La substitution des lois du marché aux critères esthétiques dans l'art contemporain spéculatif
Pages 199 à 224
Citer cet article
- GOGUEL D’ALLONDANS, Alban,
- Goguel d’Allondans, Alban.
- Goguel d’Allondans, A.
https://doi.org/10.3917/inno.031.0199
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- Goguel d’Allondans, A.
- Goguel d’Allondans, Alban.
- GOGUEL D’ALLONDANS, Alban,
https://doi.org/10.3917/inno.031.0199
Notes
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[1]
A. Goguel d’Allondans, La substitution des lois du marché aux critères esthétiques dans l’art contemporain spéculatif, Réseau de Recherche sur l’Innovation (R.R.I.), Document de travail n°9/2009, http://rrifr.univ-littoral.fr/wp-content/uploads/2009/06/doc-9-1.pdf, 44 pages.
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[2]
L’imitation dans l’esthétique classique, excluait la copie servile, consistant à reproduire à l’identique une image déjà inventée. Avec d’Andy Warhol, l’imitation matérielle et la répétition d’un objet par les procédés mécaniques (sérigraphie) invalident cette norme. Ainsi de la série de boîtes de soupe (oui, du potage en boîte), de la marque Campbell, des tampons à récurer, des bouteilles de Coca-Cola, et des portraits de personnalités célèbres (photographie et sérigraphie), œuvres qui ne sont que des images d’images, etc.
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L’intervention fausse les mécanismes naturels du marché de l’art. Cette évolution, par l’ampleur qu’elle connaît actuellement, est inquiétante. Par exemple, il est fréquent que les institutions muséales s’intéressent à une œuvre d’art contemporain en en déterminant elles-mêmes la valeur (sur quels critères ?), le jeu du marché entre l’offre et la demande, n’intervenant pas. En conséquence, un artiste contemporain peut avoir la satisfaction de voir son œuvre accrochée à la cimaise d’un musée, qui l’a directement acquise. Ce faisant, c’est donner une cotation artificielle à l’œuvre de l’artiste qui peut éventuellement n’en avoir vendu aucune au public des amateurs. Il est donc coté, mais absent des collections privées. Paradoxe. Quid : comment peut-il soutenir une cotation artificielle sur la durée ? Mystère et inquiétudes.
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[4]
La critique portant contre toutes les formes d’avant-gardes, se résume à trois attitudes types : soit critiquer systématiquement tout ce qui est nouveau, c’est le parti pris du conservatisme classique, soit approuver sans réserve ce qui est nouveau pour ne pas donner la fâcheuse impression d’être « en dehors du coup », là règne le snobisme et les coteries, soit investir dans de nouveaux territoires avec le risque que cela comporte, c’est le rôle du collectionneur défricheur, véritable explorateur de l’univers des formes. Faute de discernement, le temps confirmera ou non ses choix. C’est le seul à prendre un réel risque.
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[5]
Les acteurs soutenant l’art contemporain officiel se montrent volontiers intolérants face aux polémiques. En témoignent le Congrès de Tours, de 1997, et le Colloque qui a suivi à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts, à Paris. En bref, ce que l’on présente comme un progrès, se révèle être un phénomène de fuite en avant extravagant : l’idéologie de l’art contemporain. Nouvel académisme ? Nouveau conformisme ? A titre illustratif, actuellement, une trentaine de « personnes influentes » président aux destinées de l’art contemporain international. Jeu fermé là aussi. Pas d’appel d’air du grand large possible.
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La notion de risque est très révélatrice de la modification des rôles économiques et sociaux des acteurs contemporains. Connaître sur qui repose la charge du risque en apprend beaucoup, c’est pourquoi il est utile d’examiner les jeux contemporains des transferts de risques, comme par exemple de l’entreprise sur le salarié, du privé sur le public et vice versa, de l’acteur économique sur l’acteur social, enfin du galeriste sur l’artiste (exposer à quel prix ?). Jeux subtils de rationalités limitées des acteurs maximisant leur projet, fort intéressantes au demeurant pour comprendre l’apport réel des uns et des autres.
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[7]
Que l’on se souvienne des démêlés financiers et esthétiques d’Isabelle d’Este, alors marquise de Mantoue avec les artistes, et de la tragi-comédie des relations conflictuelles du Pape Jules II et de Michel-Ange, lors de l’élaboration du jugement dernier dans la Chapelle Sixtine, où un pot de peinture manqua de tomber sur l’auguste personne du souverain pontife, cela dans un mouvement de colère de l’artiste excédé par les exigences de Sa Sainteté.
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[8]
Le « méga-collectionneur » collabore avec les galeries et les institutions muséales, mais davantage aux Etats-Unis qu’en France (raisons juridiques et fiscales), à l’élaboration de la hiérarchie économique et sociale de l’artiste pour son classement, comme de ses œuvres (pour leur cotation). Il ne peut donc se défaire de cette emprise, en l’ignorant, au risque de perdre tout crédit.
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[9]
Dans Les Caractères, Jean de La Bruyère, ne dit pas autre chose : « Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la raison : son grand mérite est de l’emporter sur l’intérêt ». (Les Caractères, IV, 77) Néanmoins, ces trois notions ne sont pas exhaustives ni exclusives. D’autres motivations peuvent également intervenir comme par exemple les rapports pouvant exister entre le goût et l’intérêt. Selon le duc De La Rochefoucauld : « On renonce plus aisément à son intérêt qu’à son goût’ » (Maxime 390) Le marché des objets d’art, contemporains ou non, y trouve son compte (cité par Jon Elster, 2009).
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Par exemple, en ne mettant pas trop d’œuvres d’un même artiste, en même temps, sur le marché. La mise en vente au compte gouttes des œuvres de Pablo Picasso, est révélatrice de ce système de maintenance des cotations. Le Maître a peint environ 40 000 toiles (ce qui. est très considérable pour un artiste, le tri de l’œuvre n’ayant pas été fait par lui-même). En mettre trop, trop souvent en vente, effondrerait les cours, donc sa cote. Par conséquent, il est vendu une œuvre par-ci, par-là, et toujours à un moment et dans un lieu de vente judicieusement choisi, et l’événement est bien orchestré. Par ce moyen de raréfaction artificielle, un Picasso est toujours vendu très cher. Autre procédé efficace, celui de trouver des garants, c’est-à-dire des œuvres figurant honorablement sur des catalogues d’exposition ou de vente, livres et articles élogieux, tout cela fait monter les envies d’en posséder, donc enchères… jusqu’aux adjudications record ? Dialectique de l’offre et de la demande, intérêts bien compris. A ce prix, la cotation soutiendra l’épreuve redoutable de la durée.
