2020-2030 : vers une décennie d’accroissement des inégalités ?
- Par Cécile Duflot
Pages 117 à 125
Citer cet article
- DUFLOT, Cécile,
- Duflot, Cécile.
- Duflot, C.
https://doi.org/10.3917/ris.118.0117
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- DUFLOT, Cécile,
https://doi.org/10.3917/ris.118.0117
Notes
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[1]
World Economic Forum, « Davos 2019 – The Cost of Inequality », YouTube, février 2019.
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[2]
Oxfam, Services publics ou fortunes privées ?, janvier 2019.
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[3]
Banque mondiale, Rapport 2018 sur la pauvreté et la prospérité partagée : compléter le puzzle de la pauvreté, Washington, septembre 2018.
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[4]
Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Inner Level, Londres, Penguin, 2018.
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[5]
Patrick GT Walker, Charles Whittaker, Oliver Watson et al., « The Global Impact of COVID-19 and Strategies for Mitigation and Suppression », Imperial College London, 26 mars 2020.
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[6]
Oxfam, « Le prix de la dignité. Un “plan de sauvetage économique pour tou.te.s” pour endiguer les ravages économiques de la crise du coronavirus et rebâtir un monde plus égalitaire », mars 2020.
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[7]
« Coronavirus : l’Argentine prépare un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes », Libération, 14 avril 2020.
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[8]
Rosa Cañete Alonso, Captured Democracy : Government for the Few, Oxford, Oxfam – CLACSO, décembre 2018.
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[9]
« L’Assemblée nationale ne compte quasiment plus de représentants des milieux populaires », Observatoire des inégalités, novembre 2018.
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[10]
Giacomo Tognini, « Not Just Trump And Bloomberg : Here Are The Billionaire Politicians Of The Decade », Forbes, décembre 2019.
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[11]
Alice Evans, « Politicising inequality : The power of ideas », World Development, vol. 110, octobre 2018.
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[12]
Aurore Lalucq, « La taxe environnementale est devenue la taxe antisociale par nature », Le Monde, 9 novembre 2018.
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[13]
Oxfam, « Celles qui comptent », janvier 2020.
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[14]
« Parité femmes-hommes dans le monde : les inégalités se réduisent, sauf au travail », Les Échos, 17 décembre 2019.
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[15]
Oxfam, « Celles qui comptent », op. cit.
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[16]
Oxfam, Services publics ou fortunées privées ?, op. cit.
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[17]
Rutger Bregman, Utopies réalistes, Paris, Seuil, 2017.
1Nous sommes le 30 janvier 2019, l’historien néerlandais Rutger Bregman, invité à un panel au Forum économique de Davos (Suisse), se confie à l’audience présente et aux caméras. Ses propos font le tour d’Internet : « C’est une première pour moi ici… et j’avoue que c’est une expérience déroutante. Je veux dire, déjà, 1 500 jets privés ont atterri pour écouter Sir David Attenborough parler de comment nous détruisons la planète… Ensuite, j’entends les gens parler avec des termes comme participation, justice, inégalités et transparence, mais personne ne soulève le vrai problème qu’est l’évasion fiscale, on est d’accord ? C’est comme être à une conférence de pompiers sans avoir le droit de parler d’eau [rires dans la salle]. Il y a dix ans, le Forum économique de Davos s’interrogeait sur les mesures que les entreprises devaient prendre pour éviter une crise sociale majeure […]. Et la réponse était claire : arrêter la philanthropie et se concentrer sur une seule chose : la fiscalité. Aujourd’hui encore, il ne s’agit que de cela : la fiscalité, la fiscalité, la fiscalité » [1].
