Innovation frugale, effectuation et Fablabs : des pratiques à croiser pour penser l’innovation différemment
- Par Sandra Fagbohoun
Pages 27 à 46
Citer cet article
- FAGBOHOUN, Sandra,
- Fagbohoun, Sandra.
- Fagbohoun, S.
https://doi.org/10.3917/inno.051.0027
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- Fagbohoun, Sandra.
- FAGBOHOUN, Sandra,
https://doi.org/10.3917/inno.051.0027
Notes
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[1]
Notre approche sera essentiellement théorique mais nous nous appuierons sur les premiers éléments d’une enquête que nous réalisons auprès de makers de fablabs situés en pays émergents.
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[2]
Comme la réutilisation de bouteilles de Coca-Cola ou Pepsi en verre, détournées en récipients pour condiments et aliments (Rajdou et al., 2012).
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[3]
Le terme de « Stakeholder » (traduit par l’expression « partie prenante ») a été, selon Freeman (1984, p. 31), employé pour la première fois en 1963 lors d’une communication au sein du Stanford Research Institute. Il repose sur un jeu avec le terme de « Stockholder » (qui désigne l’actionnaire) afin d’indiquer que d’autres parties ont un intérêt (« Stake ») dans l’entreprise.
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[4]
Dcoupeuse laser et/ou découpeuse vinyle, imprimante 3D, fraiseuse, ponceuse, perceuse, scie sauteuse et scie à ruban ; parfois découpeuse plasma et découpeuse à jet d’eau, machine à coudre, à broder, à produire des circuits imprimés.
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[5]
Cette appellation de fablab, suppose que l’atelier de fabrication respecte la charte des fablabs, mise en place par le Massachussetts Institute of Technology (MIT).
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[6]
La notion de développement durable (sustainable development) est introduite pour la première fois en 1987, quand les Nations Unies publient le rapport Brundtland qui propose une production et une consommation de biens réfléchies.
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[7]
Ex : Les antennes fab-wifi en Afghanistan, les open prosthetics labs, etc.
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[8]
Le projet d’Illac Diaz, Liter Light, est né à San Pedro, bidonville de la capitale.
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[9]
The Watch Energy Generating Shoes, par Angelo Casimiro : projet présenté au Google Science Fair 2014.
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[10]
Cette invention de Xavier Auffret, Laure Guillou et Chemsedine Herriche, a remporté le Challenge Humanitech en 2011.
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[11]
En Algérie, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Togo ou au Tchad.
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[12]
Projet nommé Jeepneed.
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[13]
Projet développé par NikkoTorcita.
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[14]
Projet de Awesomes Lab à Manille. Ces projets ont été valorisés par deux étudiantes françaises, Marie Baron et Céline Tchao en 2014.
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[15]
L’une de leurs dernières inventions est une valise contenant tout le nécessaire électronique d’une salle de classe (ordinateur, microscope, rétroprojecteur, batterie…) fabriquée à moindre coût grâce aux machines à commande numérique du lab.
1L’un des tout derniers livres parus sur l’économie frugale (Radjou, Prabhu, 2012) montre comment, pour rester compétitives, des entreprises américaines, européennes et japonaises modifient leurs modes de travail afin de générer davantage de valeur et d’être moins consommatrices de ressources. Les stratégies d’innovation qui sont proposées s’appuient sur des pratiques collaboratives, une circularité des échanges, un développement durable et le numérique. Sans nous surprendre, les auteurs sont amenés à évoquer certains projets réalisés par les makers, ces experts et amateurs associés dans des fablabs du monde entier. Cette communauté propose une réponse intéressante aux nouveaux enjeux d’innovation ascendante et de synergie des acteurs. Mieux, les makers parviennent à combiner astucieusement l’innovation frugale et l’effectuation. L’innovation frugale a la particularité de proposer de nouvelles fonctionnalités à un produit ou un service et ceci, à un coût plus faible (Zechky et al., 2014). Quant à l’effectuation, elle consiste à rechercher les effets que les moyens dont l’entrepreneur dispose peuvent permettre d’atteindre. L’effectuation est une approche de résolution dynamique de problème dans laquelle les buts émergent à partir des moyens disponibles, et non l’inverse. Nous pensons que la combinaison de l’innovation frugale et de l’effectuation peut être riche, car elles se rejoignent sous différents aspects : les ressources disponibles comme point de départ, leur rapport à l’incertitude et leur inscription dans un écosystème complexe. Pour analyser cette articulation, nous identifierons les présupposés qui sous-tendent les choix d’innovation et d’entrepreneuriat, mais aussi leurs potentiels, les enjeux sociaux et sociétaux qu’ils soulèvent.