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Monsieur Dominique Wypychowski, architecte expert, et collectionneur d’art moderne, qui a bien voulu me faire part de ses réflexions personnelles sur les tribulations de l’art contemporain spéculatif (entretien, avril 2009).
« Ce que l’on appelait art était également devenu une imposture ».
Mémoires de Hongrie
Comment définir l’art contemporain ?
1La dénomination courante art contemporain, recouvre une grande diversité de pratiques artistiques et d’œuvres. C’est la raison pour laquelle elle ne peut faire l’objet d’une définition unitaire, unanimement partagée. En dépit de cette difficulté, les historiens d’art et les acteurs du marché de l’art, par nécessité professionnelle, adoptent par commodité une définition chronologique globalisante de l’art contemporain. Les années 1960, années charnières et inaugurales, n’ont pas de pertinence analytique en soi. Mais les sixties rendues bien discernables avec la distance, permettent de situer l’art vécu, faute de repère événementiel ou historique symboliquement fondateur (J.-L. Chalumeau, 1994).
2L’art en France a été très influencé, depuis les années 1960, par les courants artistiques internationaux, surtout en provenance des Etats-Unis. Ainsi du Pop’art (dès les années 1950), du minimalisme et de l’art conceptuel. Dans cette configuration, à l’exception temporaire de nombreux oubliés de l’histoire officielle contemporaine, l’art contemporain peut alors se définir comme une « utopie qui dure parce qu’il est à la fois utile et adossé à un pouvoir, une organisation qui l’utilise, la légitime et la fonde » (Kerros, 2008). La seule définition alors possible de l’art contemporain, se présente sous forme de constat : « Est de l’art ce que l’artiste et le milieu de l’art déclarent être de l’art » (Sourgins, 2005). Pour l’auteur, l’art contemporain désigne depuis les années 1960, une catégorie esthétique, un genre, voire un label. C’est aujourd’hui l’esthétique dominante reconnue par les instances culturelles officielles. La caractéristique essentielle de cette forme artistique, inédite dans ses outrances, est de pratiquer la rupture, en évoluant de « transgression en transgression ». C’est donc un art du relativisme, du refus de l’art doublé d’un refus du temps, en promouvant comme nécessité un présent perpétuel, une avant-garde chassant l’autre.
La problématique de l’art contemporain spéculatif
3La dérégulation des modes d’existence des œuvres de l’art contemporain, et les critères contrastés de leur définition, interviennent à une période historique de profonde « mutation des formes symboliques » (Hilaire, 2008). Cette dérégulation, influencée par les modèles néo-libéraux (économie financière), intervient directement sur la création artistique. L’économie de l’œuvre d’art ne saurait se calquer sur les notions de temporalité et d’obsolescence en vigueur dans l’économie des biens et des services. Une perte du sens des limites, et la transgression des frontières, se traduisent notamment par l’emballement du marché de l’art contemporain. Apollon est à Wall Street, où le pire ne côtoie pas toujours le meilleur.
4Pour la partie la plus visible de l’art contemporain, c’est-à-dire celle de l’art officiel médiatisé reconnu par les institutions, c’est à ce remodelage étonnant, véritable contresens, et confusion des finalités respectives de l’art et de l’économie auxquelles on assiste aujourd’hui. Par conséquent, il en résulte une forme d’art contemporain qui aurait davantage une valeur sociologique sur l’époque actuelle qu’esthétique. Et c’est peut-être aussi la raison pour laquelle il est si commenté.
5La perte du sens des limites et la permanente transgression des frontières, se traduisent d’abord dans les faits par un emballement du marché de l’art contemporain spéculatif. Dans cette réalité, il n’est pas étonnant de repérer les stratégies commerciales sophistiquées, relayées par la communication, qui se mettent au service du marché de l’art pour l’animer. D’ailleurs, bon nombre d’acteurs venus à l’art sont issus du monde économico-médiatique (mode, publicité, etc.). L’exemple en est donné par les ventes record, où il est surtout commenté la performance, le toujours plus de prix himalayens, mais quasiment jamais de la qualité esthétique intrinsèque (ou de son absence remarquable) de l’œuvre vendue comme un trophée.
6En art contemporain, l’œuvre événement éphémère, médiatisée hier, remplacée aujourd’hui, oubliée demain, les feux de la rampe éteints, pose une question : cette œuvre a-t-elle encore un sens dans sa matérialité actuelle d’objet de collection, son destin logique ? Sans le soutien artificiel de l’événement promotionnel, s’il y a doute sur sa valeur esthétique intrinsèque, elle peut rapidement tomber dans l’oubli, sans réelle possibilité de relèvement futur.
7L’art contemporain officialisé, n’épuise pas encore tous les paradoxes. La forte médiatisation de certains artistes, et de leur production, banalise l’œuvre d’art comme objet d’exception (ce qu’elle devrait rester), en la ravalant au rang des objets quotidiens, c’est-à-dire des produits de consommation courante. Le paradoxe est que s’il y a abondance d’œuvres, à l’inverse il n’y a qu’un nombre restreint d’artistes consacrés sur la scène internationale. Un artiste comme Andy Warhol, en constitue l’idéal-type, tel que l’a conçu Max Weber, et analysé par le sociologue Jean Baudrillard (2005). Dans ces conditions, le doute s’insinue aujourd’hui sur la création de certaines œuvres d’art contemporain, doute sur leur qualité esthétique intrinsèque, et leur apport réel à l’histoire de l’art. Des artistes sans art ou de l’art de rien ?
Cette tendance se renforce par le jeu de la globalisation. La conséquence directe est que les interactions entre le champ artistique et le marché, exigent de nouveaux rapports impliquant la concentration financière pour agir à grande échelle. L’enclenchement de cette dynamique accroît davantage encore le poids des instances économiques dominantes, qui influent à leur tour sur le marché internationalisé de l’art contemporain. Il y a manifestement confusion des valeurs par assimilation des unes (esthétiques) aux autres (financières) [1].