2Oxfam International, par le biais de sa directrice générale, Winnie Byanyima, était également présente à Davos cette même année pour présenter son rapport Services publics ou fortunes privées ?, et un chiffre-choc : 82 % de la richesse produite en 2018 a été accaparée par les 1 % les plus riches tandis que les plus pauvres n’en ont reçu qu’une miette. En cause : un système économique défaillant qui privilégie une poignée d’individus au détriment du plus grand nombre et qui peine à lutter contre l’évasion fiscale des multinationales, privant les États de milliards d’euros de recettes liées à l’impôt [2]. Face à cela, la lutte contre les pratiques fiscales dommageables et une imposition progressive sont des mesures indispensables. Car il s’agit en effet bien de cela : la fiscalité, la fiscalité, la fiscalité. Mais pas seulement. Ainsi la décennie 2020, qui, avec la pandémie de Covid-19, s’ouvre sur une crise sanitaire majeure, doit obliger les responsables politiques à reprendre les choses en main : les inégalités ne sont pas une fatalité.
Réduire les inégalités et questionner la pauvreté à la base
3Le calcul des inégalités mondiales relève d’un rapport mathématique pondéré, portant sur une série de données, dont des extrêmes : les richesses détenues par les plus riches et celles détenues par les plus pauvres. Selon Oxfam, en 2018, les 1 % les plus riches possèdent plus de deux fois les richesses de 6,9 milliards de personnes, soit 90 % de la population mondiale, tandis que la moitié la plus pauvre du monde vivait avec moins de 5,50 dollars par jour.
4Or, s’il était une chose qui était à portée de main d’ici à 2030, c’était bien celle-ci : l’éradication de l’extrême pauvreté, premier des 17 objectifs de développement durable (ODD) fixés à l’Agenda 2030 des Nations unies. La communauté internationale se félicitait, en 2010, de voir ce taux de pauvreté réduit de moitié par rapport à 1990, avec cinq ans d’avance sur le premier agenda à 2015 [3]. Le défi demeure néanmoins énorme pour l’Afrique subsaharienne, qui abrite plus de 50 % de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté, et a déploré en 2015 9 millions de pauvres supplémentaires, portant leur nombre total à 413 millions de personnes. Sans action volontariste, à travers la collecte d’impôts domestiques, ou l’aide au développement qui peut soutenir le déploiement de services publics essentiels sans creuser le déficit fiscal des bénéficiaires, près de 90 % de ses habitants pourraient vivre dans l’extrême pauvreté en 2030. Mais cette pauvreté ne concerne pas seulement les pays du Sud, et les ODD visent aussi les pays riches, qui doivent améliorer leur fiscalité ou leurs prestations sociales. Un objectif qui n’apparaît pas vain alors que les États-Uniens voient leur espérance de vie se réduire depuis 2014 du fait de suicides et de surdoses d’opiacés, ou que la France compte un nombre croissant de femmes travailleuses pauvres et précaires. Partout, la fracture grandissante entre l’élite et les 99 % produit un coût social terrible : les pays inégalitaires sont traversés par la méfiance, par un plus grand nombre de délits, par un niveau de bonheur plus faible et par davantage de pathologies mentales [4].
5C’est dans ce contexte qu’intervient la pandémie de Covid-19 et avec elle, d’abord, la nécessité de maîtriser cette crise pour sauver des vies – le virus menace la sécurité alimentaire de 50 millions de personnes en Afrique de l’Ouest, d’après la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), et pourrait tuer jusqu’à 40 millions de personnes dans le monde [5]. Ensuite vient l’urgence d’y répondre de façon coordonnée pour éviter le scénario catastrophe qui verrait 500 millions de personnes supplémentaires basculer dans la pauvreté, un bond en arrière de trente ans dans certaines régions du monde [6].