2Les contextes des pays en voie de développement ou pays émergents semblent peu propices à l’application des modèles classiques de diffusion de l’innovation (Radjou, Prabhu, 2012), tout autant qu’à celle des business plan stratégiques (Sarasvathy, 2001). Ces terrains pluriels et évolutifs, requièrent de nouvelles pratiques. Bien sûr, chacun possède des particularités historiques, économiques et sociales, mais le dynamisme et l’originalité des initiatives locales en matière d’entrepreneuriat ou de création sont communs à ces espaces sociaux. Sans doute parce que la situation d’un pays enclavé géographiquement ou économiquement conduit ses habitants à redoubler d’ingéniosité pour parvenir à monter des projets, en dépit d’une pénurie de ressources, les démarches de bricolage et de débrouillardise sont fréquentes. Nous montrerons [1] combien, dans ces contextes, la combinaison de l’entrepreneuriat effectual et de l’innovation frugale peut être fructueuse. Puis nous nous appuierons sur les pratiques des makers au sein des fablabs, qui parviennent à favoriser l’innovation ascendante même dans des environnements contraints. Nous verrons qu’ils peuvent accompagner une innovation que nous qualifierons de multidirectionnelle, en ce sens qu’elle peut surgir partout dans le monde, à travers des pratiques, des projets, des produits ou des licences d’innovation, et ainsi ouvrir une voie prometteuse pour l’économie locale comme pour l’économie mondiale.
Cadre conceptuel
3Tout d’abord, avant d’analyser les convergences et combinaisons fructueuses entre des pratiques, il semble nécessaire de consacrer un temps à définir les concepts que nous mobilisons dans l’article, qui sont l’innovation frugale, l’effectuation et enfin les makers et les fablabs.
Innovation frugale
4De nombreux auteurs ont veillé à alimenter les définitions du concept d’innovation, conduisant en plusieurs décennies, à en faciliter la compréhension : pour résumer, l’innovation peut être de produit ou de process, technique ou organisationnelle, incrémentale (par petites impulsions) ou de rupture (Noailles et al., 2011). Comment appréhender le concept d’innovation quand il est associé à la notion de frugalité ? La frugalité désigne une économie d’usage ou de dépense nécessitant peu de ressources et impliquant peu de dépenses. L’innovation frugale qualifie ainsi un procédé capable de répondre aux contraintes financières, matérielles, voire institutionnelles des pays en développement et pays émergents. L’innovation frugale désigne aussi la dimension créative et ingénieuse des acteurs qui détournent ou produisent à faible coût, un produit ou un service, pour répondre à un besoin non satisfait.
5Le concept de jugaad en Inde, qualifie l’état d’esprit flexible et dynamique, qui apporte une solution pour répondre à des problématiques immédiates en utilisant les moyens disponibles (Seyfang, Smith, 2007). Partout dans le monde, des arrangements improvisés (« système D ») visent à prolonger ou à transformer l’existence de certains produits. Le jugaad est défini comme « l’art audacieux qui consiste à repérer les opportunités dans les conditions les plus défavorables, à improviser des solutions par le biais de moyens simples » (Rajdou et al., 2012). Les applications jugaad incluent les nouveaux usages pour des objets quotidiens [2], ce qui, nous le verrons, rejoint les ambitions des makers.
6L’innovation frugale peut ainsi être considérée comme une version systématisée (ou industrialisée) de ces démarches jugaad (Jha, Krishnan, 2013), puisqu’elle a pour objectif de faire « plus avec moins et pour plus » (Prahalad, Mashelkar, 2010). Elle propose d’éviter les surcoûts tout au long de la conception, en utilisant des matériaux moins chers ou en minimisant l’utilisation des ressources pour atteindre un produit final aux coûts réduits.
7Le produit de l’innovation frugale n’est pas à concevoir pour autant comme une version « dégradée » du produit original (Zeschky et al., 2011) ; au contraire la qualité, la sécurité, le confort et la durabilité du produit restent essentiels (Van den Waeyenberg, Hens, 2012).
8En s’appuyant sur les opportunités et en improvisant des solutions, l’innovation frugale se rend capable de répondre aux contraintes financières, matérielles, voire institutionnelles des pays en développement et pays émergents. Cette agilité est aussi requise dans le champ de l’entrepreneuriat, qui doit prendre en compte des paramètres nombreux, diffus, parfois entrelacés.
Effectuation
9Dans les années 1990, Sarasvathy, une jeune chercheuse indienne, élève d’Herbert Simon, étudie les méthodes de plusieurs entrepreneurs ayant connu une réussite indéniable dans les pays émergents. Elle nomme effectuation la logique entrepreneuriale qui consiste à démarrer avec ce qu’on a sous la main, à décider en fonction de ce qu’on est prêt à perdre, à intégrer les incertitudes et à construire son projet en suscitant l’engagement d’un nombre croissant de parties prenantes.
10Une théorie des parties prenantes [3] avait pu décrire tous les emboîtements possibles entre sphère publique et sphère privée et ainsi mettre la lumière sur tous ceux (individus ou groupes) qui influencent l’activité des organisations. Parmi les multiples tentatives de classification des Parties Prenantes (PP), on relève une distinction entre PP internes ou primaires (propriétaires, dirigeants, employés) et PP externes ou secondaires (concurrents, consommateurs, gouvernements, groupes de pression, media, communauté) (Carroll, Buchholtz, 2000, p. 68 ; Clarkson, 1995, p. 106). Plusieurs auteurs ont démontré l’importance des PP en matière de gouvernance d’entreprise, de gouvernance nationale et territoriale (Bonnafous-Boucher, Pesqueux, 2006).