Que conclure sur ce préambule ?
8L’ouverture du monde de l’art contemporain en direction des autres champs sociaux (au risque de s’y renier et de s’y perdre), économiques et technologiques, intervient paradoxalement au moment où le concept de modernité s’épuise. La fonction esthétique de l’art contemporain officialisé s’en trouve dépassée, en allant au-delà d’elle-même en transgressant ses limites conceptuelles. De transgression en transgression, il n’est plus possible de déterminer ce qui relève ou non de l’art. Face à une telle indétermination, voire régression artistique, comment analyser le sens et la portée de l’art contemporain ? Par conséquent, eu égard à ces préalables, comment se détermine le prix d’une œuvre d’art contemporain, et quelle est sa signification ?
La sociologie de l’art contemporain : normes et acteurs
La transgression de l’art moderne à l’art contemporain
9La déconstruction des critères esthétiques par la transgression constante des normes guide la création artistique. L’art contemporain continue sur cette lancée où le hors normes devient la norme. C’est la nouvelle tradition des avant-gardes. Cet art est-il une imposture ? La poursuite du processus de déconstruction des principes esthétiques définissant l’œuvre d’art, se manifeste pratiquement par une transgression permanente des règles : transgression des canons académiques de la représentation (avec l’impressionnisme), des codes de la figuration des couleurs (avec le fauvisme), de la figuration des volumes et des règles de la perspective (avec le cubisme), de l’objectivité de la figuration (avec l’expressionnisme), du vraisemblable (avec le surréalisme), de la figuration (avec l’abstraction).
10Ce mouvement de déconstruction des critères, est une spécificité de la modernité. Et l’art contemporain continue sur cette lancée où le hors normes devient la norme, l’originalité allant de pair avec la transgression. La conséquence de cette évolution est que le jugement esthétique ne fait plus autorité. La création plastique contemporaine se veut objectivement sans référence et ne se revendique d’aucune autorité. La révolution artistique est désormais permanente et pluraliste, cela depuis les années soixante.
11Puisque, « boire un verre d’eau » ou « traverser la rue » est, selon Bertolt Brecht, considéré comme une authentique œuvre d’art. La confusion entre la vie dans ce qu’elle a de plus insignifiant et la prétendue œuvre d’art, est alors complète. Tout s’annule ou se vaut. L’histoire narrative de l’art s’achève au début des années 1960, lesquelles inaugurent précisément le commencement convenu de l’art contemporain, mais vers quel achèvement ? Depuis Hegel (Leçons sur l’esthétique, 1818-1929), la fin de l’art est à l’agenda des chroniques d’une mort régulièrement annoncée, mais qui tarde à venir. Qu’en est-il aujourd’hui ? Selon la thèse soutenue par Hans Belting (2007), ce qui a disparu, ce n’est pas l’art lui-même (positionnement invraisemblable), mais plutôt l’idée qu’on s’en fait actuellement, celle du développement historique ordonné des styles et des formes. Comprise en ce sens, il ne s’agit pas de la fin de l’art, mais de la fin de l’histoire de l’art, autrement dit de l’art comme histoire.
12À l’époque des arts plastiques (le vocabulaire traduit bien cette évolution), des performances, des installations, et des révolutions permanentes, et autres transgressions, seule une conception ouverte et pluraliste, et non pas unitaire (une définition, un style, une époque), permet de cerner sinon de définir dans sa diversité le vaste champ de l’art contemporain, (l’art actuel est tout à la fois pluriel, fragmentaire et contradictoire, et cela en concomitance), qu’il soit spéculatif ou non. Par conséquent, avec l’abandon nostalgique des grandes théories unitaires, le discours de moindre ambition, passe de l’histoire en majesté, aux œuvres. En illustration, le pop’art américain a réussi l’exploit de transformer en « grand art » des matériaux empruntés à la « société de consommation maximale », c’est-à-dire médiatique. D’ailleurs, le style des œuvres d’Andy Warhol, fait référence aux procédés mécaniques de la reproduction (photographie, sérigraphie), techniques industrielles au service de la production de masse. En introduisant l’univers de la consommation, par ses signes, dans la sphère de l’art, il n’a certainement pas mesuré les conséquences de ce geste capital [2].
13La conception warholienne de l’art, en revendiquant l’emploi des techniques de la production industrielle de masse, dévalorise, puis disqualifie les notions traditionnelles de l’art que sont, la création, l’imagination, l’invention. La logique de cette dérive artistique, veut que l’offre soit toujours abondante et diversifiée, la publicité et les médias, se chargeant de sa promotion médiatique.
« Si l’art et la mode en viennent de la sorte à converger, il n’est pas étonnant que leurs vocabulaires se mélangent – au point que lorsqu’on entend aujourd’hui évoquer un ‘créateur’, on ne sait plus très bien s’il s’agit d’un styliste de vêtement, d’un designer ou d’un artiste au sens classique, qu’il soit peintre ou vidéaste ».
15Par conséquent, les moyens de promotion et de diffusion de l’art contemporain et de la mode (Haute couture et prêt-à-porter de luxe), ont recours à des médias identiques, comme les revues spécialisées dans l’actualité de la mode, traitant indifféremment des deux, articles consacrés à ce qui est « tendance » en art contemporain, ces revues étant destinées à un même public s’intéressant à l’art contemporain et à la mode. La modernité de l’art, en rupture avec l’idéal classique, intemporel, implique une valorisation du transitoire, s’éprouve à travers les formes contemporaines de la représentation. Cette valorisation d’un « nouveau éphémère » dévoile également une singulière fragilité de la post-modernité, encore incertaine de son devenir (Sylviane Agacinski, 2000). D’où l’interrogation : comment parler d’art aujourd’hui face au surgissement permanent « du nouveau », bousculant l’à peine nouveau, que déjà il sera bousculé à son tour ? L’obsolescence, n’est pas une valeur de l’art. Les fresques de l’art pariétal ne sont ni supérieures, ni inférieures aux œuvres consacrées des Maîtres de l’art moderne.
Le galeriste et historien d’art Pierre Nahon (2002) remarque, quelque peu désabusé, que le marché de l’art et les médias, dans leurs efforts conjugués, « ont réussi ce que les avant-gardes n’avaient jamais osé atteindre : l’art contemporain témoigne de ce vide sans se préoccuper de savoir où il va, dupé d’abord par lui-même et par la modernité ».
