles de Bernheim sur l’hypnose, Freud se veut résolument thérapeute en pratiquant l’électrothérapie puis, dès 1887, l’hypnose.

Littérature et discours intérieur

31Pendant que Freud s’adonne à ses travaux pratiques d’hypnothérapeute, en 1887 Édouard Dujardin écrit un récit dans un style nouveau, celui du monologue intérieur, avec la publication des Lauriers sont coupés sous forme de feuilleton. Encore une histoire d’amour.

32Dans une conférence publique donnée au printemps 2021 sur les enjeux du récit documentaire [23], l’écrivain Arno Bertina revient sur cette révolution qui a marqué l’histoire de la littérature romanesque. Il la date du tout début du xxe siècle, avec l’apparition d’une technique dans la forme du récit. En plus du narrateur extérieur et omnipotent qui d’ordinaire donne sa vision du monde, et par là le rend intelligible, apparaît un narrateur d’un nouveau genre. Le livre n’est plus toujours donné comme une clé pour saisir le monde, il lui arrive désormais d’installer le lecteur « dans le désordre d’une tête », affirme Arno Bertina. Pour lui, Au bonheur des dames décrit parfaitement ce nouveau monde devenu trop vaste et trop complexe pour être saisi dans son ensemble en raison de la production démesurée d’objets de consommation permise par l’ère industrielle nouvelle. Le narrateur classique ne pouvant plus offrir une vision plus ou moins cohérente du monde, la littérature s’appuie de plus en plus souvent sur cet autre espace narratif qu’est le discours intérieur comme théâtre intime des tourments du narrateur.

33Dujardin amorce cette aventure en réduisant sa nouvelle aux pensées intérieures d’un dandy qui s’étalent sur les quelques heures qui le séparent de son rendez-vous galant. Même si Dujardin en revendique la paternité, c’est pourtant à d’autres auteurs que l’on associe la naissance de ce procédé littéraire. D’abord à Virginia Woolf, qui impose le courant de conscience, dans les années 1920, ou encore certainement à James Joyce, avec son Ulysse paru sous forme de feuilleton, de 1918 à 1920, avant d’être publié en 1922 à Paris par la librairie Shakespeare and Company. Il est amusant de noter que ces deux auteurs sont nés l’année du début de la parution du feuilleton de Zola. Sans oublier Samuel Beckett et ses voix installées dans une tête, « unique lieu [24] » du parlêtre, écrit Llewellyn Brown, qui prendront le relais après la Seconde Guerre mondiale.

34Dans ses considérations préliminaires au volume de La revue des lettres modernes consacré à Samuel Beckett, un écrivain de l’abstraction ?, Llewellyn Brown cite le journal de l’écrivain tenu durant la montée du nazisme, un des aspects les plus dévastateurs du discours capitaliste : « Je ne m’intéresse pas à une “unification” du chaos historique, pas plus que je ne m’intéresse à une “clarification” du chaos individuel, et encore moins à l’anthropomorphisation des nécessités inhumaines qui provoquent le chaos. […]. Le rationalisme est la dernière forme d’animisme [25]. » Brown souligne cette dernière affirmation de Beckett, surprenante et à quel point pertinente, pour conclure que « la soif des explications capables de créer de l’ordre dans la “machine incompréhensible” des événements historiques relève de la croyance religieuse en un Autre suprême et bienveillant, capable de bannir l’incompréhensible [26]. » Il faut ajouter, comme l’indique Lacan dans son hommage à Spinoza [27], que cet Autre n’est pas toujours bienveillant. Lacan livre une interprétation jamais formulée auparavant sur le drame de l’Holocauste : c’est une « résurgence », donc un phénomène qui n’est nouveau que dans sa forme technico-scientifique et qui peut se reproduire. « Il s’avère que l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture. » Il s’en explique plus loin : « Il y en a peu assurément pour ne pas succomber à la fascination du sacrifice en lui-même – le sacrifice signifie que, dans l’objet de nos désirs, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet Autre que j’appelle ici le Dieu obscur. »

35À mon avis, personne avant cette date, 1964, n’avait jamais pensé l’Holocauste en termes de tentation. « C’est le sens éternel du sacrifice, auquel nul ne peut résister, sauf à être animé de cette foi si difficile à soutenir, et que seul, peut-être, un homme a su formuler d’une façon plausible – à savoir, Spinoza, avec l’Amor intellectualis Dei. » L’égarement le plus terrible dans notre jouissance consiste dans ce mal de toujours, le sacrifice au Dieu obscur, auquel il est difficile de résister.