11Dépassant les difficultés rencontrées par la Théorie des Parties Prenantes, dans l’opérationnalisation de ses concepts (Phillips, 1997 ; Mercier, 2001), l’effectuation s’appuie sur une logique pragmatique infaillible. Elle veille ainsi à tenir compte des choix formulés ou manifestés par les agents économiques qui gravitent autour d’un projet et qui ont le potentiel d’influencer la performance de l’entreprise. Pour qu’un projet soit viable, il faut donc qu’il suscite l’adhésion d’un nombre croissant de parties prenantes (partenaires, employés, clients, fournisseurs, etc.). À l’opposé de l’approche entrepreneuriale dominante, l’approche effectuale détermine son offre progressivement au moyen d’une interaction forte avec l’environnement. La méthode effectuale est itérative et cumulative, au fur et à mesure de l’implication de nouvelles parties prenantes. « Pour l’effectuation, plus que la qualité du produit, c’est la capacité de l’entrepreneur à obtenir l’engagement d’un nombre croissant de parties prenantes qui est la clé de la réussite du projet » (Silberzahn, 2013, p. 6).
12Cette stratégie est rendue d’autant plus dynamique qu’au moment où il démarre, l’entrepreneur n’a que peu d’information sur l’environnement dans lequel il va évoluer et peut difficilement planifier son approche, selon des étapes précises anticipées. Nous identifierons comment cette démarche peut s’inscrire dans les projets menés au sein de fablabs.
Makers et Fablabs
13Les makers mobilisent l’adhésion d’individus issus d’un même territoire, d’une localité restreinte, mais ils établissent aussi un réseau d’appartenance sur toute la surface du monde. La communauté maker (Anderson, 2012) établit ses bases sur le principe de l’échange, de la coopération et de la mutualisation, à travers la mise à disposition de matériaux divers et de machines à commande numérique [4], dans des lieux nommés makerspaces ou fablabs (Fabrication Laboratory) [5], avec l’objectif de coréaliser des projets. Ces lieux ont été conçus comme des lieux d’expérimentation, pour restituer la technologie et les outils de production aux citoyens. Les pratiques répondent aux désirs de s’émanciper des cadres de consommation classiques. Cette communauté se redéfinit perpétuellement avec pour solide principe, un fonctionnement démocratique, do-ocratique même (du verbe to do, faire en anglais) (Lallement, 2014). Le premier fablab est né à la suite d’un cours de Gershenfeld en 1998 au MIT : « How to Make (Almost) Anything ». Quels que soient le pays, son histoire et sa réalité socio-économique, de la Norvège au Ghana, la logique reste d’« apprendre par le faire » (learning by doing). Qu’il s’agisse de faire, de réparer, d’améliorer, de recycler ou de créer un produit, l’idée est de modifier son rapport aux objets de consommation courante et ordinaire, voire technologiquement innovant.
14Une association internationale des fablabs a été officiellement fondée le 4 juillet 2011 et par le biais d’une charte, elle pose certaines conditions d’adhésion ci-dessous résumées :
- Apprendre à fabriquer à peu près n’importe quoi (dès lors que cela ne nuit à personne) et partager l’usage du lab avec d’autres usages et utilisateurs.
- Développer la formation dans le fablab en instruisant les utilisateurs qui le demandent, en s’appuyant sur des projets collectifs et capitaliser les connaissances.
- Se rendre responsable de la sécurité, de la non-détérioration et de l’entretien du fablab.
- Partager les concepts et les processus développés dans les fablabs.
15Une notation de A à D sur chacun des critères permet de caractériser le degré d’adhésion à la charte. « La dimension créative est latente : même encouragée, son effectivité n’est pas programmable et résulte par tâtonnements, interactions, hasards (sérendipité) » (Bouvier-Patron, 2015). Les fablabs permettent ainsi de répondre à un besoin local, en favorisant la rencontre de plusieurs individus qui font état d’un manque ; ils font naître des opportunités et favorisent l’émergence d’idées, puis de conceptions. Ces modalités d’organisation semblent à la fois correspondre à l’entrepreneuriat effectual et au développement de projet de l’innovation frugale.
Les points convergents entre l’innovation frugale et l’entrepreneuriat effectual
16Observons à présent, dans chacune de ces démarches, les positions qui peuvent être complémentaires, voire similaires. En premier lieu, nous verrons que les projets d’innovation frugale comme les projets d’effectuation s’élaborent à partir de ressources qui sont immédiatement disponibles. Ensuite, nous soulignerons l’importance pour les deux approches, de rester solidement inscrites dans l’écosystème. Enfin, nous montrerons en quoi l’innovation frugale et l’entrepreneuriat effectual s’opposent à tout déterminisme causal.
Les ressources disponibles comme point de départ
17Au premier abord, les ressources de départ peuvent constituer une divergence majeure entre un projet d’effectuation et un projet d’innovation frugale. En effet, l’entrepreneuriat effectual peut s’appuyer sur des ressources matérielles, financières et humaines importantes et ainsi s’opposer fondamentalement à ce que l’on nomme la frugalité. Toutefois, nous identifions une dimension dans l’effectuation qui mérite d’être rapprochée de l’innovation frugale : contrairement aux approches plus classiques de l’entrepreneuriat qui préconisent une levée de fonds importante, l’entrepreneur effectual part des ressources disponibles, sans travail préalable pour en récupérer davantage. Dans un environnement contraint, cette méthode autorise les réajustements fréquents pour répondre au mieux aux besoins du marché (Sarasvathy, 2001).
