D'un Lambert l'autre ou le « Wunderblock » de Balzac
- Par André Vanoncini
Pages 6 à 19
Citer cet article
- VANONCINI, André,
- Vanoncini, André.
- Vanoncini, A.
https://doi.org/10.3917/balz.014.0005
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- Vanoncini, André.
- VANONCINI, André,
https://doi.org/10.3917/balz.014.0005
Notes
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[1]
Gérard Genette, Figures III, Paris, Le Seuil, coll. « Poétique », 1972, p. 253.
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[2]
Louis Lambert, CH, t. XI. Toutes les citations renverront à cette édition. Les indications de pages figurent entre parenthèses dans le corps du texte.
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[3]
On peut consulter à ce sujet Michel Nathan, « La droite et la courbe : unité et cohérence de Séraphîta », Littérature, 1972, en particulier pp. 45-46.
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[4]
Sur la genèse de Louis Lambert, voir La Comédie humaine, CH, t. XI, « Introduction » de Michel Lichtlé, pp. 570-575, et « Histoire du texte », pp. 1470-1492.
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[5]
Sur ce sujet, voir Anne-Marie Baron, Balzac et la Bible. Une herméneutique romanesque, Paris, Honoré Champion, 2007.
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[6]
Sur l’androgyne balzacien, voir, entre autres, Lucienne Frappier-Mazur, « Balzac et l’androgyne. Personnages, symboles et métaphores androgynes dans La Comédie humaine », AB 1973.
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[7]
Sur le rôle de l’« Avertissement du Gars » dans la genèse de Louis Lambert, voir Michel Lichtlé, CH, t. XI, « Introduction », pp. 566-567.
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[8]
Voir Roger Pierrot, Balzac, Paris, Fayard, 1994, pp. 27-28.
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[9]
Ainsi, le narrateur affirme avoir été poussé par son père à préparer Polytechnique. Roger Pierrot, dans l’ouvrage cité ci-dessus, ne fait pas mention d’une telle pression que les parents de Balzac auraient pu exercer sur leur fils. On constate par ailleurs un décalage entre la prétendue sortie du collège par le narrateur et le renvoi probable de Balzac du même établissement en avril 1813. Voir ibid., pp. 29-30.
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[10]
Voir Gérard Genette, Figures III, op. cit, pp. 243-245.
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[11]
Dans « Balzac philosophe ? », AB 1999-I, p. 102.
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[12]
Voir à ce sujet Jean-Yves Tadié, « Balzac ou la mémoire qui tue », AB 1999-I, pp. 169-175.
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[13]
Voir à ce sujet Michel Lichtlé, CH, t. XI, pp. 1575-1576, note 1 de la p. 653.
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[14]
Madeleine Ambrière a bien caractérisé ce point : « L’alliance des naturalistes et des mystiques [dans le texte de Balzac], curieuse au premier abord, s’explique aisément quand on constate que Balzac choisit en fait parmi les naturalistes ceux qui sont à la fois des philosophes et même des voyants, et parmi les mystiques ceux qui, “voyant” le monde, expliquent l’univers et l’homme de manière rationnelle et scientifique. Ainsi se trouvent précisés tout à la fois les limites du mysticisme auquel s’intéresse Balzac et le lien entre lectures mystiques et naturalistes, qui n’est autre que la science » (CH., t. I, p. 1113, note 1 de la p. 8).
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[15]
Max Andréoli souligne la tradition cratyliste dans laquelle s’inscrit ce type de raisonnement (Le Système balzacien. Essai de description synchronique, Atelier national de reproduction des thèses, Lille, 1984, t. I, p. 177).
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[16]
Voir à ce sujet Anne-Marie Baron, Balzac ou les Hiéroglyphes de l’imaginaire, Paris, Honoré Champion, 2002.
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[17]
Roger Pierrot, dans son ouvrage biographique, signale à la suite de J. Martin-Demézil (Balzac à Vendôme, Tours, 1950, p. 34), parmi les internes du collège de Vendôme, un Théodore, Louis, Lambert Tinant dont l’auteur a dû se souvenir (Balzac, op. cit., p. 26). Quant à Allan Pasco, il voit dans la partie lamb le signifiant anglais de l’agneau divin que s’apprêtent à dévorer les loups parisiens. Conscient de la témérité de cette interprétation, il en ajoute une deuxième qui se fonde sur la relation entre le personnage de Balzac et la lumière, en l’occurrence divine, puisque un « lambert », ainsi baptisé d’après le nom de son inventeur, est l’unité mesurant la luminance (« Les Proscrits et l’unité du Livre mystique », AB 1999-I, p. 86, note 39).