36Si l’on suit Beckett, le penchant quasiment naturel à vouloir rendre raison du chaos, par la croyance en un Dieu d’amour ou en un être suprême en méchanceté comme l’imagine Sade, peu importe, ne serait que le reliquat infantile d’une tendance animiste. Que reste-t-il alors au sujet pour s’orienter ? Il ne lui reste plus que sa propre voix qui résonne dans le vide de l’absence de réponse de l’Autre. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Llewellyn Brown propose le terme de « dénarration [28] » dans Beckett et l’écriture des ruines, néologisme qui suggère assez l’impuissance de la narration traditionnelle face au désordre du monde. Il faut désormais faire appel à d’autres modalités créatrices, comme le fera Beckett tout au long de ses œuvres.

37Le sujet de la modernité décrite par Zola à la fin du xixe siècle se trouve réduit, dans son égarement, à l’état d’individu soumis à de nouveaux désirs, la tentation est un des noms du désir, en particulier de concurrence effrénée à la consommation ; le surgissement des camps d’extermination nazis et des goulags durant le siècle suivant révèle le traitement des corps par la logique ségrégationniste permise par l’alliance de la science et du capitalisme ; à présent, la férocité des effets du discours capitaliste, paupérisation des travailleurs et crise du marché de l’emploi, rend plus patent encore le sens de la définition du terme d’individu tel que Lacan en use dans sa conférence « La troisième » en 1974. Son propos reste valable en ce xxie siècle : « Chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant. »

Capitalisme et individualisme

38Il ne faut pourtant pas considérer que l’individu prolétaire dépende seulement des contingences économiques, son statut répond de la structure langagière qui le détermine. Il importe donc de distinguer individu de sujet selon Lacan quand bien même il semble les confondre, comme c’est le cas durant son séminaire Encore. « Mon hypothèse, c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le même qui fait ce que j’appelle le sujet d’un signifiant. Ce que j’énonce dans cette formule minimale qu’un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. Le signifiant en lui-même n’est rien d’autre de définissable qu’une différence avec un autre signifiant. C’est l’introduction de la différence comme telle dans le champ, qui permet d’extraire de lalangue ce qu’il en est du signifiant [29]. » Comme il le précise dans cette même leçon de son séminaire, le signifiant, en tant que différence, « est signe d’un sujet » qui n’a pas d’autre substance que d’être une hypothèse. On peut alors considérer que l’individu, lui, n’est pas supposé, dans le cas présent, il est prolétaire, soit un sujet en panne de lien social.

39Le sujet, comme signe porté par la différence, croit d’emblée au deux et s’oppose à l’individu qui, lui, croit à l’individualité. « L’être parlant, lui, se croit deux, à savoir, comme on dit, maître de lui-même [30]. » Nous pouvons considérer que le sujet au langage paraît naturellement porté au lien social, ce que Lacan nomme discours et qu’il a conceptualisé durant son séminaire L’envers de la psychanalyse. Les lecteurs de Lacan savent combien il s’est toujours intéressé à la dialectique du Maître antique et de l’esclave, dont il a extrait « le thème hégélien fondamental – le désir de l’homme est le désir de l’autre[31] ».

40Le sujet n’est pas effectivement maître en sa demeure, qui est le langage, qu’il habite selon une première modalité du discours que Lacan identifie à l’inconscient : le discours du Maître. Un sujet est toujours sujet d’un signifiant.

Discours du Maître

Description de l'image par IA : Deux flèches entre S1 et S2, une croix, un signe dollar et un alpha.

Discours du Maître

41Le $ est représenté sous un premier signifiant S1, signifiant maître, auprès d’un second S2, le savoir qui produit l’objet paradoxal, l’objet a. Paradoxal car il est un produit du discours du Maître, comme le formule Guillermo Rubio d’une façon éclairante : « un excédent [32] ». L’objet a est un excédent en tant qu’il excède au langage qui le produit, il est réel dans le sens où l’entend Lacan, à savoir comme « l’expulsé du sens [33] ». L’objet a, dans le discours du Maître, est de trop dans la mesure où sa production, en lieu et place du langage, entraîne une « perte dans l’identité [34] », comme l’indique si justement Lacan dans son séminaire sur l’invention du plus-de-jouir, D’un Autre à l’autre. Il est si bien en trop que c’est d’ailleurs la vocation d’un autre discours d’opérer à son « évidement [35] », le discours analytique.