18De la même façon, l’innovation frugale s’inscrit dans une démarche pragmatique, sans planifier de stratégie de développement en fonction de ressources hypothétiques. Elle parvient à développer des solutions simples et durables, c’est-à-dire solides et faciles à entretenir (Rajdou et al., 2012).
Le développement d’un projet et l’inscription dans un écosystème
19Le projet est un mode de gestion des tâches qui divise en séquences et évolue vers une conception plus intégrative. Pour Silberzahn (2013), « l’effectuation ne s’intéresse pas spécifiquement au produit mais au projet dans son ensemble et à la nécessité d’inscrire ce projet dans une dynamique de réseau de valeurs » et dans un écosystème.
20En partant de l’analogie biologique, l’écosystème désigne l’ensemble des acteurs qui se sont associés à un projet, ainsi que l’environnement dans lequel ils évoluent. Moore (1993) a été le premier à appliquer ce concept au monde économique et au comportement des entreprises. Les écosystèmes sont généralement considérés comme des réseaux entre organisations, marchés et industries, qui créent de nouveaux espaces d’opportunités. Guegen et Torrès (2004) ajoutent une dimension essentielle : les acteurs de l’écosystème pouvant être proches ou éloignés, l’écosystème ne s’inscrit pas nécessairement dans un espace géographique donné. Toutefois, une vaste littérature peut être mobilisée autour de l’enjeu de proximité territoriale dans l’entrepreneuriat. Le territoire, comme lieu de rapports sociaux est indissociable des notions d’appartenance et d’identité collective et la dynamique du territoire se fonde précisément sur la diversité de son écosystème, la variété des acteurs et des compétences. L’écosystème peut donc être défini comme une forme riche d’interactions et de partage de connaissances qui est favorable à l’innovation (Isckia, 2011).
21Dans l’effectuation comme dans l’innovation frugale, il s’agit de s’inscrire dans un écosystème, pour identifier et mobiliser des ressources et des relations de proximité, en sachant inclure le patrimoine et l’identité locale, tout comme des savoir-faire et des compétences rares et difficilement imitables (Asselineau et al., 2014).
22Pour les entrepreneurs effectuaux, un business plan reste insignifiant s’il ne reflète pas l’inscription du projet dans une réalité sociale. Cette dynamique rejoint précisément celle du projet d’innovation : « (…) pétri d’interactions, de décloisonnement, de circulations de l’information, de concertation, d’adaptation et de souplesse. L’acteur collectif doit pouvoir réagir à toutes les fluctuations, il doit être en mesure de saisir toutes les opportunités. Pour innover il faut donc éviter les modèles rigides, mécaniques, les définitions trop précises des tâches et des rôles ainsi que des programmes trop contraignants » (Akrich et al., 1988).
23De la même façon, le processus de l’innovation peut être assimilé à un « univers organique composé d’une pluralité d’acteurs qui interagissent » (Toutain, Fayolle, 2012). Selon Alter (2011) : « Innover suppose de pouvoir coopérer, de mobiliser ses propres ressources, mais également celles de ses collègues ». L’anthropologie a démontré que chaque culture fait reposer son économie sur l’existence de réseaux qui sont un système de dons et contre-dons entre individus (Mauss, 1973). Nous rejoignons ainsi Alter (2011) quand il évoque la circulation « des savoirs codifiés, des savoirs tacites, un soutien affectif, des manifestations de solidarité, des représentations du monde, des croyances, des alliances de pouvoir, bref des éléments qui touchent aux dimensions cognitive, affective, et symbolique de la vie dans l’organisation » (Alter, 2011).
24L’entrepreneur effectual recueille les connaissances manquantes, relève des suggestions et critiques des acteurs qui gravitent autour du projet, examine, essaye et modifie les idées avant de les adopter. Sarasvathy mobilise l’image du patchwork plutôt que celle du puzzle, pour représenter la façon dont la démarche entrepreneuriale assemble un projet avec des parties variées. Le patchwork va au-delà. Plutôt que de dépenser du temps à chercher la ressource spécifique qui semble nécessaire, l’entrepreneur intègre les parties prenantes qui lui semblent ad hoc au fur et à mesure des rencontres. Cette idée rejoint les travaux des chercheurs français Akrich, Callon et Latour (1988), qui ont promu une vision sociotechnique de l’innovation. La conception participative peut être utilisée comme un moyen d’accéder à de l’information sur « ce que les gens font vraiment, et réintégrer ces informations dans le processus de conception » (Sanders, Stappers, 2008).
25L’interaction régulière avec les différentes parties prenantes du projet de création permet de vérifier le champ des possibles et d’affiner l’opportunité. Cela implique un « changement de culture profond, caractérisé par la valorisation de l’expertise des personnels implantés localement, l’émergence de nouvelles compétences créatives au sein de ces équipes, et la création d’un écosystème local participatif » (Huet, 2013). Puisque chaque région du monde est singulière, au-delà des capacités de production, les variables culturelles (comme les constituants du capital social, les capacités locales d’apprentissage et d’innovation, le poids des communautés de pratiques, les dispositifs de gouvernance, les traditions, etc.) impactent directement sur les projets d’innovation ou d’entrepreneuriat (Kahn, 2010).
