L’Art de la paix // Bertrand Badie (Paris : Flammarion, 2024, 242 p.)
- Par Antoine Vermauwt
Pages 164 à 165
Citer cet article
- VERMAUWT, Antoine,
- Vermauwt, Antoine.
- Vermauwt, A.
https://doi.org/10.3917/ris.137.0164
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https://doi.org/10.3917/ris.137.0164
1 Comment comprendre que la guerre projette toujours son ombre pesante sur la paix, et que l’on ne puisse penser cette dernière indépendamment de la première ? La paix n’est-elle jamais que l’intervalle entre deux guerres, pour reprendre la célèbre formule de Jean Giraudoux ? Telles sont les interrogations fondamentales que pose Bertrand Badie dans cet essai dense et érudit, toujours stimulant et dont le titre rappelle à dessein L’Art de la guerre de Sun Tzu. L’enjeu ? Prendre congé de la conception d’une paix-trêve et lui substituer l’idée d’une paix permanente. Il s’agit moins de maintenir la paix que de la construire (p. 150).
2 Docteur en science politique, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, spécialiste reconnu des relations internationales, l’auteur, qui ne fait pas mystère d’être animé par une précoce et ardente « passion » pour la paix (p. 227), se propose ici de prendre le contrepoint de cette tendance historique. De la paix, cet essai de philosophie politique ambitionne de faire un principe premier et supérieur : c’est, au fond, un plaidoyer pour repenser la Cité.
3 Le prologue insiste tout d’abord sur la nécessité de déjouer un piège étymologique, celui d’une pax latine renvoyant au pactum et conférant à la paix une dimension fondamentalement contractuelle. L’auteur rappelle en effet que la paix a trop souvent été l’otage du politique, dans une Europe où, historiquement, l’État et la guerre ont partie liée, l’un et l’autre se construisant et se nourrissant mutuellement. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la paix soit encore aujourd’hui emprisonnée dans cette dimension transactionnelle.
4 Car la paix ne saurait être une convention, simple objet de la bonne volonté du Prince : elle est, ou devrait être, un idéal de tranquillité collective, un « Éden vers lequel il convient de tendre » (p. 11), un bien commun, global, dont tous les êtres humains devraient être sinon les apôtres, du moins les patients bâtisseurs : telle est la conviction profonde de Bertrand Badie qui suggère, suivant le titre bien trouvé du premier chapitre, de « remettre la paix à l’endroit » (pp. 27-48). À l’instar d’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque pour qui de la paix dépendait le bonheur individuel, de l’abbé de Saint-Pierre qui, au commencement d’un XVIIIe siècle fort absolu, nourrissait l’espoir de rendre la paix perpétuelle, ou de Léon Bourgeois qui, dès avant la Grande Guerre, inventait pour ainsi dire le multilatéralisme en jetant les bases intellectuelles d’une Société des Nations, Bertrand Badie entend construire une paix positive. Contre ce principe, toutefois, une multitude d’obstacles s’élèvent : de l’État-nation – la puissance même étant vue comme un « principe belligène » (p. 140) – à l’esprit d’entre-soi, de la crise environnementale aux inégalités socio-spatiales, des populismes aux nationalismes.
5 Au service de la paix, tout à rebours, se trouvent ces instruments précieux que sont la diplomatie – cet « art de gérer les séparations » (p. 149) à l’éloge de laquelle se livre l’auteur –, le multilatéralisme, une gouvernance globale incluant aussi bien des acteurs étatiques que non étatiques, enfin l’ouverture culturelle – Bertrand Badie emprunte à Kant le concept d’hospitalité, qui se traduit, chez lui, par une majuscule quasi honorifique conférée au mot « Autre ». Le fondement de toute grammaire des relations internationales ? La réciprocité. À la base de toute éducation ? L’éducation à la paix. Il ne s’agit ni plus ni moins que de mettre un terme à la pédagogie hobbesienne et au primat de l’étude scolaire du fait militaire. En somme, L’Art de la paix mérite d’être lu. Disons mieux : il est aujourd’hui urgent d’en discuter les propositions.