42Le discours analytique n’est pas seul à opérer avec l’objet en trop, le service rendu par les technosciences à l’expansion des marchés a tordu le discours du Maître en discours capitaliste. Dans sa conférence à Milan, « Du discours psychanalytique », Lacan parle du discours du Maître et « du discours capitaliste, qui en est le substitut [36] ». Il en propose une écriture qui montre la substitution entre deux termes du discours du Maître : S1/$ (à lire S1 sur $) devient $/S1, modifiant sensiblement le rapport au petit a. Dans le discours du capitalisme, l’objet a est en lien, par une flèche en diagonale, avec le signifiant maître qui a barre sur le sujet (S1 est sur $). Ce lien peut s’entendre comme ce qui de l’objet fait signe du sujet à l’aide d’un insigne S1, tel le nom d’un produit de consommation de marque, par exemple une pomme ou un crocodile. Lacan donne un autre exemple dans « Radiophonie » : « On [y] achète n’importe quoi, une bagnole notamment, à quoi faire signe d’intelligence, si l’on peut dire, de son ennui, soit de l’affect du désir d’Autre-chose [37]. » En instituant le $ sur la barre du S1, le sujet se voit mis en lien direct avec le petit a, relation totalement exclue par l’agencement des trois autres discours, l’objet a du discours analytique n’y étant présent que comme semblant, position de l’analyste, afin d’opérer à son évidement.

Discours du capitaliste

Description de l'image par IA : début tableau 1re rangée  début fraction 5 sur flèche vers le bas fin fraction flèche vers le bas 2e rangée  barre oblique inversée textsc s l inférieur à début fraction 5 sur flèche vers le bas fin fraction fin tableau

Discours du capitaliste

43Dans le discours capitaliste, l’objet n’est pas en position de semblant, il est produit, réel, par le savoir de la technoscience vers lequel le sujet divisé se tourne inlassablement, mû par sa soif de consommation. L’illusion du discours capitaliste consiste à mettre le sujet $ à la place du maître pour commander au savoir de produire un plus-de-jouir susceptible de le combler. L’individualisme repose sur une mécanique propre à générer ennui et désir d’Autre-chose, comme l’écrit Lacan, avec un trait d’union. L’individu ignore que sa division n’est pas apaisée par son plus-de-jouir, bien au contraire, parce qu’il veut ne rien savoir de son aliénation signifiante. C’est dans ce cadre que le discours hystérique peut se montrer d’une certaine efficacité.

44Le discours hystérique est bien antérieur au discours capitaliste, il suffit de se reporter aux propos de Lacan sur Socrate, compagnon de longue date, qui jalonnent son enseignement depuis son séminaire Le transfert jusqu’à sa conférence sur Joyce, dans laquelle il parle de lui comme d’un « parfait hystérique [38] ». Parfait en ce qu’il est un questionneur redoutable du Maître, détruisant toute prétention de maîtrise du savoir. Il faut ajouter Hegel, « le plus sublime des hystériques [39] » de l’histoire, toujours selon Lacan. Parfait et sublime est l’hystérique d’avoir su insuffler au Maître antique un désir nouveau, celui de savoir. Il faut ajouter Lacan dans cette même veine, son être de savoir cause toujours notre désir de le lire sans cesse, lui qui s’est également qualifié d’« hystérique parfait [40] ». Sans oublier le thème proprement hégélien du désir comme désir de l’Autre, qui deviendra une des définitions de la névrose et, en particulier, de l’hystérique, qui fait du désir de l’Autre l’objet même de son fantasme, ce que la cure analytique a pour tâche de dénouer.

45Une fois opérée la conceptualisation des mathèmes des quatre discours fondamentaux, Lacan parle de l’hystérie en des termes quelque peu nouveaux. Ainsi cet extrait du séminaire dans lequel il passe d’un registre à un autre : « L’hystérique n’est pas esclave », dit-il en référence au discours du Maître antique. Et il poursuit : « Donnons-lui maintenant le genre de sexe sous lequel ce sujet s’incarne le plus souvent. Elle fait à sa façon une certaine grève. Elle ne livre pas son savoir. » La grève n’est pas seulement une concession faite aux airs du temps d’après 1968, elle fait référence à ce qui constitue les conditions de la subjectivité de l’époque centrée sur la marchandisation de la plus-value liée au marché du travail. Cela dit, même dans ce nouveau cadre du discours du maître sans majuscule, le discours du capitaliste, l’hystérie reste égale à elle-même : « Elle démasque pourtant la fonction du maître dont elle reste solidaire, en mettant en valeur ce qu’il y a de maître dans ce qui est l’Un avec un grand U, dont elle se soustrait à titre d’objet de son désir [41]. » Si elle démasque la vanité du maître à refuser la castration et à la lui imposer par son refus, elle en reste solidaire.