26Ainsi, l’enracinement de la conception dans les pratiques locales et les échanges permanents entre les différentes parties prenantes, deux éléments clés de l’effectuation et de l’innovation frugale, augmentent l’adéquation de la solution au contexte (Sianipar et al., 2013).
L’abandon du déterminisme
27On retient des travaux de Schumpeter (1955) un schéma linéaire d’apparence logique, qui laisse croire à une progression depuis la recherche jusqu’à la production. Dans les années 1960, un transfert des technologies issues des pays développés vers le reste du monde s’est réalisé, de façon progressive et déterministe (Krugman, 1979). Pourtant, dès 1973, un courant reprochait à ce transfert de technologie, la négation du contexte et des compétences locales dans la conception et la production. Ce courant appelé Technologie Appropriée est initié par Schumacher et incite à combiner théorie et pratique de terrain (Schumacher, 1973, p. 213). La science est alors associée aux savoirs locaux traditionnels, permettant à l’innovation de devenir un phénomène endogène « d’en bas » (de Sardan, 1995, p. 88) et conduisant à développer des solutions peu consommatrices d’énergie et contrôlées par les communautés locales (Akubue, 2000).
28L’innovation frugale ne peut en effet pas reposer sur des « modèles rigides, mécaniques, les définitions trop précises des tâches et des rôles ainsi que des programmes trop contraignants » (Akrich et al., 1988). Dans l’utilisation classique du business plan, la réalisation d’une étude de marché vise à recueillir des informations sur l’environnement ciblé, pour anticiper et répondre à un besoin identifié. Cette perspective déterministe offre l’avantage de simplifier le processus entrepreneurial, mais c’est « au risque d’en occulter toute la complexité » (Toutain, Fayolle, 2012). « La réalité de l’innovation est plus complexe car elle intègre des considérations d’ordre social économique et technique et se déroule selon un processus (…) quasi cyclique, résultants d’essais multiples et parfois peu rationnels » (Noailles, 2011).
29Pour autant, l’assouplissement des modèles ne suppose pas l’abandon d’un contrôle de cohérence dans la conception des projets ; il s’agit plutôt d’une rationalité limitée. Cette idée avait très tôt été développée par Simon (1955), qui avait mis en évidence le caractère non logique d’un projet entrepreneurial : les croyances comblant le déficit d’information et permettant l’investissement. En un sens, l’effectuation puise dans cette rationalité limitée. Elle est non déterministe, dans la mesure où chaque projet est unique, naissant d’un assemblage de rencontres qui en déterminent la nature. « La rationalisation de la gestion de projet, comme les processus de planification reposant sur des principes de causalité et de linéarité, laissent peu de place aux dysfonctionnements, improvisations, échecs et surprises. Dans un contexte social pluraliste et changeant, la mise en œuvre gagne en effet à être itérative et cumulative » (Silberzahn, 2012).
30L’effectuation comme l’innovation frugale, supposent de transgresser les règles de l’ordre établi et les normes sociales pour avancer dans une relative incertitude.
Une tolérance à l’incertitude et à la complexité intégrative
31La conception culturelle du temps joue un rôle essentiel. Les sociétés occidentales ont développé une représentation linéaire du temps, les conduisant à éprouver deux sentiments particuliers : une forme d’inquiétude face à l’avenir qu’elles tentent de maîtriser sur du très long terme et une contrariété à l’idée de perdre du temps sur la flèche linéaire irréversible. Les sociétés non-occidentales à l’inverse, ont développé un rapport au temps différent, dans la mesure où leur conception cyclique favorise leur investissement dans le présent et dans le développement de relations sociales, sans chercher à trop anticiper le futur (Hall, 1959).
32Face à une telle différence culturelle, les outils stratégiques d’entrepreneuriat ou d’innovation sont nécessairement à adapter. Pour collecter des informations sur l’écosystème, il faut y consacrer du temps, principalement autour d’activités informelles (autour d’un café, d’un repas, d’une discussion sur les résultats d’équipes sportives, ou autres…), trop souvent considérées comme une perte de temps dans la stratégie linéaire causale. « L’entrepreneur effectual est toujours dans une situation d’adaptation face à l’incertain » (Toutain et Fayolle, 2012) ; ce qui rend sa démarche dynamique et non déterministe, en opposition à l’approche causale qui fixe des buts clairs et stables dans le temps. Trois principes de l’effectuation illustrent cette tolérance à l’incertitude :
- La perte acceptable, puisqu’« il est toujours plus rationnel d’avancer sur une estimation des coûts possibles que sur des gains possibles » (Silberzahn, 2012).
- le principe de tirer parti des surprises ; alors que la planification stratégique a pour but de se prémunir contre les surprises, l’effectuation les accueille favorablement pour les transformer en bonnes opportunités (Silberzahn, 2012).
- une logique de contrôle plutôt qu’une logique de prédiction (essayer de deviner le marché). Les objectifs de l’entrepreneur effectual émergent au fur et à mesure de l’avancée du projet, « en fonction de son aspiration et de ses connaissances, des rencontres et réseaux mobilisés et de diverses contingences » (Sarasvathy, Germain, 2011). L’avenir y est nécessairement non-prédictible, puisque l’entrepreneur développe un contrôle suffisant sur l’environnement.