6Pour Oxfam, cette crise sanitaire oblige cruellement les gouvernements à penser de façon systémique et à replacer la solidarité internationale et l’accès aux services de santé au cœur des politiques publiques. C’est ainsi que nous avons présenté un plan de sauvetage économique universel demandant aux gouvernements de mobiliser au moins 2 500 milliards de dollars afin de chercher à arrêter la pandémie, d’aider les pays les plus vulnérables et d’empêcher un effondrement économique mondial. Des principes le gouvernent : le versement immédiat d’espèces et de subventions aux personnes et, sous conditions, aux entreprises ; la question de la dette, dont on sait qu’elle asphyxie les économies de nombre de pays pauvres ou à revenu intermédiaire, comme le Kenya, qui consacre actuellement près de 50 % de ses recettes fiscales au remboursement de la dette, ou le Ghana, où le service de la dette représente un budget 11 fois supérieur à celui alloué à la santé : une ineptie. Après le premier pas du G20, qui a concédé à suspendre les remboursements de la dette bilatérale pour 2020, il faudra aller plus loin et acter une annulation, et pas seulement une suspension, des remboursements de dettes des pays les plus pauvres pour l’année 2020, au risque sinon de transformer la bouffée d’oxygène qui leur est aujourd’hui donnée en une nouvelle asphyxie dès demain. Surtout, au-delà des mesures d’urgence, cette crise vient illustrer la nouvelle géopolitique de la dette : aux créanciers historiques – essentiellement les États occidentaux – qui se coordonnaient au sein du Club de Paris, ont désormais succédé d’autres pays – Chine et Arabie saoudite notamment –, ainsi que des banques privées. Il faut donc revoir la gouvernance mondiale de la dette, et refonder un cadre multilatéral pour permettre une gestion durable de celle-ci.
7L’augmentation de l’aide internationale et la création d’impôts de solidarité d’urgence seraient également des outils efficaces pour amortir les chocs de la crise – l’Argentine s’est ainsi distinguée en annonçant, le 13 avril 2020, discuter une proposition de loi pour créer un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes [7]. Cette initiative confirme que la logique post-2008, qui a fait passer les entreprises avant les citoyens, ne peut plus prévaloir. La société civile, qui pousse en ce sens pour rééquilibrer l’économie, doit être entendue. Cela participerait de la construction d’un monde plus égalitaire, axé sur la redevabilité et la réciprocité des États et des entreprises, et poserait des bases saines pour lutter contre les inégalités.
La régulation publique et l’exercice du pouvoir citoyen sont décisifs
8Le réflexe premier d’une majorité des commentateurs politiques et médiatiques les a menés à comparer la crise sanitaire de Covid-19 à la crise financière de 2008. Il s’agit d’une erreur, car c’est oublier le fait que les mauvaises réponses d’alors – dictées par le marché pour le conforter et installer les conditions de son expansion –, en plus d’être nocives, ne sauraient être à la hauteur des enjeux du « monde d’après » que ces commentateurs convoquent tout aussi volontiers.
9Car la posture des États doit changer « quoiqu’il en coûte » : le financement de l’après-crise, en effet, ne doit pas se faire au prix d’une nouvelle décennie d’austérité au détriment des peuples. L’État, tant comme régulateur que garant en dernier ressort, doit être ferme : les grandes entreprises et les grandes fortunes doivent participer à l’effort de guerre à la hauteur de leurs moyens. Cela passera inévitablement par des politiques fiscales plus justes et redistributives, et en priorité par un impôt sur ces grandes fortunes.
10Il est en effet de la responsabilité des États et des gouvernements d’opérer des arbitrages justes et de redire que les intérêts privés doivent concourir à l’intérêt général sans le prédominer. Ces dernières années, le poids des lobbies, leur accès et proximité avec les pouvoirs ont indéniablement entravé la lutte contre les inégalités ou contre le changement climatique, et conforté une idéologie néolibérale dont les citoyens paient les pots cassés. Dans le triptyque État-entreprises-citoyens, les citoyens et la société civile ne jouent pas à armes égales et cette asymétrie d’influence est lourde de conséquences sur les politiques publiques.