Qu’ont en commun les plasticiens médiatisés de l’art contemporain ? Ils ont créé une œuvre avec l’aide d’assistants (parfois fort nombreux comme avec l’exemple de la Factory d’Andy Warhol), des ouvriers qui fabriquent, emballent, transportent et installent. En se comportant en dirigeants de petite ou moyenne entreprise, ces artistes véhiculent une image diamétralement opposée de celle de l’artiste romantique, torturé, solitaire, angoissé, maudit, impécunieux… En symétrie, les noms de ces modernes plasticiens en œuvres d’art contemporaines, sont associés à des millions de dollars, pour certains. Le prix de leurs œuvres atteint des sommets jamais égalés par beaucoup de leurs prédécesseurs, pourtant célèbres et talentueux. C’est la raison pour laquelle, tout un chacun peut s’interroger sur la valeur de l’art au moment où les acteurs de l’art contemporain sont aussi les acteurs du jeu financier.
La modification du rôle des acteurs de l’art contemporain
16Le rôle des acteurs du monde de l’art contemporain s’est métamorphosé à cause de la modification du processus d’intégration des œuvres d’art. Ainsi, l’institutionnalisation des œuvres d’art directement par le musée des mouvements d’avant-garde, a provoqué ce renversement spectaculaire. Le jeu actuel de l’institutionnalisation des œuvres de l’art contemporain s’emballe dans une dynamique, entre transgression des normes, réaction du public et des spécialistes, et intégration par le musée ou les fondations. Cet enchaînement est désormais compromis, en occultant la seconde phase, celle de la réception de l’œuvre par le public. Le rôle des acteurs s’en trouve donc modifié (critique, expert, conservateur, marchand d’art, artiste).
17De tradition, le cheminement classique du processus d’intégration donnait un contenu aux différents rôles. Les acteurs du privé (marchands d’art, experts, collectionneurs, etc.), précédaient et guidaient les conservateurs de musée dans un long travail de sélection des œuvres, le destin de chacune d’elles, modeste ou étonnant, est à chaque fois toute une histoire. L’histoire de l’impressionnisme et de l’art moderne, est très révélatrice à ce sujet, de Montmartre à Montparnasse. Toutes les biographies d’artistes fourmillent d’anecdotes plaisantes ou pathétiques. Mais aujourd’hui, avec l’art contemporain, cette tendance séculaire s’inverse, puisque « le secteur public tend à jouer le fer de lance de l’avant-garde et son introduction dans le privé », selon la thèse de la sociologue Nathalie Heinich (2006). En application de cette inversion de logique processuelle, il n’est plus rare du tout de voir des artistes consacrés directement par des musées, sans disposer encore de clientèle privée (donc de cotation officielle), d’où le et les problèmes suscités par ce changement de problématique, à cause du renversement complet de l’ordre des facteurs d’intégration, ou « d’assimilation des transgressions artistiques », donc de l’intégration des œuvres de l’art contemporain par l’économie et par les institutions [3].
18À l’inverse, le processus normal d’intégration se poursuit à travers trois séquences s’enchaînant, l’une l’autre, entre la transgression (des normes établies), la réaction (du public et des spécialistes, où l’œuvre est discutée), et l’intégration (musées, fondations, collections). Transposées à l’art contemporain, ces trois séquences se déclinent comme suit :
19Première étape du processus : la transgression des frontières esthétiques par l’artiste dans ses créations en art contemporain.
20Seconde étape : la réaction négative et/ou indifférente du public qui ne se sent pas plus impliqué que concerné par cette forme d’art. Le débat lui a été confisqué.
21Troisième étape : celle de l’intégration des œuvres par les seuls spécialistes, d’où les polémiques récentes et les manifestations de rejet de plus en plus violentes ces dernières années, c’est-à-dire à partir de 1998/2000, face à des institutionnalisations toujours plus sidérantes. La question peut être valablement posée à propos de cette forme de récupération des œuvres d’art contemporaines par une élite restreinte (ne représentant qu’elle-même), et… consternante dans ses choix imposés. L’intégration des œuvres de l’art contemporain annule les effets transgressifs des avant-gardes par une assimilation culturelle, sans discernement et trop précoce. Une réflexion mériterait d’être conduite sur le sujet.
22Transgression, réaction, intégration, trois phases complémentaires, dans l’analyse qu’en fait Nathalie Heinich, car il n’y a pas « d’œuvres sans regards », et de « regards sans commentaires », ni de « commentaires sans effets de retour », sur la création des œuvres. Dans ce phénomène en boucle, il faut donc qu’il y ait au départ une transgression inaugurale, pour qu’il y ait ensuite une réaction critique (le débat entre les pour et les contre), pour qu’enfin, le processus qui conditionne l’intégration de l’œuvre d’art puisse s’enclencher normalement.
Dans ce schéma, les artistes, le public et les spécialistes de l’art contemporain interviennent aux trois moments de ce jeu de reconnaissance sélective. Jusqu’à aujourd’hui, cela a correspondu à une constante structurelle d’une triple fonction déjà esquissée :
23La modification actuelle de l’enchaînement de ces séquences d’intégration de l’art contemporain fausse cette relation. Selon le processus habituel, la fonction d’innovation (artiste émetteur), puis la fonction d’adhésion (spectateur récepteur), et la fonction de médiation (spécialistes médiateurs) s’enchaînent, mais cette dernière est confisquée par un nombre restreint de spécialistes qui décident. Une séquence est occultée, ainsi :
24La perturbation de cet enchaînement modifie considérablement les positions et les rôles des acteurs du seul fait de l’accélération temporelle de l’assimilation de l’œuvre d’art, par la seule volonté des spécialistes officiels. Désormais, ce n’est plus l’artiste qui désigne comme œuvre d’art ce qu’il propose à l’appréciation esthétique d’autrui, mais les institutions. Par conséquent, le spécialiste (conservateur, critique, historiens de l’art contemporain, etc.), instance autorisée, décide, en quasi souveraineté, de ce qui est de l’art de ce qui n’en est pas.
