Éditorial
Pages 5 à 9
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/inno.037.0005
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/inno.037.0005
1La perturbation climatique, la raréfaction des ressources naturelles ou encore la pollution sont les trois grands enjeux actuels pour l’économie globale et qui illustrent l’incompatibilité irrémédiable entre l’activité économique et la donne écologique. La question de la réversibilité des tendances actuelles oriente la recherche de nombreux économistes vers un retour aux fondamentaux pour comprendre les raisons pour lesquelles la trajectoire économique ne fléchit pas et pour explorer les possibilités d’un changement systémique susceptible de contrecarrer la dégradation de l’environnement via l’émergence et la diffusion généralisée d’innovations organisationnelles et technologiques.
2Les causes de la dégradation de l’environnement naturel sont multiples : elles vont de l’accroissement incontrôlé de la population humaine jusqu’aux normes comportementales en passant par le système technique et le mode de consommation dominants, fortement gaspilleurs, énergivores et polluants. La « routine » veut que l’économie consomme d’énormes quantités de ressources et produise d’aussi importantes quantités de déchets. Selon les estimations, l’empreinte écologique globale de l’activité humaine s’élève déjà à plus de 25 % des biocapacités de la terre.
3Dans ce contexte problématique, la protection, la préservation et la restauration de l’environnement inspirent l’innovateur (en particulier dans les secteurs de l’énergie, de la chimie et des transports). Alors que pendant longtemps l’innovation était perçue comme un élément clé de la performance économique et de la compétitivité des entreprises, elle est de plus en plus associée aux solutions apportées à des problèmes environnementaux sans pour autant que la performance et la compétitivité soient revues et corrigées.
4Ce numéro d’Innovations. Cahiers d’Économie de l’Innovation contribue au débat sur la compatibilité entre innovations environnementales, performance économique, compétitivité entrepreneuriale et changement économique et social. Si l’on définit les innovations environnementales comme l’ensemble des produits, services, procédés, méthodes, etc. permettant de réduire l’impact de l’activité générale ou particulière sur l’environnement, celles-ci proviennent le plus souvent d’une pression sociale. La demande de meilleure qualité environnementale se traduit par l’application de nouvelles réglementations plus ou moins contraignantes, par un changement des normes de consommation et par une redéfinition des techniques de production et des produits introduits sur le marché.
5L’économie se trouve aujourd’hui dans une période de forte turbulence ou d’entropie propice à l’émergence d’innovations systémiques portées par des grappes d’innovations radicales qui sont techniquement, économiquement et socialement en interrelation. Cette période génère, en effet, de nombreuses opportunités d’innovations. La réalisation de celles-ci et leur ample diffusion pourraient – idéalement – conduire à la formation d’un nouveau « paradigme vert ». Mais l’amélioration des performances environnementales à long terme ne se heurte-t-elle pas aux stratégies traditionnelles de performance industrielle ? Le débat scientifique concernant le compromis difficile à réaliser entre les dimensions environnementales et économiques de l’innovation (radicale) est au centre des préoccupations des auteurs de ce volume.
6Les deux premiers articles sont concentrés sur différents aspects du problème : pollution et ressources. Dans leur article Thomas Jobert, Fatih Karanfil démontrent que malgré l’évolution à la fois des consciences et des accords internationaux, ce sont uniquement les pays les plus riches qui baissent leurs émissions de CO2. Cette démonstration s’appuie sur l’étude dans de nombreux pays de la Courbe de Kuznets Environnementale (CKE). La CKE implique que pendant les premières étapes du développement économique les agents se soucient peu de l’environnement. Lorsque le niveau de revenu permet de pourvoir les besoins primaires, on atteint un niveau seuil (le point de retournement) où le souci pour l’environnement s’accroît et la tendance s’inverse. Et si la solution (amélioration des conditions environnementales) provenait d’une certaine rationalisation dans l’utilisation des ressources énergétiques ? Si l’on se place du côté de l’offre, Benabbou Senouci montre que la concurrence entre pays producteurs de gaz naturel est telle qu’il est difficile de prévoir la création d’une OPEP du gaz qui, par une planification des prix, obligerait les grands pays consommateurs à modifier leur trajectoire énergétique.
7Pour saisir les grands enjeux écologiques actuels, dans sa contribution, Patrick Matagne fait un intéressant retour à l’histoire. La science écologique est formée au 19e siècle pour devenir une discipline à part entière au 20e siècle. Les préoccupations écologiques suivent de près l’essor et la généralisation de l’industrialisation. Il montre aussi que la pensée écologique se développe dans des contextes radicalement différents, caractérisés par l’émergence d’une nouvelle forme de demande sociale en matière d’écologie, par l’entrée de l’écologie en politique et par l’intégration des sphères économique et écologique. Le développement durable représente l’aboutissement d’un processus d’écologisation de la société qui a commencé il y a deux siècles. Mais, pour Arnaud Diemer, il faut attendre la fin des années 1980 où la communauté des ingénieurs cherche à répondre à la question environnementale en proposant un corpus théorique (écologie industrielle) reposant sur la mise en valeur de la technologie. L’innovation technologique (pour réduire les déchets et économiser les matières et l’énergie) et l’innovation organisationnelle (la symbiose industrielle) sont ainsi présentées comme des solutions viables à court et long terme (valorisation systématique des déchets, bouclage des cycles, dématérialisation des produits, décarbonisation de l’énergie). La mise en évidence des effets rebond et des coûts cachés (dépenses énergétiques des technologies de l’information) a cependant montré que la technologie ne pouvait résoudre, à elle seule, tous les maux environnementaux.