11La question de qui prend les décisions, qui les dicte, qui édicte les lois est centrale. Une étude menée par Oxfam et le Conseil latino-américain de sciences sociales (CLACSO) dans les pays du sous-continent révèle ainsi 13 situations dans lesquelles de très riches ont usé de leur pouvoir et de leur influence pour obtenir des règles fiscales préférentielles [8]. En France, Oxfam avait milité lors des débats autour de la loi Sapin 2, en 2017, pour la publication obligatoire des agendas des responsables politiques afin que l’empreinte législative des lobbies soit connue et les influences assumées. L’organisation avait aussi interrogé la création des inégalités au sein des entreprises du CAC 40 : en 2009, un patron du CAC 40 gagnait en moyenne 96 fois plus que le salaire moyen au sein du CAC 40, un ratio passé à 119 en 2016. Oxfam a ainsi pris part au débat lors de la loi PACTE, en 2018, pour mobiliser contre l’évasion fiscale et le verrou de Bercy et demander, dans les entreprises, un encadrement du versement des dividendes, une transparence sur les écarts de salaires et un rééquilibrage de la gouvernance au sein du CAC 40. Avec quelques succès et, hélas, la confirmation que les mentalités changent bien plus vite que les lois.
12Si beaucoup d’avancées peuvent être obtenues au niveau parlementaire, il est indispensable que les élus représentent au mieux la société. Or, aux inégalités d’accès aux responsables politiques en leurs lieux s’est ajouté le sentiment d’une rupture du contrat social alimenté par les faits. En France, la composition sociologique de l’Assemblée nationale, qui compte 76 % d’élus cadres et de professions intellectuelles supérieures, soit 4,4 fois leur part dans la population active [9], achève de brosser le portrait d’un pouvoir déconnecté de la population. Au niveau mondial, la tendance est similaire, sinon pire : la décennie 2010 a vu bondir le nombre de milliardaires parmi les chefs d’État, de gouvernement ou membres des parlements nationaux – qu’il s’agisse de Donald Trump aux États-Unis, de Sebastián Piñera au Chili, successivement de Saad Hariri puis Najib Mikati au Liban, de Savitri Jindal en Inde ou de Chung Mong-joon en Corée du Sud [10]. Cette crise de la représentation fragilise les sociétés, engendre une hausse de l’abstention aux élections et s’accompagne de l’émergence d’un nationalisme de droite, tandis que la démocratie et les droits humains reculent. Et le mécontentement vis-à-vis des responsables politiques est palpable : selon le cabinet Verisk Maplecroft, en incluant la France, l’Algérie, le Chili, le Liban, l’Espagne, l’Irak, etc., ou des territoires tels que Hong-Kong, près d’un quart des pays de la planète ont connu en 2019 des contestations politiques d’ampleur. Cette tendance, inédite depuis les années 1960, ne devrait pas faiblir en 2020, et a fortiori durant les premières années de la décennie qui s’ouvre, les facteurs de leur déclenchement étant toujours réunis : injustice fiscale, inquiétude sur le pouvoir d’achat, déconnexion des élites, corruption, inégalités, érosion des droits des femmes, recul de la liberté de la presse ou de manifester, etc.
13Toutes ces mobilisations visent à changer le rapport de forces, alors que les peuples semblent être les seuls à pouvoir contraindre les dirigeants à réduire le fossé entre les riches et les pauvres. Plus les citoyens seront organisés et capables de se faire entendre, plus grandes seront leurs chances de faire bouger les lignes : dans les années 2000, les inégalités de revenus ont connu un recul phénoménal en Amérique latine, grâce aux États qui ont augmenté l’imposition des plus riches, relevé les salaires minimums et investi dans la santé, l’éducation et autres services publics. L’un des principaux moteurs de tels progrès a été la force des citoyens rassemblés pour exiger ces changements [11].