46Avec l’exemple de Denise, on pourrait avancer que l’hystérique, contemporaine du discours capitaliste, dénonce l’imposture non pas tant du Maître, il ne tient plus le haut de l’affiche depuis longtemps, que des maîtres multiples qui se déclinent en autant d’Uns-dividus, au sens d’individus qui se croient maîtres d’eux-mêmes grâce à la facticité de leurs plus-de-jouir. Il n’y a rien de moins individualisé qu’un individu et son plus-de-jouir en toc, et pourtant bien réel, produit en usine à la chaîne.

47La découverte de l’inconscient par Freud et l’usage nouveau du discours intérieur dans la littérature romanesque sont des manifestations du nouvel individualisme engendré par le discours du Maître réduit au discours capitaliste. Chaque individu est réellement un prolétaire dans la mesure où il n’a pas de quoi faire lien social, rendu à son état d’isolement de sujet complété par ses objets de jouissance, l’individualisme.

Identification de participation

48Dans la première leçon du séminaire L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, le 16 novembre 1976, Lacan reprend les trois identifications freudiennes de sa psychologie des foules, l’identification d’amour au père, l’identification neutre par le trait unaire et enfin « une identification de participation [42] », qu’il fait équivaloir à l’identification hystérique selon Freud. Pourquoi Lacan soutient-il que Freud « épingle » l’identification de participation comme identification hystérique ? Si l’on se reporte au texte de Freud, et ce quelle que soit la traduction française, l’expression d’identification de participation n’existe pas.

49Lacan interprète donc le phénomène décrit par Freud. Cette identification est particulière, car il ne s’agit ni d’amour, ni d’attrait sexuel pour l’objet servant l’identification, puisque Freud écrit qu’il s’agit d’une « identification par le symptôme » et qu’elle survient par « la voie de l’infection psychique [43] ». Il donne pour exemple une crise de jalousie provoquant un accès hystérique chez la jeune fille d’un pensionnat, à cause de la lettre qu’elle reçoit et qui, par voie d’infection psychique, provoque le même type de crise chez ses camarades envieuses de connaître les mêmes délicieux tourments de l’amour. Il ne faut pas croire que ce genre de phénomènes n’existe plus. Ils se produisent malheureusement dans la plus grande méconnaissance de la découverte freudienne, comme nous pouvons en avoir le témoignage sur France Culture à propos de « L’étrange contagion des collégiens de Morez [44] ». Une épidémie de malaises parmi près d’une vingtaine de collégiens, avec passage dans les services d’urgences médicales, a alerté l’Agence régionale de santé, jusqu’à ce qu’un spécialiste des troubles neurologiques fonctionnels évoque un « syndrome psychogène collectif » comme origine de ce mal épidémique. La notion même de symptôme ayant disparu de la nosographie médicale la plus répandue, l’enseignement de Freud lié à l’hystérie n’est plus d’aucun secours, tout comme celui de Lacan sur les discours comme liens sociaux.

50Lacan traduit l’identification par le symptôme en identification de participation pour mettre l’accent sur le fait qu’il s’agit d’une participation de jouissance liée à un même désir. Le symptôme est jouissance et tient par là au réel, comme il nous le rappelle dans sa conférence « La troisième » : « J’appelle symptôme ce qui vient du réel. […]. Le sens du symptôme n’est pas celui dont on le nourrit pour sa prolifération ou extinction, le sens du symptôme, c’est le réel en tant qu’il se met en croix pour empêcher que marchent les choses au sens où elles se rendent compte d’elles-mêmes de façon satisfaisante, satisfaisante au moins pour le maître. »

51Substituer la notion d’identification par le symptôme par celle d’identification de participation accentue la dimension de discours dans lequel le symptôme s’inscrit toujours. En ce sens, l’hystérique se fait l’interprète du symptôme du discours capitaliste en l’incarnant, elle se fait la croix qui entrave la marche du maître. Le cas d’Octave Mouret et de sa complice Denise est exemplaire. Avec son sens de la femme, Mouret se pose comme maître supposé savoir ce que veut une femme pour sa jouissance, et ça marche tant qu’elle veut bien y croire. Octave Mouret suscite de nouveaux désirs de convoitise qui se propagent comme une épidémie. Plus le sujet assouvit ses appétits et plus il accroît son insatisfaction, qui relance inexorablement son appétit selon la logique même du plus-de-jouir. Le fantasme prend pour objet le désir de l’Autre que figure Mouret selon la définition même du sujet hystérique. Mouret lui-même se trouve piégé de se nourrir de l’appétit qu’il développe chez les femmes. Il tombe dans une impasse quand Denise se refuse à lui et qu’il imagine décupler son empire commercial pour forcer son admiration et sa crainte, qualités bien propres au maître. Par sa dérobade à servir réellement d’objet de jouissance, Denise pousse Mouret à plus d’inventivité et c’est finalement dans un autre registre qu’elle le fait désirer savoir, celui de l’amour et des valeurs sociales qu’elle réussit à imposer pour améliorer le sort de ses employés. Par quoi elle prouve le mot de Lacan sur les rapports de l’hystérique au maître : « Elle veut un maître sur lequel elle règne [45]. »