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[18]
Sur l’état mental et physique de Louis Lambert à la fin de sa vie, voir Michel Lichtlé, CH, t. XI, « Notes et variantes », p. 1591, note 1 de la p. 683.
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[19]
Nous suivons ici Myriam Roman, tout en augmentant son analyse de quelques points supplémentaires. Voir son article « Avatars romanesques du penseur chez Mme de Staël, Balzac et Hugo », Romantisme, no 124 (2004-2), pp. 97-98.
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[20]
Les variantes analysées par Michel Lichtlé (CH, t. XI, « Histoire du texte », p. 1488) en témoignent éloquemment.
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[21]
Éric Bordas note à propos des sentences de Louis Lambert : « Le contenu des énoncés intéresse, intrigue, mais, à la limite, peu importe sa compréhension : l’énoncé matérialise une nouveauté textuelle, qui prouve la capacité généreuse d’accueil de la prose narrative, laquelle peut prendre en charge toutes les formes de discours, et surtout recueillir tous les discours du savoir. Désormais, la philosophie se fait dans le roman, comme l’histoire est faite par le roman » (« Romanesque et énonciation “philosophique” dans le récit », Romantisme, no 124 [2004-2], p. 61). L’argument est sans doute pertinent si on adopte le point de vue que son auteur porte sur l’évolution du discours romanesque global. Il ne saurait s’appliquer en revanche à l’originalité de la pensée balzacienne.
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[22]
Le Chef-d’œuvre inconnu, CH, t. X, p. 436.
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[23]
Au sens de Michel Serres, Genèse, Paris, Grasset, 1982, p. 41 : « Qu’est-ce que l’ichnographie […] ? C’est l’ensemble des profils possibles, l’intégrale des horizons. L’ichnographie est le possible, ou le connaissable ou le productible, c’est le puits aux phénomènes. Elle est la chaîne complète des métamorphoses du dieu marin Protée, elle est Protée soi-même. »
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[24]
Sigmund Freud, « Notiz über den Wunderblock », Gesammelte Werke, Frankfurt, S. Fischer Verlage, 1999, Band 13, pp. 387-391. Traduction française : « Note sur le “bloc-notes magique” », dans Huit études sur la mémoire et ses troubles, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 2010, pp. 129 sq.
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[25]
Henri Meschonnic a défini les implications de cette « solidarité dynamique ».
1Le narrateur de Louis Lambert est témoin et acteur de l’histoire qu’il raconte, statut que Genette, se référant à cet exemple, nomme « homodiégétique [1] ». Le même narrateur ne se prive pas, par ailleurs, d’expliciter sa fonction énonciatrice, notamment aussi par le biais de commentaires sur ses propres compétences techniques en matière de style et d’organisation argumentative. Ainsi affirme-t-il, à propos de l’exposé des théories swedenborgiennes que lui avait fait son condisciple au collège de Vendôme : « Cette doctrine, que je m’efforce aujourd’hui de résumer en y donnant un sens logique, m’était présentée par Lambert avec toute la séduction du mystère, enveloppée dans les langes de la phraséologie particulière aux mystographes » (pp. 617-618) [2]. Or, cette aspiration à la clarté et à la cohérence, exprimée dans d’autres interventions similaires du narrateur, ne semble pas avoir produit l’effet escompté. La réception de Louis Lambert, à côté de celle de Séraphîta, révèle une série d’interrogations et de problématisations qui, depuis la parution de ces œuvres, ont délimité certains territoires de la critique balzacienne.