33Par conséquent, la tolérance à l’incertitude et l’intégration du risque tout au long du processus, peuvent être un point de convergence intéressant entre la démarche d’innovation et celle de l’entrepreneuriat effectual, à plus forte raison dans des environnements contraints. Dans la mesure où les pays émergents ou en voie de développement favorisent des dynamismes sociaux et économiques, itératifs et sans planification excessive, ils offrent des terrains fertiles à ces deux démarches.
Innovation frugale, fablab et développement durable
34Nous avons vu comment l’évolution des postures à l’égard des pays en voie de développement et des pays émergents, soulignait les enjeux de nouvelles pratiques d’innovation : durables [6] et appropriées au contexte. Notre réflexion sur la combinaison fructueuse entre innovation frugale et effectuation peut nous conduire à identifier de nouvelles pratiques pour atteindre le marché Bottom of Pyramid (BoP).
Innovation frugale, BoP et développement durable
35Le BoP désigne une population : la Base de la Pyramide socio-économique, soit les milliards d’individus dans le monde qui vivent avec moins de deux dollars par jour (Prahalad, 2005). Le BoP est aussi une théorie qui fait de la lutte contre la pauvreté un moyen de générer du profit économique en vendant des produits (ou des services) qui répondent à un besoin essentiel (Prahalad, Hart, 2002).
36Développer un projet d’entrepreneuriat à partir des ressources dont on dispose, suppose de s’intégrer naturellement dans tout écosystème ou culture donnée : l’effectuation peut ainsi se réaliser en contexte BoP. L’innovation frugale peut également s’adresser à ce marché BoP (Rao, 2013), dans le sens où elle développe « un processus de conception innovant pour lequel les besoins et le contexte des citoyens des pays en développement sont mis en priorité dans le but de développer des services et produits appropriés, adaptés, disponibles et accessibles financièrement » (Basu et al., 2013, p. 64). La force de la proposition BoP réside dans l’élaboration d’un nouveau modèle d’affaire où les entreprises « peuvent générer de la croissance et satisfaire les parties prenantes sur les aspects sociaux et environnementaux » (Hart, Christensen, 2002). Les entreprises développent ainsi de la valeur pour les consommateurs et pour elles-mêmes (London et al., 2010 ; London, Hart, 2004).
37Le marché du BoP conduit donc à innover et entreprendre dans une convergence entre le développement social et la rationalité économique. Ce marché est exigeant et requiert à la fois une innovation utile, de qualité et durable. Une innovation utile est simple, compatible avec les modes de vie des populations BoP, abordable et offre une forte plus-value reconnue par les consommateurs (Lecomte, 2014). L’innovation est de qualité, si elle est robuste et performante (Anderson, Billou, 2007) et si elle utilise les standards internationaux. Enfin, une innovation durable est malléable pour rester intégrée dans son environnement social et elle est respectueuse de l’environnement en utilisant des matériaux et méthodes locaux (Hart, 2011).
Combiner innovation frugale et effectuation pour une innovation multidirectionnelle réussie
38Nous avons vu que la force d’une combinaison entre innovation frugale et effectuation est de veiller à s’inscrire dans l’écosystème, permettant ainsi un développement local, promoteur d’initiatives locales. Leurs méthodes s’opposent à la linéarité, leur conception est circulaire et leurs possibilités de développement sont multiples : « Le rôle d’un concepteur peut être celui d’un facilitateur, ou d’un catalyseur qui coopère avec de petits entrepreneurs pour développer leurs propres capacités et leurs propres idées en introduisant de nouvelles techniques, en échangeant des expériences, et en apprenant avec les innovateurs locaux » (Fathers, 2012).
39L’articulation entre l’innovation frugale et l’entrepreneuriat effectual nous semble riche, car les deux démarches répondent directement aux besoins du contexte donné et favorisent la pertinence des projets menés dans les pays émergents ou en développement. Par une prise directe avec la réalité des PVD, elles transforment à la fois l’environnement et l’acteur qui agit sur celui-ci (Dewey, 1975). Le pragmatisme est ainsi intégré dans la démarche d’innovation frugale, tout autant que dans l’effectuation. De surcroît, cette logique pragmatique peut localement conduire à corriger les insuffisances du marché mais également à redéfinir les équilibres de pouvoirs à l’échelle mondiale. L’innovation frugale rejoint l’effectuation dans le potentiel créatif qu’elle autorise, parce que les parties prenantes qui s’engagent progressivement autour du projet sont diversifiées (Akrich et al., 1988), et parce qu’elles peuvent tout aussi bien être amatrices qu’expertes. Cette dimension sociale est une caractéristique majeure des deux approches qui favorisent l’empowerment, à entendre comme la capacité des individus et des collectivités à agir pour assurer leur bien-être ou leur droit de participer aux décisions les concernant. Alors que la capacité à innover historiquement associée au génie ou à l’expert, était centrée sur l’individu, l’innovation frugale puisant dans une créativité complexe (Morin, 2010), s’inscrit résolument dans un contexte et dans un réseau de relations et d’interactions (Montuori, 2011). L’innovation frugale encourage les acteurs à inventer, à innover, à travers une démarche plus quotidienne (Alter, 2000), qui rejoint le modèle du DIY, acronyme de Do It Yourself (Delprat, 2013). Ainsi, l’autodétermination parvient à conduire à l’autoproduction des connaissances (Von Hippel, 2005).