25Autre paradoxe : Les réactions du public, tant dans leur importance que dans leur généralité, ne sont pas sociologiquement suffisamment visibles pour exister, et peser sur les décisions et les choix d’œuvres. Pire, l’art contemporain est accueilli dans le silence de l’indifférence. Cela traduit un réel désarroi de la part du public, face aux transgressions artistiques banalisées de la modernité. Qui impressionne encore qui ? En conséquence, le public des profanes se sent exclu de la comédie de l’art contemporain. Trop, c’est trop pour encore s’indigner [4]. Mais quelles sont ces instances autorisées ayant le pouvoir de décider du destin d’une œuvre d’art contemporain ?
26De fait, le milieu de l’art ne comporte qu’un petit nombre d’acteurs, fortement interconnectés, où l’appui du réseau est fondamental : marchands d’art, experts, critiques et historiens d’art, courtiers, conseillers en investissements auprès des entreprises, fondations, collectionneurs, conservateurs de musée, etc. Chacun des acteurs de cette scène étroite, où chacun joue un rôle assigné ou interchangeable, reçoit en miroir la confirmation de sa position par l’autre. Un peu à l’image d’une société fermée, toute défaillance par contestation interne est insupportable, d’où l’importance de la cooptation après une sérieuse mise à l’épreuve du postulant. Tout ce qui compte dans ce microcosme se tient. Si dans cet univers clos, il est admis de discuter, ce n’est uniquement qu’entre soi. C’est la raison pour laquelle, le débat public déclenché depuis une dizaine d’années déjà, est devenu incontournable par la force des choses. Mais les tentatives pour l’enterrer, d’un commun accord, ne manquent pas. Un mot : le silence… pour l’oubli [5]. Ce qui pose problème, et qui demeure encore une question irrésolue, c’est le pouvoir de légitimation monopolisé par un petit nombre de décisions en amont, des choix arbitraires des historiens de l’art contemporain. Cela fonctionne sur le modèle d’une coalition de fait entre le marché, les musées d’art contemporain et les médias. Le système ne pouvant se réformer sans se détruire, l’intérêt des acteurs s’y oppose.
27L’ouverture de ce chapitre s’est faite sur la métamorphose du rôle des acteurs de l’art contemporain. En apparence, et contre toute logique, la figure de l’artiste sera traitée en dernier, car son rôle s’est amenuisé par rapport au rôle des autres figures d’acteurs, au point d’affirmer qu’il n’est plus le maître du destin de ses œuvres. La modification des rôles des autres acteurs de l’art contemporain, a joué à son détriment. En voici les figures exposées.
281) D’abord la figure du critique, tout comme la figure de l’expert, sont centrales, car les amateurs, comme les collectionneurs d’art contemporain (et pas seulement) achètent des noms plus que des œuvres, d’où l’importance primordiale de l’expert qui authentifie, et celle du critique qui soutient un artiste ou une œuvre. Le doute disqualifie les œuvres d’art contemporain sur un marché spéculatif à prix élevés. Pour ces raisons essentielles le critique d’art, comme son confrère l’expert, sont adulés ou critiqués du fait qu’ils détiennent le pouvoir redoutable de la délivrance des brevets d’existence des œuvres, soumises à leur analyse. Les impératifs économiques du marché de l’art contemporain, et qui traduisent sa grande fragilité, ne peuvent que renforcer la demande de reconnaissance. Sans elle, tout s’effondre. Face à ce dilemme cornélien, l’argent roi étant le véritable souverain de l’art, la critique partage l’opinion des spéculateurs, sans dénoncer aucunement l’importance sans doute injustifiée de certaines œuvres de l’art contemporain. Elle les confirme.
292) La figure du conservateur de musée d’art contemporain, à ne pas confondre avec ses collègues des autres départements d’art classique, étrangers à ces logiques. Le rôle traditionnel du conservateur de musée est bien modeste. Sa fonction essentielle est de confirmer l’histoire, au-delà des modes. Normalement, son allié le plus précieux est le temps qui sélectionne et reclasse. Dans la relation causale de l’institutionnalisation des œuvres d’art, il a été analysé qu’il intervenait en bout de chaîne, celle réservée au spécialiste médiateur, précisément dans sa fonction de médiation. Désormais, ce schéma est bousculé. Aujourd’hui, le conservateur en art contemporain prétend intervenir dans le jeu des échanges en se substituant à la place du critique et du marchand, aux fins de s’attribuer leurs missions. C’est la raison pour laquelle, des artistes contemporains figurant en bonne place dans des collections internationales, se trouvent de fait exclus d’exposition, ou de rétrospective de leur œuvre passée sous silence, au Musée National d’Art moderne ou au Centre Beaubourg. Cela explique suffisamment le ressentiment légitime d’artistes contre l’institution muséale française, qui les marginalise en s’abstenant de les défendre, par principe. Par conséquent, les nouveaux rôles des conservateurs de musée en art contemporain, débordent de leurs fonctions traditionnelles (ce qui ne veut pas dire, que leurs fonctions ne doivent pas s’adapter aux nécessités qui sont les leurs).
303) La figure multiple du marchand d’art contemporain. La figure du marchand d’art recouvre une réalité diversifiée, comprenant les galeristes, les commissaires priseurs, les courtiers, pour se décliner jusqu’au marchand de tableaux qui n’est autre qu’un antiquaire spécialisé, bref, elle démultiplie les intermédiaires entre l’artiste ou le vendeur d’une œuvre, et l’acheteur amateur ou collectionneur. La palette est chatoyante.
31Le marché de l’art contemporain est très organisé. Le marchand – terme générique regroupant plusieurs professions – dispose actuellement de moyens d’action inégalés, en raison de la circulation des œuvres d’art contemporain sur le marché de l’art internationalisé. Ses pôles de référence sont les capitales de l’économie (New York, Zurich, Munich, Francfort, Londres, Venise, etc.), où se tiennent régulièrement foires et expositions. Il est vrai que l’intrusion du monde marchand dans les milieux de l’art en Europe est un phénomène relativement nouveau, alors que les deux mondes, sont étroitement mêlés depuis déjà longtemps aux Etats-Unis. Et c’est sans compter avec la manne disponible des pays économiquement émergents, comme l’Inde et la Chine, qui ne feront que renforcer la tendance à la marchandisation de l’art, notamment en investissant massivement dans leur art contemporain.