Réparer l’économie et la fiscalité avec la justice sociale, environnementale et de genre
14Il n’existe pas d’unité pour mesurer la déconnexion des élites économiques et politiques avec le reste des populations, qui en subissent pourtant toutes les externalités. Mais le monde dans lequel se calfeutrent les 1 %, depuis lequel ils distribuent les cartes du jeu économique mondial, s’inscrit dans une logique macroéconomique et historique du capitalisme, qui associe à un centre dominant des entités sous dépendance, dominées. C’est ainsi qu’au fossé économique entre riches et pauvres et au fossé de la représentation politique, s’ajoute le fossé symbolique et territorial des rapports de forces entre États. Hérité de la géographie des rapports entre le Nord exploitant et le Sud exploité, il rappelle, au niveau domestique, le fossé opposant les métropoles urbaines à leurs périphéries et campagnes, ou la logique fiscale des sièges d’entreprises basés offshore quand leurs centres de production sont onshore, ou encore la logique juridique de la responsabilité diluée des maisons-mères de grandes entreprises du Nord vis-à-vis de leurs filiales dans les pays pauvres. Ces logiques mortifères – entretenues par les organes du multilatéralisme, dont la réforme et l’ouverture deviennent urgentes – dessinent une géopolitique des inégalités systémiques qui doit être combattue. Les débats sur la relocalisation des activités vont dans ce sens, avec un contrôle accru des États, ouvrant parfois le champ à des nationalisations.
15Au niveau microéconomique, les inégalités existent aussi entre les individus, avec des injustices et une logique de hiérarchisation fondée sur la classe, le genre, l’ethnie, l’orientation sexuelle, etc. Dans le monde, les 10 % les plus riches sont ainsi à l’origine de 50 % des émissions de gaz à effet à serre et responsables d’un réchauffement de la planète que les plus pauvres subissent en première ligne. Il faut donc aider les pays vulnérables à s’adapter aux changements climatiques : les pays riches doivent mettre en place des instruments financiers de la justice climatique. En France, les plus riches doivent contribuer à hauteur de leur impact et de leurs moyens par le biais d’une fiscalité verte progressive, et non l’inverse, comme le dénonçaient à raison le mouvement des gilets jaunes. En effet, si la taxe carbone touche les ménages français à hauteur de 0,2 % de leurs revenus en moyenne, elle prélève 0,1 % des revenus des 10 % de ménages les plus riches, contre 0,6 % de ceux des 10 % les plus pauvres [12]. La question des exemptions doit aussi être posée : les secteurs plus polluants que le transport routier, à savoir l’aviation et le secteur maritime, ne sont pas taxés, faisant peser injustement le poids de l’impôt davantage sur les ménages des classes moyennes possédant une voiture que sur les entreprises telles qu’Air France.
16Pour réduire ces inégalités et les rendre compatibles avec l’enjeu environnemental, il est aussi nécessaire de repenser la fiscalité au niveau international, en cohérence avec l’Accord de Paris sur le climat et les objectifs de neutralité carbone. Il convient également d’examiner en amont les subventions et les mécanismes d’investissements qui profitent encore par trop aux énergies fossiles, au détriment des énergies renouvelables. Enfin, piloter la commande publique pour favoriser les entreprises à impact carbone faible ou neutre est indispensable, associé à une refonte des modes de production et des échanges commerciaux qui nous ont vus exporter notre pollution dans les pays du Sud, accroître ainsi notre dépendance à leur égard, et dans le même temps dévitaliser notre tissu économique. Des incitations ou des taxations devraient alors conduire la demande, et donc les citoyens, vers la consommation de produits durables et locaux, si ce n’est vers la sobriété.