52Le désir de l’Autre, représenté par Octave Mouret, s’avère bien être un perturbateur endocrânien, d’abord pour lui-même, j’ai tenté de le relever dans le texte. Il est tout aussi évident que le narrateur d’Au bonheur des dames, lorsqu’il décrit les tourments de Denise, montre combien elle est également totalement déboussolée par cet objet qu’elle se refuse à être pour son maître. Ces désordres qui agitent son esprit ne sont perceptibles que par les signes que décrit le narrateur extérieur.

53Lorsque Arno Bertina propose de considérer que les changements de la société décrits par Émile Zola ont favorisé l’émergence du courant de conscience en littérature, avec son corollaire, l’apparition du discours intérieur, comme une réponse à ces bouleversements, nous pourrions le suivre et envisager ce procédé comme le signe d’un nouveau symptôme, au sens de ce qui objecte au bon fonctionnement du discours dominant, un symptôme du discours capitaliste.

Arno Bertina et ses Je suis une aventure

54Arno Bertina est un adepte de cette technique, dont il use dans la plupart de ses œuvres, il suffit de se reporter à l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder pour le présent numéro de L’en-je lacanien pour le constater. Nous pourrions même considérer que Bertina sait à quel point le sujet qui s’incarne dans le « je » du narrateur en littérature est absolument impuissant à assurer la moindre identité. « Je » devient une véritable aventure dans ses œuvres, lui qui a écrit une fiction sous ce titre Je suis une aventure. Dans ce roman, il est grandement question d’un personnage nommé Rodgeur Fédérère qui est et qui n’est pas à la fois le tennisman connu de tous, semble-t-il, Roger Federer. Le lecteur se perd à suivre, durant une partie du roman, ses pérégrinations avec une statue de cire exposée à Londres qui serait lui, sa forme, ou bien un cousin. Les chemins qui s’ouvrent au lecteur sont multiples, parfois même simultanés, et les genres relèvent tour à tour de la fiction, du fantastique, de la philosophie, du roman initiatique… Le narrateur est lui-même perdu dans son livre : « Si les premières pages de ce roman étaient en moi, où étaient-elles ? Et qu’y faisaient-elles ? Végétaient-elles ? Circulaient-elles en échangeant avec d’autres souvenirs enfouis, se mêlant à eux, les informant à mon insu ? J’étais démuni, un peu écrasé ou subjugué, une partie de ma vie s’organisait en mon absence [46]. » Je est une aventure qui promène le lecteur, le perd sans cesse, loin de toute identité capitonnée une bonne fois pour toutes – cette « une bonne fois pour toutes » n’ayant d’ailleurs jamais existé.

55Llewellyn Brown le développe à souhait dans sa longue étude sur l’écriture au xxe siècle, Figures du mensonge littéraire. La littérature romanesque œuvrerait désormais, selon lui, à partir de l’impuissance reconnue du langage à représenter le narrateur, ainsi le roman confierait-il à la lettre elle-même la charge de supporter et d’incarner l’objet innommable qu’est le sujet qui s’y exprime. Dans cette perspective, il considère que « par son incipit, le roman s’ouvre sur un fond d’absence, il consacre sa coupure absolue d’avec le discours commun, d’avec le langage “référentiel [47]”. » Chaque page de Je suis une aventure s’ouvre presque par cette coupure d’avec le discours courant, ouvrant sur un espace créé ex nihilo. Par exemple, ce dialogue entre la femme et la forme à propos de Rodgeur est tout à fait significatif :

56

« La femme : – Mais le génie ? La grâce ?
La forme : – Ouh ce serait long à expliquer, il faudrait que vous lisiez tout ce qui précède. On ne déboule pas comme ça dans un roman en demandant un résumé de ce qui s’est passé [48]. »

57Bien évidemment, tout lire est impossible, comme tout dire, d’autant plus que ce passage se poursuit en évoquant un élément hors de son propos, un match de 2002, Roger Federer contre Andy Roddick. Chaque livre, chaque page, chaque thématique est un commencement absolu de l’aventure des identités multiples faite pour perdre le lecteur. La virtuosité de l’écrivain ne manque pourtant pas de s’exprimer au travers de descriptions dignes des auteurs réalistes classiques, tel Zola, comme j’ai pu en faire l’expérience. Du tennis, de ses règles, de ses champions et de son histoire, j’ignorais tout, jusqu’aux noms et aux visages des plus célèbres. Après la lecture de certains passages, j’ai eu la curiosité de visionner des extraits d’archives filmées pour constater que je pouvais parfaitement identifier Federer ainsi que d’autres joueurs grâce aux descriptions très minutieuses de matchs réalisées par Bertina.