32D’un trait, le rôle essentiel du marchand est « d’anticiper sur le talent » de jeunes artistes, d’anticiper sur leur avenir probable. C’est un investissement à risque. Certes, en position d’intermédiaire, ils suivent scrupuleusement les humeurs et les caprices (boursiers) du marché de l’art contemporain. Ils savent que la détermination de la valeur d’un œuvre dépend de l’attrait logique que l’investissement spéculatif dans l’art contemporain exerce sur des élites récentes, esthétiquement peu cultivées, trop souvent. Certes, le blanchiment d’argent s’invite aussi sur ce marché facilite les achats et les reventes rapides, avec l’honorabilité en prime.
33Normalement, et à l’opposé de tels principes au service de la spéculation, la démarche d’un galeriste digne de son rôle ? comme de tout marchand d’art, en principe ?, est de découvrir et de suivre l’artiste sur la longue durée de sa création, avec ses aléas, ce qui implique un certain courage moral et financier, que tous ne partagent pas, certains se contentant de louer des cimaises, excluant ainsi leur risque professionnel en cas d’insuccès, le risque étant transféré sur l’artiste [6].
344) La figure sous contrainte de l’artiste. Le rôle de l’artiste (sa part maudite ?) ? en constante adaptation ? est normalement celui de créateur de formes plastiques, accessoirement celui de penseur, théoricien de son œuvre ou du mouvement dont il revendique l’appartenance. Aujourd’hui, ce rôle traditionnel se déplace du côté du capital. Invraisemblance ? Non. L’artiste contemporain, en principe seul juge de sa création, n’est par la grâce de cette évolution, plus maître de son destin.
Dans cette configuration inédite qui le partage avec l’insolite, le contrôle est total, puisque le détenteur de capital peut non seulement acquérir une œuvre à sa convenance, mais agir directement sur la création de celle-ci. Même si cette instrumentalisation de l’artiste avait historiquement plus ou moins existé (le duo conflictuel entre le prince mécène et l’artiste, depuis la Renaissance, les exemples tragiques ou comiques, ne manquent pas), jamais une telle emprise sur l’artiste n’avait rencontré un tel débordement [7]. L’enchaînement est sans faille. Dans un système spéculatif, la logique impose que la montée des prix soit devancée, donc rationnellement anticipée, ce qui implique de la part des acteurs du marché de l’art, comme nécessité systémique de procéder au renouvellement constant de l’offre, et partant des œuvres et des artistes.« C’est la montée en force du capital au créneau de la création pour la produire et la contrôler qui dépossède l’artiste de son pouvoir. Celui qui peut déterminer la forme de l’art, décider de sa qualité et de son prix, peut opérer sur le choix et les flux. Celui-là qui peut faire exister l’art ou l’anéantir, décide qu’une œuvre ne vaut esthétiquement que ce qu’elle coûte, celui-là devient, de droit, son légitime créateur ».
Aujourd’hui, jamais il n’y a eu autant d’artistes importants… transitoirement. Ce renouvellement permanent, tout comme les top models, ou la gamme d’un produit de grande consommation courante, condamne les artistes, à court ou moyen terme, à tomber dans un oubli relatif, ou définitif. En effet, la formation de la valeur est le résultat du jeu de quelques acteurs qui se retrouvent à l’intersection, ou au carrefour, des institutions (musées d’art contemporain, fondations), des collectionneurs et des marchands, « faisant d’un commun accord le travail de reconnaissance, d’acceptation et de qualification de l’objet (d’art) ». C’est la raison pour laquelle, la dissidence de l’artiste oublié, dissident du jeu, ne peut être qu’héroïque ou dérisoire. Autrement dit, se confirme l’intégration horizontales et temporelles, des fonctions d’innovation, d’adhésion et de médiation, en figures fermées, circulaires. Ce faisant, le marchand et ses clients très fortunés vont donc fabriquer, de toutes pièces et en connivence, cette valeur, en réseau. Grâce à ce jeu en circuit fermé, qui ne fonctionne qu’en réseau, ils contrôlent de bout en bout un marché, où la concurrence y est d’autant plus sévère que la pénurie d’œuvres d’art en art contemporain s’entend, mises en vente, est rationnellement organisée, pour maintenir les prix au plus haut. Quid de l’artiste ? [8]
La structure du marché de l’art contemporain spéculatif
L’objet-valeur où l’économie de l’objet d’art contemporain
35Comment déterminer le prix de l’objet, c’est-à-dire sa cote, et sur quels critères ? Par delà les postulats classiques de la rationalité et de la motivation intéressée, interviennent des motivations inconscientes (démonstration se référençant par rapport aux récents travaux de Jon Elster, sur les motivations sous-jacentes). Il serait naïf de croire que ce qui conditionne l’acquisition d’une œuvre d’art, serait le « désir d’objet » qui serait la principale, sinon l’essentielle motivation de l’amateur d’art, comme du collectionneur d’art contemporain. Cela conduit à analyser quels sont les facteurs qui déterminent le prix de l’objet d’art, autrement dit sa cote, et selon quels critères.
36La réflexion économique, quoique insuffisante, renseigne sur les mécanismes d’évaluation des prix. Simplifié, le prix de toute chose à vendre s’établit à la suite du calcul consistant à additionner au prix de revient (R), le bénéfice (B). Le prix de revient comprend le coût de la (ou des) matière(s) première(s) qui entrent dans sa fabrication (M). Le coût de la main-d’œuvre pour sa réalisation, autrement dit la masse salariale (S), les frais d’amortissement, locaux et matériels (A) et, enfin, les charges diverses et variées (financières, sociales, fiscales, et autres prélèvements obligatoires) de l’entreprise (C). Cela permet d’établir que :
37Matière(s) première(s) + Salaires + Amortissement + Charges = Prix de revient
38S’il s’agit d’un produit de consommation courante (même artisanal), le calcul de chacun de ces éléments est facile, seul le bénéfice est aléatoire compte tenu de l’état présent de la concurrence sur le marché (marges étroites, en principe). Mais quand il s’agit d’un produit de luxe, la problématique est différente. Une robe de haute couture, un bijou, un vin renommé, un plat cuisiné haut de gamme, porte la marque de son façonnier qui, par son talent, le rend incomparable, tellement ces objets de luxe sont personnalisés par leur style, là est sa justification. Néanmoins, leurs créateurs, comme le commun des marchands de casseroles, tout aussi respectable dans leurs fonctions utilitaires, adoptent le même calcul, à savoir :
39Matière première + Salaires + Charges + Amortissement = Prix de revient
40Rien ne change encore… Cependant, une différence notable apparaît : leur marge bénéficiaire est moins contrainte, puisque le talent reconnu du fabricant, la singularité et la personnalité de l’objet, font que la pression de la concurrence voulant réduire les marges, ne les concerne pas aussi directement. C’est pourquoi s’ajoute une variable supplémentaire, cinquième notion : le prix du talent. On a alors :
41Matière première + Salaires + Charges + Amortissement + prix du talent = Prix de vente
42Ce prix du talent peut devenir considérable en fonction de la renommée. Comment comparer une montre Hermès avec une montre de bazar made in China ? Pourtant, toutes deux donnent la même heure. Comment alors déterminer le plus rationnellement possible le prix d’une œuvre d’art, conçue il y a des siècles, ou tout récemment, par un artiste encore ou définitivement (l’avenir le dira) inconnu ? Là interfèrent les courants changeants de la mode, du goût, de l’humeur capricieuse, et tout ce qu’il plaira de mentionner. Dans ces conditions, comment déterminer son prix ?