2Le Livre mystique, on le sait, est la seule composante de La Comédie humaine à avoir subi un refus d’homologation pour non-conformité au dogme réaliste. À part cette excommunication brutale, la même œuvre a fait l’objet de marginalisations et de prises de distances, celles-ci pouvant aller du doute amusé jusqu’au silence gêné, en passant par l’irritation, l’impatience ou l’indifférence [3]. À l’opposé, on note bien évidemment et fort heureusement les adeptes du « Balzac visionnaire » qui, à la suite des considérations décisives, mais longtemps négligées, de Baudelaire, ont accordé au Livre mystique la place éminente qu’il mérite. Les contributions au présent volume de L’Année balzacienne confirment d’ailleurs la vivacité de cette deuxième tendance.
3Ce fait ne nous empêchera pourtant pas de manifester notre compréhension à l’égard de ceux qui ont pu éprouver quelque difficulté, voire lassitude, à pénétrer dans les arcanes du mysticisme balzacien. Car il est frappant qu’une œuvre comme Louis Lambert, malgré son vœu affiché d’éviter l’opacité d’un certain discours mystique, ne cesse de mettre en doute sa propre efficacité communicative. Balzac y multiplie en effet les variations de registre, les médiatisations, les équivoques, les relativisations, les mises en garde et les aveux d’impuissance. Dès sa première intervention, le narrateur ne juge qu’une poignée de destinataires capables d’apprécier pleinement le cas qu’il va exposer : « Pour quelques lecteurs, notre récit résoudra ces questions » (p. 589). Plus loin, il fait appel à la patience de la même clientèle, par une formule assez inhabituelle sous la plume d’un auteur guetté par les sarcasmes de la critique : « Ceux auxquels ce livre ne sera pas encore tombé des mains comprendront, je l’espère, les événements qui me restent à raconter […] » (p. 657).
4Sans doute, la gestation fort longue de son œuvre explique-t-elle, en partie, la difficulté qu’éprouve Balzac à maîtriser, dans la version définitive, les raccordements et rafistolages devenus nécessaires [4]. Mais tout pertinent que soit cet argument, il ne nous délie pas de la tâche d’étudier l’état ultime de Louis Lambert comme un arrangement textuel aussi complexe que significatif dans son immanence.
5Il faudra se pencher d’abord sur les relations qui se tissent entre Louis Lambert et son condisciple anonyme, lequel, en tant que narrateur, semble s’associer de manière évidente à son créateur Honoré de Balzac.
6Louis Lambert, fils unique de tanneur, lecteur de la Bible à cinq ans, consommateur boulimique d’œuvres mystiques et de toute sorte de littérature ensuite, doué de voyance d’après le diagnostic de Mme de Staël (p. 595), présente une identité christique, enrichie de traits rousseauistes [5]. Tout son parcours ultérieur d’incompris, voire de persécuté (p. 612 et 645) confirme ce statut. L’adolescent montre par ailleurs la faculté de moduler son énergie (p. 606 et 612), ce qui le hisse au rang de « spécialiste ». Âme divine et nature angélique (p. 644), il se compare aux fondateurs de nouvelles formes de pensée, comme Jésus, Mahomet, Bouddha, Bernard de Palissy, Napoléon, Cuvier ou Geoffroy Saint-Hilaire. Louis Lambert possède enfin un physique qui le fait apparaître comme un des plus beaux androgynes de La Comédie humaine [6] : « Maigre et fluet » (p. 605), d’une carnation blanche, son corps est « une merveille digne de la sculpture » (p. 639). Doué du tempérament vaporeux et mélancolique des jeunes filles en attente d’amour (p. 612), il ressemble à « ces fleurs prévoyantes qui ferment leurs calices à la bise, et ne veulent s’épanouir que sous un ciel pur » (p. 639).