58Si Je suis une aventure est un livre ludique et à l’imaginaire surabondant, il n’en reste pas moins un ouvrage, comme la plupart des livres de cet auteur, qui traite de questions éthiques. Ainsi, le narrateur de Je suis une aventure prête-t-il au personnage Federer la formule d’un commandement moral rapportée dans une page du journal L’équipe écrite par Arno Bertina : « Si j’ai une obsession, dans la vie, c’est bien celle de ne pas m’inventer d’ennemi. » Formule qui revient plus d’une fois dans les réflexions du narrateur sur la grâce. Est-elle donnée ? Se mérite-t-elle ? Peut-on la gagner ? Le désir du tennisman, son plaisir à jouer, ne se maintient qu’à ce prix : ne pas céder sur ce désir, les championnats ne sont qu’un jeu, il n’y a pas lieu de faire de son adversaire un ennemi. C’est choisir le désir, dans son lien à l’autre, contre la jouissance dévastatrice prêtée à un Autre imaginaire dont s’alimentent les tentations identitaires racistes qui font de certains autres, des ennemis à combattre. L’autre figure importante avec laquelle dialogue également le narrateur de Je suis une aventure est Le traité du zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert Maynard Pirsig, philosophe américain. La portée éthique de cet ouvrage s’apparenterait au détachement spinozien qui consiste, comme le fait à sa façon le tennisman, à ne pas vouloir prêter d’intention à l’adversité.

59On conçoit qu’Arno Bertina ne soit pas seulement écrivain, il est également citoyen engagé pour accueillir le je de tout semblable. Le dehors, son premier roman, sous-titré La migration des truites, entraîne le lecteur en compagnie de quelques personnages en exil, autour de l’indépendance de l’Algérie. C’est sans doute dans Anima Motrix que la thématique de la quête d’identité prend une ampleur encore plus vaste, mêlant encore une fois les voyages puisque « “Je” n’est que la somme des lieux traversés [49]. » Dans ce roman, comme dans bien d’autres de ses livres, les lieux sont multiples. La thématique des métamorphoses d’Ovide contamine le « je » du narrateur, au point que le personnage, dans une seule et même phrase, peut changer d’identité pour faire entendre ceux qui n’ont pas ou plus de voix, des clandestins qui errent tels des zombis, en Europe ou tout près.

60Des châteaux qui brûlent est un roman sur lequel nous nous sommes déjà arrêtés dans l’entretien avec Arno Bertina publié ici. Je reprends une de ses réponses sur l’usage qu’il fait du discours intérieur, c’est une des prouesses remarquables de ce livre. L’auteur parvient à diffracter en plusieurs voix, et d’une façon tout à fait convaincante, la voix de ses narrateurs : « Ce mouvement (une voix majeure contestée par les voix mineures) est celui de presque tous mes romans, dans lesquels la voix de narration est mise à mal, déstabilisée par des voix secondaires, par des murmures, qui profitent des failles de la voix principale pour remonter à la surface et se faire entendre. » La finalité, s’il y en a une, mais à considérer les préoccupations humaines de l’auteur, il est difficile de ne pas la lui prêter, est sans doute de vouloir faire entendre l’espoir d’une communauté au-delà de l’individualisme. Je cite la fin de l’entretien : « Dans ce roman, l’intrigue devenait donc : en occupant notre usine, en retenant prisonnier le secrétaire d’État, en ne travaillant plus, ces femmes et ces hommes vont-ils pouvoir fabriquer du commun désiré et non du commun subi ? Vont-ils ou vont-elles pouvoir se singulariser sans devenir des solitudes ? Et cela va-t-il s’entendre dans leur façon de parler, de se décrire les uns les autres, de raconter ce qu’il leur arrive au sein de l’usine assiégée par les forces de l’ordre qui veulent récupérer le secrétaire d’État ? Je crois que oui, mais je ne veux pas répondre à la place du lecteur. »