43Néanmoins, une seule certitude économique. L’objet mis en vente comme une marchandise ordinaire, est alors l’enjeu de la compétition, laquelle se traduit au final par le versement d’une somme d’argent. Ceci est parfaitement résumé par Maître Maurice Rheims, qui, dans Les collectionneurs (2002), dit ceci : « Ce qui rend si attachant le ‘métier-jeu’ de ceux qui achètent ou vendent des objets, c’est qu’au lieu des notions commerciales habituelles, seul compte l’attrait de l’opération à réaliser : laquelle met face à face, oppose dans une lutte subtile l’intensité du désir de possession de l’acquéreur et l’intelligence du vendeur ». Oui, le désir a un coût, parfois démesuré. C’est déjà entrer de plain-pied dans une autre logique. Cette épreuve de force, où une offre et une demande vont finir par se rencontrer, n’est pas rationalisable ni prévisible, cela variant en fonction de la mode et du temps. Il n’existe malheureusement pas d’équation magique, sur l’heureuse ou déprimante instabilité des passions, qui traversent toute l’histoire de la haute comme de la petite curiosité, et cela à toute époque.
44Ainsi, le calcul du prix de chaque objet d’art peut être constamment remis en question. C’est ce que montre chaque jour la réalité capricieuse des ventes et des enchères, où « talent et envie n’étant que violence fugitive et irraisonnée », concluait subtilement Maître Maurice Rheims, commissaire-priseur et Académicien. La passion, le désir d’objet font se demander comment les concilier avec l’hypothèse d’un homme économique à la fois rationnel et intéressé. Ses choix refléteraient la poursuite rationnelle de son intérêt. En s’appuyant sur ce raisonnement, les économistes tentent d’expliquer le comportement logique des acteurs en situation, cela dans divers contextes où diverses décisions sont à prendre, et d’abord économiques. Ainsi du choix supposé rationnel de l’acheteur, d’un objet d’art, ou de toute autre chose, qui invariablement tendrait à maximiser son utilité (et son pendant, le vendeur, supposé maximiser son profit). C’est, en effet, l’hypothèse de la maximisation d’un objectif quelconque, qui étaie cette analyse.
45L’analyse du choix comme maximisation d’un objectif (comme l’utilité ou le profit), ne peut s’appliquer mécaniquement dans le contexte du marché de l’art contemporain. Dans la théorie du choix rationnel, l’hypothèse de la motivation intéressée n’est pas fondée dans ce champ d’application particulier, qui est l’acquisition d’une œuvre d’art. Si contestées que soient ses qualités explicatives, elle n’a comme premier mérite que celui de l’utilité méthodologique. L’analyse doit tenir compte d’autres facteurs qui interviennent de façon décisive ou non et qui relèvent de l’irrationnel. L’expérience montre que l’égoïsme n’est pas le seul mobile des acteurs amateurs ou collectionneurs d’objets d’art, et surtout en matière d’art contemporain. L’hypothèse de la motivation égoïste n’est que partiellement vérifiée. En effet, il est indispensable de distinguer entre l’intérêt poursuivi par l’acquéreur, la ou les raisons de son choix esthétique, de ses possibilités financières, et la passion (l’irrationalité qui pousse à l’action). Les motivations des acteurs se réduisent donc à cet enchaînement : intérêt/raison/passion [9]. Comment démêler ce « jeu de masques », s’interroge Jon Elster dans Le désintéressement, traité critique de l’homme économique (2009) ? Question centrale.
46Dans l’acte d’achat d’un objet d’art, si peu conséquent soit-il, et par-delà les postulats de rationalité abstraite et de motivation intéressée, entrent des motivations inconscientes, bien souvent déterminantes. Comment nier l’existence de ces « processus mentaux inconscients et motivés », bien que l’on ne dispose pas encore de la clef pour appréhender les mécanismes qui entrent en jeu pour emporter la décision d’achat de tout acquéreur. Si la littérature classique a abondamment signalé le fait, scientifiquement, il demeure encore inexpliqué. La répugnance des économistes à attribuer aux acteurs du jeu social (vision générale) des motivations autres que la poursuite rationnelle et exclusive de ce qu’ils estiment être de leur intérêt, semble une assez incomplète – bien que commode – analyse des actions.
47La critique du modèle économique classique ne peut porter que sur l’hypothèse de rationalité, et sur celle de motivation intéressée. L’hypothèse de rationalité permet aux économistes d’envisager l’économie comme une science capable de produire des prédictions quantifiables. Admettre une part d’irrationalité, invaliderait cette belle mécanique démonstrative, et dont les modèles sont comparables à des jardins à la française par leur formalisme. Ils ne sont donc pas dénués de qualités esthétiques, intellectuellement séductrices. Il n’empêche, qu’ils ne répondent pas, ou très mal, à la passion sous-tendant le désir d’objet. Comment supposer qu’un acteur agissant dans le vaste champ esthétique, ne le ferait, en toutes circonstances, qu’en fonction de son propre intérêt, et que ses comportements (même de professionnel averti, ou supposé l’être), seraient uniquement au service de fins stratégiques ? Comment démêler avec précision ses motivations sous-jacentes dissimulées derrière le manque des motivations principales ? En toute hypothèse, il ne peut être suffisamment à lui-même, pour analyser son acte d’achat.