8Le questionnement sur les impacts environnementaux de l’activité économique dépasse le cadre strict de l’innovation technologique pour embrasser l’ensemble social. Ingrid Vaileanu-Paun et Sophie Boutillier discutent des modalités d’insertion et de transformation de la firme dans l’économie en se servant des avancées scientifiques dans l’« économie de la fonctionnalité ». Le capitalisme fordiste basé sur la production et la consommation de biens standardisés, qui s’est développé depuis la révolution industrielle, doit laisser la place à un mode d’organisation de la production et de la consommation reposant sur la fonctionnalité. L’idée est de dépasser l’achat de biens pour privilégier leur mise à disposition temporaire. Ce qui suppose un changement des modes de consommation des populations. Mais, l’entreprise change, innove et « verdit » si son environnement lui offre des opportunités. Pour Blandine Laperche et Gilliane Lefebvre, les firmes développent des stratégies environnementales si leur marché permet de prévoir une rentabilisation des investissements conséquents qui sont nécessaires à la mise au point de nouvelles technologies propres. Mais le marché est le résultat de comportements institutionnels spécifiques (normes et règles, stratégies marketing, sensibilisation des parties prenantes, demande, etc.). Sur le plan managérial, pour modifier leur trajectoire, les firmes doivent accumuler des connaissances et des savoir-faire et développer de nouvelles capacités dynamiques appliquées dans une orientation différente de développement.
9L’hypothèse selon laquelle la plupart des entreprises seraient capables de tirer profit du renforcement des contraintes réglementaires n’est cependant pas vérifiée, tout au moins dans les industries agro-alimentaires, comme le montrent dans leur article Delphine Gallaud, Michel Martin, Sophie Reboud et Corinne Tanguy. L’environnement institutionnel n’influence pas de la même manière des grandes, les moyennes et les petites entreprises. Les grandes entreprises intégrées à des groupes semblent innover plus volontiers. La possibilité pour les PME de différencier les produits en intégrant une composante environnementale apparaît plus limitée. L’incitation à innover peut aussi passer par l’accès à de nouveaux marchés, en particulier à l’exportation, les consommateurs de certains pays étant extrêmement exigeants en produits de qualité environnementale. Ce constat est renforcé par l’étude proposée par Chiraz Ghozzi-Nekhili et Souad Kamoun-Chouk qui s’applique aux opérateurs tunisiens ; en Tunisie la production agricole et agroalimentaire représente environ le quart du PIB du pays. Le choix du BIO, comme engagement environnemental, pourrait n’être perçu par les institutions de l’Etat que comme un nouveau créneau porteur susceptible de favoriser un comportement opportuniste de la part des entreprises de la filière. Mais les premiers résultats obtenus de l’analyse montrent le peu d’intérêt porté par les parties prenantes autres que le consommateur étranger.
10L’environnement est aussi source et prétexte d’innovations qui modifient les contours sectoriels. Dans son article, Pablo Ariel Pellegrini se penche sur l’entrepreneurialisme dans les très controversées cultures transgéniques – la population mondiale en forte expansion doit se nourrir, l’innovation modifiant ainsi la consistance environnementale. L’auteur analyse les cas de deux entreprises de biotechnologie végétale, l’une en France et l’autre en Argentine. Ce faisant, il ouvre la « boîte noire » des biotech firms, en étudiant des firmes non dominantes dans un domaine très particulier de la biotechnologie : celui de la transgénèse végétale. Le développement de ces technologies est également lié à la présence de conflits publics portant sur l’utilisation des OGM, ainsi qu’à la contribution de l’Etat pour le développement de ces technologies. De son côté, Philippe Deshayes revient sur l’importance du changement social permettant à l’économie d’adopter et d’aspirer les innovations environnementales. Le secteur du bâtiment et de la construction est révélateur à ce sujet : les enjeux du développement durable ne peuvent se réduire à la seule maîtrise technique des performances des produits, systèmes et services et de leurs composants (matériaux, sous-produits, méthodologies, etc.). Ils ne peuvent pas, non plus, se focaliser exclusivement sur la capacité à concevoir, fabriquer et diffuser des innovations technologiques pourtant, à l’évidence, nécessaires. L’auteur souligne le besoin de repenser l’habitation, la ville, le lieu, ce qui demande des nouvelles formes d’organisation sociale pour « rentabiliser » les produits, procédés, méthodes, idées, etc. compatibles avec la protection de l’environnement.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 21/02/2012
https://doi.org/10.3917/inno.037.0005