61Croire que oui, qu’il est possible de sortir de l’Un de solitude par un mouvement commun, revient à croire qu’une voix commune peut s’élever pour le triomphe d’une même cause. Mais la chute du roman, qui signe l’échec de cette utopie, n’est sans doute pas totalement étrangère à la sorte de prison dans laquelle, par bien des aspects, bon nombre des personnages, une quinzaine nous dit Bertina, se révèlent enfermés par un discours intérieur dévastateur. Ainsi, Cyril, un salarié de l’usine qu’il occupe avec ses camarades : « Souvent je me parle mal, je suis ouvrier dans un abattoir de volailles et je me parle mal, j’ai validé il y a longtemps que je ne suis rien [50]. » Plus loin un autre personnage, Céline : « Sans réfléchir, j’ai validé le fait qu’un Petit Poucet ne pouvait pas faire de grandes choses. Ce qu’on valide sans réfléchir, qui le valide ? Qui parle à ce moment-là ? Celui qu’on est vraiment ? C’est quoi, “être vraiment” ? Comment ça se mesure [51] ? » Rien ne sauvera chacun de ce discours intérieur ravageur qui finit par précipiter son je dans un objet de rebut, un pas grand-chose.

62Rien ne vient confirmer l’espoir qu’une voix commune, gonflée par le nombre, pourrait sortir chaque Un, ce prolétaire dont nous parle Lacan, ce pro-le-taire, de la solitude, de son enfermement dans ses désordres intérieurs. Cet espoir anime Hamed, un des personnages de Des châteaux qui brûlent. Ses camarades lui reprochent de ne pas assister aux réunions et ainsi de ne pas prendre la parole, ce à quoi il réplique : « Oui je ne parle pas moi-même, mais sur les cent trente qu’on est ici, comment imaginer que c’que j’aurais pu dire ne sera dit par personne [52] ? »

Jouissance participative

63Le procédé narratif qui consiste à entrer dans le désordre d’une tête ne peut manquer de résonner avec la notion de plus-de-jouir qui, dorénavant, incarne ce qu’il en est de l’objet a. Ainsi Lacan, dans Télévision, insiste-t-il pour rappeler ce qu’il a déjà avancé durant son séminaire. Il y évoque « la précarité de notre mode » de jouissance, pour préciser, « qui désormais ne se situe que du plus-de-jouir », et il insiste, « qui même ne s’énonce plus autrement [53] ». Le mode de manifestation de l’objet a est donc dépendant de l’histoire contemporaine, il ne s’appréhende aujourd’hui que comme plus-de-jouir. Ce passage de Télévision est sans concession à l’égard de ce qu’il nomme « l’humanitairerie de commande dont s’habillaient nos exactions ». Il fait référence aux violences infligées par le colonialisme en imposant à d’Autres peuples nos modes de jouissance.

64Ce texte reste précieux par les interprétations que Lacan fait du sujet de l’époque post-soixante-huitarde. Époque marquée par la revendication de pouvoir jouir sans entraves, c’est-à-dire sans les entraves que l’on suppose imposées par le discours du Maître. On connaît la réponse de Lacan adressée aux contestataires de Mai 68 : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez [54]. » Car, comme il le confirmera plus tard, « c’est démontré historiquement : à savoir qu’il n’y a pas de discours du maître plus vache que à l’endroit où l’on a fait la révolution [55]. » L’histoire se répète, elle fait ses révolutions, mais le sujet, lui, ne change pas, sauf à se voir réduit au silence par l’individualisme qui l’isole avec son plus-de-jouir.

65Comment s’incarne aujourd’hui l’hystérique comme symptôme du dis cours du capitaliste ? En interprétant l’identification hystérique comme une identification de participation, Lacan ouvre peut-être une voie pour considérer la position du sujet contemporain, éclairant par là une nouvelle forme de complicité, toujours aussi ambiguë, entre discours capitaliste et discours hystérique. La demande de plus de voix participative serait alors à tenir comme une tentative utopique de sortir de la jouissance autistique et mortifère du discours intérieur.

66Il suffit d’écouter les plaintes de sujets concernant le fait de ne pas être entendu, d’abord dans le milieu du travail. Des clameurs de la rue ont fait vibrer dans des dizaines de villes un « Ça suffit ! » par lequel Marc Strauss résume le mouvement des gilets jaunes et des indignés. « C’est trop inégal, c’est trop injuste ! Ça suffit [56] ! » Au-delà de la revendication de plus de justice dans la répartition des richesses, il faut peut-être s’interroger sur la jouissance en cause et viser, comme le propose Colette Soler dans Écrit sous Covid, une « interprétation analytique des jouissances qui gouvernent les forces effectivement en jeu [57]. » Dans cette perspective, je propose de rassembler en un même ensemble plusieurs mouvements de contestation, non seulement celui des gilets jaunes et du mouvement qui l’a précédé, celui des indignés, mais aussi celui des différentes communautés qui demandent à être entendues sans considération pour le fait qu’elles soient numériquement minoritaires. Que chaque voix soit recevable, en dehors de toute représentativité statistique, implique que les notions mêmes de majorité et de minorité ne comptent plus. S’il n’existe plus de minorité, il n’existe plus de majorité non plus, au sens d’universel, juste des voix de contestation.