7Face à ce portrait fortement idéalisé, le narrateur se place presque toujours en retrait. Silencieux sur ses origines et son enfance, il ne se révèle qu’à partir de son internat, commencé plus tôt que celui de son futur compagnon. Lecteur omnivore certes lui aussi, il demeure cependant plutôt inaperçu de la part de ses maîtres et condisciples, surnommé « le Poète en dérision de [ses] essais » (p. 603) et bientôt considéré comme « l’écolier le moins agissant, le plus paresseux, le plus contemplatif de la division des Petits » (ibid.). Doté d’une mémoire « étendue », il estime cette dernière pourtant « loin d’être aussi fidèle que […] celle de [s]on camarade » (p. 595). Peu enclin aux envolées mystiques, il se contente de faire promouvoir ses propres qualités par les propos de Louis Lambert. Quand celui-ci s’exclame : « Nous serons tous deux les chimistes de la volonté » (p. 623), le narrateur bénéficie d’une valorisation directe. L’intention est à peine moins perceptible quand l’incarnation exemplaire de l’androgyne estime soudain la puissance du génie illustrée par des proportions physiques contraires aux siennes, mais identiques à celles de Balzac : « Il s’arrêta, le frappa le front, et me dit : “Singulier fait ! chez tous les grands hommes dont les portraits ont frappé mon attention, le col est court. Peut-être la Nature veut-elle que chez eux le cœur soit plus près du cerveau” » (p. 642). Le narrateur, s’il se délecte certes des encouragements de son camarade, n’en reconnaît pas moins sa supériorité à tous les égards (p. 623). Ce n’est qu’après avoir quitté Vendôme et connu le destin ultérieur de Louis Lambert qu’il semble vouloir rééquilibrer ce rapport de force. Il est vrai que, pendant ce temps, Louis Lambert a vu ses aspirations créatrices étouffées par le matérialisme parisien (pp. 646-657) et sa passion pour Pauline se muer en spiritualité végétative, alors que le narrateur, le cœur apparemment bronzé par la lutte avec le monstre mondain, se présente désormais en organisateur avisé de son récit. Pour devenir auteur, producteur d’œuvres fictives (pp. 624-625), il a fallu tuer le penseur prophète et ange : « Tu vivras, toi », dit Louis Lambert à son camarade, « mais moi, je mourrai. Si je le peux, je t’apparaîtrai » (p. 638). Comme Victor Morillon avant lui [7], il est le double idéalisé de l’écrivain, sa face divinisée, aussi indispensable à son mythe créateur que toujours exposé à son récit destructeur.
8Que Balzac n’ait pas eu entièrement confiance en les capacités de ses lecteurs à lui rendre justice dans cette affaire dialectique, nous l’avons déjà vu auparavant. C’est bien la raison pour laquelle il multiplie dans Louis Lambert, comme il ne le fait probablement nulle part ailleurs, les renvois à son propre personnage, à sa vie et à ses œuvres. Ainsi Louis Lambert, à l’opposé du physique de son créateur, nous l’avons vu, possède-t-il pourtant la qualité de son regard et de sa voix (p. 605). Quant au narrateur, il insiste à trois reprises sur des attestations de congruence entre son identité et celle de Balzac. Il s’agit de l’évocation de Barchou de Penhoën, voisin de dortoir réel au collège de Vendôme (p. 602), du Traité de la volonté, attribué à Raphaël de Valentin dans La Peau de chagrin en guise d’hommage à l’ouvrage précoce de Louis Lambert, voire de Balzac lui-même (pp. 624-625) [8], de Pauline de Villenoix, dont le nom est rappelé par celui de l’amante du même Raphaël de Valentin, et qui par sa nature angélique supérieure s’apparente à une femme de qui le narrateur voudrait « dérober au monde le nom, les traits, la personne et la vie, afin d’avoir été seul dans le secret de son existence et pouvoir l’ensevelir au fond de [s]on cœur » (p. 644) – il s’agit en fait de Mme de Berny.
9Or, malgré la crédibilisation ainsi opérée, on continue à vouloir imaginer une fiche d’identité du narrateur légèrement déviante de celle de Balzac. Non seulement il demeure quelques incompatibilités entre les deux au niveau des données biographiques [9]. Mais surtout, la pénétration de l’extradiégétique, par définition incommensurable en raison de la contingence de ses éléments constitutifs, dans la sphère restreinte et ordonnée de la diégèse produit un effet de distanciation proche de celui de la métalepse [10]. Si la congruence entre les instances du protagoniste, du narrateur et de l’auteur est en partie grande, elle ne se résume donc en aucun cas à une consubstantialité.
10Ce fait, sans doute, peut paraître banal au niveau de son enjeu théorique général et de sa fortune littéraire. Il prend cependant une signification particulière dans Louis Lambert parce qu’il en révèle une propriété structurelle de grande portée. On constate, en effet, que cette œuvre ne se borne pas à maintenir une tension permanente entre les sources créatrices du récit : elle soumet aussi à un régime d’instabilité constante ses nombreuses références aux savoirs.