17Outre la question des inégalités environnementales et climatiques, celle des inégalités de genre se pose également, d’autant plus prioritairement que les femmes et les filles constituent le plus grand groupe lésé par les inégalités, alors même qu’elles représentent plus de la moitié de l’humanité. Notre économie mondiale défaillante est non seulement injuste, mais surtout sexiste, gouvernée par une dimension patriarcale marginalisant les femmes. Dans le monde, les hommes détiennent 50 % de richesses de plus que les femmes, et sont également majoritaires aux postes qui confèrent un pouvoir économique et politique [13]. Et si la parité progresse dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la politique, selon le Forum économique mondial, les inégalités au travail se sont creusées en 2019, avec un écart salarial global de 40 % : à ce rythme, il faudrait 257 ans pour atteindre la parité [14]. Cela s’explique par les lacunes dans la scolarisation puis la formation des filles, par la surreprésentation des filles et des femmes dans les emplois précaires et mal rémunérés, mais surtout par le poids du travail de soin peu ou non rémunéré – équivalant à 12,5 milliards d’heures ou à 1,5 milliard de personnes travaillant huit heures par jour, pour une valeur économique d’au moins 10 800 milliards de dollars [15]. Investir dans une l’égalité genrée en finançant l’accès à l’éducation des filles dans les pays pauvres est donc indispensable. De même que développer les services publics pour rééquilibrer la responsabilité du travail de soin, qui incombe de façon disproportionnée aux filles et aux femmes. Dans la suite des débats ayant émergé à la faveur de la pandémie sur la hiérarchisation et la revalorisation des métiers en lien avec leur utilité sociale, légiférer pour protéger les droits de l’ensemble des aidants, soignants, travailleurs en première ligne et ajuster les salaires à la hausse pour ces travailleurs s’impose. Or il s’agit en très grande proportion de femmes. Des choix politiques, économiques, fiscaux pourraient rendre cela possible.
18*
19Les solutions existent pour lutter contre les inégalités et sont accessibles, pourvu que la volonté politique suive : les États doivent répondre à l’appel de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et mobiliser 500 milliards de dollars d’aide à cet effet. Au niveau mondial, une imposition de 0,5 % supplémentaire sur la fortune des 1 % les plus riches sur une période de dix ans permettrait de collecter autant que les investissements requis pour créer 117 millions d’emplois dans l’éducation, la santé et l’accompagnement des seniors [16]. Quant à l’impôt sur les sociétés, il n’a fait que baisser du fait de la concurrence fiscale et de la course à l’attractivité que se livrent les États : les discussions en cours, au sein du cadre inclusif de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) rassemblant 135 pays, en vue d’un accord sur un impôt mondial, seront décisives. Si elles venaient à aboutir, la construction d’institutions et de règles fiscales internationales pourrait contribuer à mettre fin aux pratiques d’« optimisation », et donc à lutter contre les inégalités.
20De telles mesures ont longtemps été jugées irréalistes. Portées par des organisations de terrain, par des chercheurs et des organisations non gouvernementales, elles ont pourtant rapidement fait consensus. Le Fonds monétaire international (FMI), par exemple, qui connaît et craint le prix de l’inaction en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités, en soutient désormais une grande partie. Il pourrait même devenir un acteur-clé pour incarner l’ambition et le leadership au niveau multilatéral. Impactées par la crise de Covid-19, de grandes entreprises effectuent également de timides premiers pas, adoptant une posture plus responsable et solidaire, et prêtant davantage d’attention à l’intérêt général, avec un potentiel effet d’entraînement à venir du secteur privé. Les États, eux aussi, empruntent un ton plus inclusif, humble et, à l’image de l’Argentine, prennent des initiatives : la Pologne et le Danemark ont ainsi annoncé qu’elles ne verseraient pas d’aides aux entreprises présentes dans les paradis fiscaux. Certes, la marge de manœuvre est encore très grande, et l’infini des idées et des risques reste devant nous – avec notamment le revenu universel –, mais peut-être voyons-nous déjà se dessiner ce nouveau contrat social entre les citoyennes et les citoyens, les gouvernements et le marché, après cette période très mouvementée. Cette esquisse d’une économie plus humaine, cette convergence des acteurs pour réorienter l’économie et réduire les inégalités sont-elles des vœux pieux ? Plutôt des Utopies réalistes [17], pour répondre à Rutger Bregman, et lui emprunter le titre de son best-seller qui lui avait valu cette déroutante invitation à Davos.