67Ce phénomène se qualifie de démocratie participative et il se manifeste ouvertement au niveau de la politique, au sens classique du terme, qui s’en réclame. On peut considérer qu’il s’agit de la marche logique de toute démocratie, un progrès ou un danger selon ses penchants politiques, mais la question n’est pas là. Si l’on regarde les informations qui circulent sur les réseaux sociaux, on constate que des présidents de différents pays se voient eux-mêmes poussés à poster leurs propos selon les circonstances du moment, qui sont souvent des moments de crise, comme n’importe quel autre individu peut le faire. Ce qui compte, ce ne sont plus tant les dits que ce qui pousse à dire, soit en participant à ces réseaux sociaux justement nommés, car ils rallient des masses parfois en grand nombre tout en étant ouverts à des sujets parfaitement isolés, soit, encore, en participant à des manifestations dans les rues. La campagne de vaccination contre le covid 19 nous aura donné de bons exemples.

68Au-delà des revendications, dénonciations et oppositions proférées, il me semble que s’exprime une modalité de jouissance nouvelle, que j’appellerai demande de plus-de-voix participative. Ce plus-de-jouir fondé sur l’illusion d’une voix commune serait un moyen pour libérer les individus de leur isolement, soit, pour reprendre le terme de l’écrivain qui m’a aiguillé dans cette veine, du désordre dans leur tête. Si l’Autre est diffracté en autant de figures multiples, chacun choisissant la sienne, conséquence logique de l’effondrement du discours du Maître universalisant, il n’en reste pas moins vrai que chacun reste soumis aux manifestations de l’inconscient. La jouissance du discours intérieur, bien souvent dérangeante, impose au sujet d’en répondre. Qui parle quand je dis, « je me suis dit que… » ? Il y a peu de temps, s’est mise à gronder dans les rues une question inquiétante, qui rappelle tant de pages noires de l’histoire : « Mais Qui ? Qui ? »


69À ne pas assumer l’hypothèse de l’inconscient comme Autre, c’est-à-dire l’Autre voix du discours intérieur comme étant celle du sujet, celle qui valide ce qu’il se dit quand il se dit « je », alors le risque est grand que l’imaginaire ne prenne le relais pour écrire les pires scénarios fantasmatiques qui soient. Si le discours hystérique peut avoir de véritables portées sociales, en servant toutes sortes d’utopies, comme donner un droit légitime de parole à chaque minorité et faire avancer la législation, il peut aussi servir certaines figures du Dieu obscur et l’appel à la restauration de discours du maître toujours plus vaches, comme le dit Lacan.

70Il le rappelait dès son séminaire L’identification, à propos de la sensibilité du sujet hystérique aux émotions et de sa tendance à suivre les traces du désir de l’Autre dans « l’utopie, la détresse, voire la fiction, bref, […] c’est par la voie de la manifestation comme on peut s’y attendre, que se montrent tous les aspects symptomatiques [58]. » Le sujet hystérique est toujours prêt à s’émouvoir et à foncer, tête baissée, contre les discours dominants. Il est tout aussi vrai que l’on parle de manifestation symptomatique. J’émets l’hypothèse que la demande de plus-de-voix participative est un tel symptôme. S’il a sa valeur sociale, il faut aussi considérer son envers, qui est de servir le discours du maître. L’individu est finalement pris entre un discours intérieur qui peut le couper de tout lien social, et parfois de façon dévastatrice, et un discours commun dans lequel il peut perdre sa voix. Il n’y a pas de voix commune, hors la jouissance participative de « gueuler » ensemble, mais seulement des causes communes. Là seulement reste un espoir pour un désir qui engage chaque sujet en son nom propre, sans aller contre l’autre pour jouir de l’ériger en ennemi. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Lacan considérait que le « discours du maître n’a qu’un contrepoint, c’est le discours analytique, encore si inapproprié [59]. » À quoi il faut ajouter que ce discours ne tient pas sans la valse des autres, dont celui de l’hystérique qui donne le pas.


Date de mise en ligne : 07/12/2021

https://doi.org/10.3917/enje.037.0059