11Louis Lambert, souvenons-nous, découvre la Bible dès l’âge de cinq ans. Il étend et approfondit cette culture originaire par la lecture d’ouvrages mystiques, dont Du ciel et de l’enfer de Swedenborg semble le plus déterminant (p. 595). C’est après avoir entendu l’adolescent l’interroger en termes de mystique suédoise que Mme de Staël décide de le faire inscrire au collège de Vendôme (ibid.).
12Là, il cherche à faire partager au narrateur ses « croyances relatives aux anges » (p. 616). Celui-ci, certes charmé par les intuitions de son nouveau compagnon, adopte pourtant une position essentiellement matérialiste. Il n’hésite pas à parler de « raisonnements faux » produits par son interlocuteur, de même qu’il avoue, non sans condescendance, n’avoir lu que bien plus tard et par simple « curiosité » (ibid.) les œuvres du prophète suédois. Quant aux anges, il les qualifie de « délicieuses illusions » (p. 628) et de « chimères » (p. 636) sorties tout droit de « la crédulité naturelle au jeune âge » (p. 616).
13Les deux positions contraires sont loin, cependant, de se figer dans un fixisme doctrinaire. Max Andréoli a bien montré qu’elles se conditionnent l’une l’autre afin de faire avancer la quête d’un idéal fusionnel et unitaire :
« Louis Lambert et le narrateur […] constituent un couple, maître et disciple, qui ne va pas sans rappeler à certains égards celui de Dante et de Godefroid. Le narrateur et son « faisant » voudraient, chacun de son côté, par deux démarches qui s’opposent, marier des contraires, et dans le domaine de la philosophie y parviennent : « matérialisme » et « spiritualisme » se trouvent identifiés comme les deux faces d’un seul et même fait [11]. »
15L’effort consenti pour accomplir cette progression est considérable, la part revenant à Louis Lambert étant bien plus importante que celle assumée par le narrateur. Ce déséquilibre s’explique par le contexte épistémologique dans lequel s’inscrit la création de l’œuvre. Louis Lambert se présente, en effet, comme le détenteur d’une mémoire culturelle totale [12]. Grâce à ses lectures, il s’est familiarisé avec les différentes manifestations du mystère, telles que la science des Hindous, les mythes de l’Antiquité, les merveilles du judaïsme et du christianisme, les cultes magiques du Moyen Âge, enfin les observations de Gall, Lavater et Mesmer (pp. 629-631). Refusant « les minutieuses pratiques de l’Église romaine », il voit dans le Christ, à la fois homme et désincarnation divine, « le plus beau type de son système » (p. 639).
16Or, venu au monde en 1797, Louis Lambert ne manque pas de soumettre son savoir mystique à l’épreuve du rationalisme empirique. Sa démarche consiste à « rassembler des faits épars et [à] procéder par l’analyse, seul flambeau qui puisse nous guider aujourd’hui à travers les obscurités de la moins saisissable des natures » (p. 636). On comprend dès lors que les pôles d’une pensée dialectisée ne déterminent pas seulement la discussion entre le narrateur et Louis Lambert, ils organisent aussi la réflexion propre à ce dernier :
« Son œuvre [le Traité de la volonté] portait les marques de la lutte que se livraient dans cette belle âme ces deux grands principes, le Spiritualisme, le Matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies ; sans qu’aucun d’eux ait osé les fondre en un seul. D’abord spiritualiste pur, Louis avait été conduit invinciblement à reconnaître la matérialité de la pensée. Battu par les faits de l’analyse au moment où son cœur lui faisait encore regarder les nuages épars dans les cieux de Swedenborg, il ne se trouvait pas encore de force à produire un système compact, fondu d’un seul jet ».