40Le projet qui parvient à se satisfaire de ressources limitées, à intégrer les incertitudes, à s’inscrire dans un écosystème et à favoriser l’empowerment, peut être relevé par les makers. L’analyse de l’innovation produite par les makers peut justifier l’emploi du terme « innovation multidirectionnelle » plutôt que celui d’innovation inversée. Ce néologisme nous permettrait de qualifier la façon dont les makers parviennent à diffuser globalement et en tous sens, des pratiques, des projets, des produits ou des licences d’innovation. Penchons-nous sur l’innovation qui est réalisée dans les fablabs, dans la mesure où elle offre un cadre propice au développement de l’innovation frugale et à l’effectuation.
Le cas des makers : pratiques d’innovation multidirectionnelle
41Les makers contribuent à diversifier le local dans un brassage dynamique d’intérêts multiples, en prenant source dans des contextes politiques et socio-économiques différents. Ils font ainsi écho à certaines dimensions de l’entreprenariat social et solidaire, en générant une véritable dynamique d’innovation incrémentale ascendante (Flichy, 2010). Les makers favorisent le DIY et la créativité dans les pays développés comme dans les PVD ou pays émergents. Ils visent à apporter des réponses à des problèmes locaux et à mettre en place des outils de production au service de la frugalité [7]. Les fablabs collectent différents matériaux et objets (la plupart mécaniques et électroniques) pouvant permettre tout type de création. La majorité de ces matières et objets proviennent des garages et greniers personnels des makers, rejoignant ainsi les conditions de l’innovation frugale. Il s’agit, pour les makers, d’intervenir dans le cycle de la consommation en détournant les objets ou en résistant (Oroza, 2009) contre l’obsolescence programmée. En fonction des besoins locaux et des ressources disponibles, les projets diffèrent : en Afghanistan, des antennes wifi à moindre coût seront bricolées. Des prothèses « pour tous » seront fabriquées en fablabs à Amsterdam, à partir de plastiques recyclés, de bois ou autres fibres naturelles. À Manille, une bouteille remplie d’eau se transforme en ampoule. Une fois remplie d’eau, la bouteille est fixée sur le toit et grâce à la réflexion de la lumière, chaque bouteille produit une intensité lumineuse équivalente à une ampoule de 50 watts [8]. Evoquons aussi ces chaussures « bricolées » par un jeune de 15 ans, qui sont composées de membranes piézo-électriques pour permettre, sous l’impulsion des pas, de créer suffisamment d’électricité pour charger un smartphone [9]. Sur tout le continent africain, les Jerry [10], des ordinateurs PC fabriqués avec des composants informatiques de réemploi et assemblés dans un bidon plastique, ont donné naissance à de multiples autres projets collaboratifs [11]. Aux Philippines, deux petits microscopes tiennent dans la paume d’une main d’enfant et grâce à leur poids fort léger, peuvent être transportés d’une école à l’autre dans les villages ruraux. L’un est constitué de deux cylindres reliés entre eux par une fine pièce métallique, l’autre est formé d’une petite boîte de plastique noir possédant deux molettes. Les deux objets possèdent deux lentilles de verres entourées de plastiques profilés qui, une fois rapprochées d’un objet ou d’un matériau, en grossissent la vision [12]. Un autre montage Do It Yourself permet de fabriquer un spectromètre pour moins de 10 €, idéal pour pouvoir analyser la composition de différents matériaux à moindre coût [13]. Enfin, dernier exemple que nous évoquerons : un microscope intégré dans un téléphone portable avec un socle réalisé par découpeuse laser [14]. Ces « bricolages » ingénieux proposent de toute évidence une nouvelle approche de l’innovation.
42Alors que Schumpeter présentait l’entrepreneur comme un être d’exception, qui agit seul de façon brillante, des décennies plus tard, Akrich, Callon et Latour (1988) ont démontré que l’économie ne pouvait pas « dépendre entièrement de l’inspiration de quelques hommes providentiels » (1988). Les activités d’innovation étant alors perçues comme « le résultat d’une activité collective », permettant aux qualités individuelles de devenir « des vertus collectives » (Akrich et al., 1988). Cette thèse a été reprise par les théoriciens de l’innovation ouverte (Chesbrough, 2006 ; Huizingh, 2011). Quand des fablabs se constituent, ils fédèrent des individus de tous âges sans chercher à répondre à une quelconque homogénéisation : ingénieurs, entrepreneurs, designers, artistes, bricoleurs, étudiants etc., issus de pays ou de régions différents, de sexes, de classes sociales et de tranches d’âge très variés. Le besoin peut être exprimé par des acteurs aux profils très divers. Citons l’exemple d’une femme philippine, diplômée de Biochimie, qui souffre du manque de matériel pour séquencer l’ADN. Elle est contrainte d’envoyer ses échantillons à l’étranger pour recevoir des résultats, car il n’existe pas de fournisseur de matériel biologique dans le pays. La plus grande université des Philippines emprunte sa PCR (machine à réplication d’ADN) aux hôpitaux à qui la priorité est donnée. Les machines, rares, sont étiquetées et traquées. Elle s’entoure alors de makers pour trouver le moyen de faire face à cette pénurie de moyens et trouver différentes astuces pour obtenir de la Taq polymérase (un enzyme d’amplification d’ADN).