18Les parcours intellectuels des deux amis de collège continuent pourtant à tracer leurs lignes en zigzag même après que leurs voies se sont séparées. Louis Lambert monte à Paris pour s’initier aux sciences de son temps, analytiques et classificatrices. Arrivé à ce point extrême de sa progression dans l’espace géographique et dans la réflexion matérialiste, il amorcera vite le mouvement de recul. Il déplore, en observant l’exemple parisien, la fragmentation des savoirs, l’inefficacité des institutions scientifiques et politiques, toujours prêtes à investir des moyens grands à des fins petites, et à inverser ainsi les lois de l’ordre naturel (p. 649). Comme d’autres formes de civilisation antérieures, la capitale du xixe siècle, malgré sa célèbre devise, est appelée à péricliter : « Quand l’effet produit n’est plus en rapport avec sa cause, il y a désorganisation » (p. 650). Geoffroy Saint-Hilaire est une des rares références à sortir indemne de ce gâchis. Sa conception palingénésique de l’unité du vivant permet, en effet, à Louis Lambert d’imaginer sur le modèle des évolutions ayant abouti à l’homme, une continuité ascendante de transformations entre l’homme et Dieu (pp. 652-653) [13].
19En dernière instance, Louis Lambert revient à Swedenborg. Dans l’ultime des lettres envoyées à son oncle, datée du 25 novembre 1819, il présente le mystique suédois comme le premier à avoir su fusionner les grandes religions du monde, notamment aussi en rendant à « leur doctrine une raison pour ainsi dire mathématique » (p. 656). Swedenborg se voit donc attribuer une position supérieure parce qu’il aurait fait entrevoir Dieu sur la base d’une démarche rationalisée inconnue à ses prédécesseurs. Cette révélation, Louis Lambert ne cherche plus à la transposer en texte, mais en acte. Son but est désormais de se replier dans la sphère désertique de l’anachorète, expérience dont il va jusqu’à attendre un pouvoir rédempteur : « Cette tentative peut sauver le monde, aussi bien que la croix de Jérusalem et le sabre de la Mecque. L’une et l’autre sont fils du désert » (p. 657). Or, on le sait, Louis Lambert devra subir l’épreuve de la tentation féminine incarnée par Pauline de Villenoix. Et il parviendra, tout en aspirant à la fusion passionnelle avec son amante, à éviter dans une large mesure la réalisation charnelle de cette union. Pauline, qui veille sur son existence silencieuse après qu’il a été déclaré fou par les médecins parisiens, affirme n’en avoir connu la nature humaine, y compris peut-être sexuelle, que dans ces terres recluses qui servent régulièrement dans La Comédie humaine à figurer un espace paradisiaque : « Depuis trois ans, à deux reprises, je l’ai possédé pendant quelques jours : en Suisse où je l’ai conduit, et au fond de la Bretagne dans une île où je l’ai mené prendre des bains de mer » (p. 684). Rien ne s’oppose plus dès lors à ce que Louis Lambert passe les dernières années de sa vie dans un état de torpeur méditative. C’est à son ancien condisciple d’en recueillir et de transcrire les dernières traces de pensée, fragments publiés ensuite en deux séries à la fin de son récit.
20Il ne fait pas de doute que le narrateur, à ce moment de sa carrière, a déjà fortement atténué son scepticisme matérialiste à l’égard du mysticisme de son ami, comme le montrent ses formulations nuancées au moment de son voyage commun avec M. Lefebvre (p. 676). Quelques années plus tard encore, il estime, après avoir consulté les représentants de la science moderne, que les « spéculations philosophiques » du jeune Louis Lambert « devraient le faire admettre au nombre de ces grands penseurs apparus à divers intervalles parmi les hommes pour leur révéler les principes tout nus de quelque science à venir, dont les racines poussent avec lenteur et portent un jour de beaux fruits dans les domaines de l’intelligence » (p. 625). Louis Lambert et le narrateur ont donc progressé, au fil des ans, vers des positions philosophiques presque identiques [14]. Il n’en reste pas moins que le premier s’est enfermé dans le silence, rendu bientôt définitif par sa mort prématurée, alors que le second s’astreint à porter à la connaissance publique les témoignages épars laissés par son ami génial.