43La transdisciplinarité induite par les fablabs (Eychenne, 2012) permet de reconsidérer le confinement de l’expertise aux seuls « experts ». La culture maker établit ses bases sur le principe de la coopération et le partage reste libre et basé sur la seule initiative des individus qui collaborent. Le don consiste à mettre à disposition ses savoir-faire, savoirs et techniques pour les autres membres de la communauté, qui procèdent alors à de multiples modifications, améliorations et ajustements. La communauté maker favorise l’appropriation par le plus grand nombre et accompagne l’innovation Pro-Am (contraction de professionnel et d’amateur) (Leadbeater, Miller, 2004). Ainsi, dans un déplacement de l’expertise vers l’expérience valorisée, une forme de « démocratie technique » opère (Callon et al., 2001). Par exemple, aux Philippines, Awesomelabs a choisi de mêler des chimistes et des designers dans un laboratoire transdisciplinaire pour offrir des services aux entreprises et rester ouvert à leurs employés qui peuvent expérimenter librement leurs propres projets [15]. Cet espace permet aux utilisateurs de gagner en autonomie et en confiance. Ouvert aux classes moyennes et aux plus démunis, il leur permet de devenir acteurs des innovations réalisées.
44Comme le projet collaboratif peer-to-peer (pair à pair), le projet maker est opéré sur mode horizontal, non centralisé et inscrit les individus participants dans une dynamique intersubjective. Les acteurs qui s’unissent autour d’un projet, se considèrent comme égaux en puissance et ont la capacité de contribuer à tout projet, sans sélection préalable : seule compte l’expérimentation.
45Les savoirs développés par les makers dans les fablabs sont aussi partagés sur Internet, généralement par le biais de licences dites libres ou ouvertes, permettant la copie, la modification et parfois la distribution des productions, pour que leurs pairs puissent à leur tour apprendre, faire et partager. C’est précisément ce que nous entendons en qualifiant de « multidirectionnelle », l’innovation qu’ils proposent. Ces nouvelles modalités de production fusionnent conception, création et fabrication hors circuits industriels classiques et ouvrent sur une « 3e révolution industrielle » (Rifkin, 2012). Les innovations technologiques, le mouvement de l’open source (logiciels libres, accès aux codes sources…) et les Creative Commons libèrent légalement les œuvres des droits classiques de propriété intellectuelle, notamment grâce à des licences modulaires. Ces licences permettent à l’auteur d’autoriser à l’avance certaines utilisations selon des conditions exprimées par lui. Jusqu’alors les dispositifs de protection de la propriété intellectuelle et les copyrights étaient associés aux technologies de fabrication, freinant voire empêchant les process et les produits d’innovation de circuler. La remise en cause de ces principes par la communauté maker fait surgir la question d’une régulation 3D (Berchon, 2014), mais elle parvient immanquablement à laisser entrevoir le potentiel d’innovation de chaque acteur local. L’innovation passe ainsi d’un système fermé autosuffisant à un processus ouvert et dialectique qui implique la contextualisation, la réévaluation et la réappropriation (Morin, 1994).
Conclusion
46L’innovation frugale se situe ainsi entre l’utilisation des connaissances existantes appropriées et l’exploration de nouvelles architectures et organisations partenariales (Ray, Ray, 2011). Nous avons pu identifier qu’elle pouvait s’articuler de façon intéressante avec l’effectuation, à plus forte raison dans le contexte des pays en voie de développement ou pays émergents. En effet, leur inscription dans l’écosystème et leur tolérance à l’incertitude en font des démarches souples, évolutives et adaptatives. Leur combinaison peut favoriser une innovation multidirectionnelle spontanée, en fonction des ressources disponibles et en tenant compte des contraintes et de l’environnement.
47Nous nous sommes penchés sur les pratiques makers qui offrent un cadre propice à cette combinaison. Dans les projets makers, non seulement les coûts peuvent rester réduits pour chaque acteur d’une démarche d’innovation, mais le gain d’expertises produit par l’interaction entre acteurs différents augmente le potentiel des projets. De plus, leurs projets d’innovation peuvent être diffusés et réappropriés aux quatre coins du monde, devenant ainsi moteurs pour une innovation ouverte, ascendante et un développement durable. Leurs pratiques se nourrissent de pluridisciplinarité, d’indépendance, de délocalisation ou de circulation des productions par le biais de licences libres. La communauté maker offre de nouveaux modèles pour décloisonner les individus tout autant que les savoirs et elle inaugure de nouvelles formes de relations sociales. Comme dans l’innovation frugale, le potentiel créatif qu’elles autorisent est infini, et comme dans l’effectuation, les parties prenantes qui s’engagent progressivement autour du projet sont diversifiées et peuvent tout aussi bien être amatrices qu’expertes. Ainsi, l’innovation multidirectionnelle pratiquée par les makers peut être vue comme un nouveau paradigme de l’innovation technologique.
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Mots-clés éditeurs : effectuation, FabLabs, innovation frugale, makers, pays en voie de développement
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Date de mise en ligne : 23/09/2016
https://doi.org/10.3917/inno.051.0027