21Un tel dispositif narratif, assez singulier dans les annales de la littérature, n’aide certes pas à désambiguïser les énoncés philosophiques qu’il a pour tâche de produire. Il ne s’agit là, cependant, que de l’aspect le plus voyant d’une problématisation du sens à tous les niveaux où il est censé se manifester. À commencer par les spéculations du jeune Louis Lambert quant au processus générateur de la langue humaine et des unités distinctives qui permettent de la structurer : « Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée, de la pensée au verbe, du verbe à son expression hiéroglyphique, des hiéroglyphes à l’alphabet, de l’alphabet à l’éloquence écrite, dont la beauté réside dans une suite d’images classées par les rhéteurs, et qui sont comme les hiéroglyphes de la pensée ? » (p. 591) [15].
22Que les mots, et tout particulièrement les noms propres, soient susceptibles de s’adjuger des significations au-delà de leur fonction dénotative, La Comédie humaine en fournit d’innombrables exemples [16]. Aussi le nom de Lambert a-t-il donné lieu à différentes tentatives de motivation de la part des commentateurs, d’autant plus que Balzac le soumet, par le biais de son porteur, à une opération analytique : « Je ne suis pris d’aucun amour pour les deux syllabes Lam et bert » (p. 655) [17].
23Rien de ce qui touche au génie incompris ne semble définitif, univoque et stable. Le Traité de la volonté, le seul ouvrage du personnage dont on puisse supposer qu’il ait contenu une pensée discursive et hiérarchisée, a été confisqué par le père Haugoult, puis vendu « probablement à un épicier de Vendôme » (p. 624), avant de disparaître. Les restes de ses textes manuscrits se résument à un journal discontinu de son séjour parisien (pp. 646-657) et à cinq « essais informes » de lettres d’amour (pp. 660-675) que le narrateur reconstitue péniblement, puisque Pauline est supposée avoir « détruit les véritables lettres qui lui furent adressées, fastes éloquents du délire qu’elle causa » (p. 660). La même Pauline enfin ne juge pas utile de noter les rares sentences produites par son mari cataleptique [18], sauf en un premier temps. Ce sont ces quelques fragments que le narrateur recueille pour les publier en deux séries de pensées finales (pp. 684-691) [19].
24Balzac, comme on le voit, a mis en œuvre des moyens remarquablement complexes pour empêcher que certains passages de son texte se figent en exposés théoriques [20]. Ce serait toutefois aller trop vite en besogne que d’inférer de ce procédé la primauté d’une énonciation polyphonique sur la possibilité même d’un contenu saisissable et systématisable [21]. Le texte balzacien, même dans ses énoncés apparemment les plus embrouillés ou les plus énigmatiques, nous laisse toujours la chance d’ouvrir une porte vers une possible signification en profondeur, ne serait-ce d’ailleurs qu’à travers le riche potentiel associatif qu’il recèle.
25Ainsi, la célèbre parole de Louis Lambert : « Les anges sont blancs » (p. 682), captée par le narrateur au cours de sa visite à Villenoix, perd-elle un peu de son opacité une fois qu’on la rapporte à d’autres occurrences du blanc ou de ses équivalents dans La Comédie humaine, comme notamment le mélange indifférencié de couleurs. Séraphîta en offre des échantillons en partie explicités. La « muraille de peinture [22] » censée représenter Catherine Lescault, en revanche, se passe de commentaires explicatifs. Il n’empêche que Frenhofer est un frère de Louis Lambert, puisque dans sa quête de l’idéal il parvient lui aussi à la vision ichnographique [23], au prix, sans doute, de la destruction de son existence matérielle.
26Le discours balzacien fonctionne à la façon du Wunderblock caractérisé par Freud [24]. Même dans ses figurations les plus énigmatiques à première vue, telles que la sentence de Louis Lambert ou la toile de Frenhofer, il offre la trace d’inscriptions antérieures, déposées dans les couches plus ou moins épaisses de l’œuvre. Il se présente, en d’autres mots, comme une « forme-sens [25] » que seule la dynamique incessante d’un univers total permet d’appréhender dans ses expressions individuelles. C’est pourquoi toute approche qui s’autolimite par le respect absolu d’un présupposé idéologique ou méthodologique ne peut mener qu’à une vision partielle, voire déformatrice de cet ensemble. Louis Lambert, par la réception clivée qu’il a connue, a certes été un enjeu significatif de ce genre d’aporie. Depuis que l’œuvre a pu se libérer des corsets doctrinaires, elle est devenue une des plus belles invitations à découvrir la magique profondeur de Balzac.