L’acquisition de l’objet/désir ne doit donc pas excéder le coût du plaisir de l’acheteur qui doit intégrer une autre variable incontournable, la tendance du marché. En effet, le marché de l’art n’est certes pas un marché qui rend justice, en évaluant à son juste prix la créativité d’une œuvre. L’orientation du marché de l’art contemporain est avant toute autre considération, de déterminer l’importance sociale de tel artiste à la mode, ou de telle œuvre d’une star du marché. Dans ce mariage insolite entre le marché et l’art (particulièrement en art contemporain), l’argent est le vecteur dominant. Chaque transaction en art contemporain est l’illustration d’un double comportement à risque : le pari esthétique et le pari financier (Bourgineau, 2009). C’est pourquoi, le marché de l’art est très proche du marché boursier. D’ailleurs, les grandes entreprises, par actions de mécénat interposées, cherchent à récupérer l’art contemporain comme vecteur de nouvelles stratégies de communication ou de marketing. L’amour de l’art est aussi un investissement rentable, puisque l’art n’a pas de prix.« Pour un collectionneur, donner un prix à une œuvre, c’est simplement fixer un barème du coût de son plaisir. Il obéit à des principes tout relatifs qui montrent à quel point le marché de l’art correspond à une construction de l’esprit qui finit – malgré les enjeux financiers importants qu’elle sous-tend – par être une œuvre d’art elle-même ».
Autre contradiction du marché de l’art contemporain : avec la promotion de « l’obligation de changement » et l’utopie de la « transgression créatrice », on abolit le temps pour instaurer un « présent perpétuel » (A. Kerros, 2008), soutenu par la logique institutionnelle et commerciale de la mode. La contradiction vient de l’antagonisme des temporalités, entre un marché de l’art qui s’élabore sur une réflexion à court terme, ce qui est à l’exact opposé des processus de légitimation d’œuvres qui, eux, ne s’analysent que sur le long terme. C’est la raison pour laquelle les cotations ? et partant le prix des œuvres mises en vente ? ne sont plus essentiellement faites par des instances disposant d’un peu de recul ou de connaissances historiques et esthétiques, mais au contraire par des collectionneurs qui se comportent moins en véritables connaisseurs avertis, qu’en simples consommateurs dotés de moyens financiers importants. L’art contemporain officialisé est à leur mesure. Et comme le remarque si bien un galeriste et historien d’art, déjà cité : « Dans une dialectique confuse, le jugement esthétique devient le prétexte d’une opération commerciale et l’opération commerciale réussie tient lieu de jugement esthétique » (P. Nahon, 2002).
Cela est si vrai, que l’art promu ces dernières années est caractérisé par sa pauvreté esthétique, sinon son indigence, voire même à l’inexistence de son contenu intellectuel, l’essentiel étant que l’œuvre présentée soit dérangeante (en quoi ?), nouveau critère d’appréciation à la mode. C’est pourquoi, l’amateur d’art a tendance à se laisser porter par le « choix du marché », sur les « artistes désignés par la spéculation » (quel que soit leur mérite réel ou authenticité). En un mot, il est noyé dans « l’indistinction des valeurs », déjà si difficile, sinon impossible à mettre en évidence, en toute bonne foi et expérience (Maître Binoche, 1991). En définitive, qu’achète-t-on ? L’objet d’art ou le pouvoir éphémère qu’il est censé représenter ? Les réponses à ces questions se trouvent dans la hiérarchisation du marché de l’art.
La différenciation des marchés de l’art contemporain spéculatif
49En réalité, il existe un triple marché de l’art contemporain, parfaitement imbriqué dans sa régulation. Ces marchés s’adressent à des amateurs/collectionneurs se différenciant par leurs ambitions, pouvoir d’achat et comportements. Cette classification a pour but de modifier l’éclairage de la présentation traditionnelle du marché en quatre strates quasiment autonomes.
50S’il y a une offre en objet d’art contemporain, parfaitement régulée pour maintenir les prix à un niveau élevé (les cotations en font foi), il y a nécessairement en vis-à-vis une demande de la part d’amateurs et/ou collectionneurs d’art contemporain, petits ou grands. Sur le marché de l’art, comme sur tout autre marché, le prix s’établit, en principe, au point de rencontre d’une offre et d’une demande. Le principe est que l’offre en objets d’art contemporain est potentiellement sans limites. Il n’empêche que la stratégie des acteurs du marché ? marchands d’art, courtiers, vendeurs, commissaires priseurs ? est de créer des conditions similaires à celles du marché : manipuler l’offre pour provoquer artificiellement la rareté, laquelle a son prix [10].
51Dans la sous-partie précédente, il s’agissait d’analyser les figures marquantes des acteurs se situant du côté de l’offre. En introduction de cette dernière sous-partie, et avant d’étudier les marchés de l’art contemporain, la figure séduite de l’acquéreur d’œuvres d’art, se plaçant donc du côté de la demande, est essentielle. Le collectionneur courtisé, qui peut faire aussi bien la pluie que le beau temps, se répartit lui-même en plusieurs sous-types. Rien n’est simple dans le monde de l’art, d’où le charme de ses subtilités.
52En perspective cavalière, vision binaire et non réductrice de leur typologie, il y a d’un côté les collectionneurs passionnés et curieux de formes exprimant leur époque (les authentiques amateurs d’art) ; de l’autre, des acheteurs qui veulent suivre une mode (regroupant la vaste confrérie de tous ceux qui suivent, la foule des épigones), à moins qu’ils ne soient à la recherche d’un placement rentable, Le tableau remplaçant l’action comme valeur spéculative. Cependant, le prix du risque est que tous peuvent se tromper dans leurs choix, d’où une part indéniable de jeu dans le comportement des intervenants sur ce marché particulier.
53Si beaucoup de collections récentes en art contemporain ne présentent pas grand intérêt esthétique ? elles ne sont que le reflet du marché à un moment donné, « tendance » ? c’est que personne ne s’en doute faute de recul suffisant, seul « l’argent confirme la valeur »… du jour en offrant une légitimité provisoire. (M. Maertens, 2008). D’ailleurs, les « prix atmosphériques » atteints en salles des ventes par certaines œuvres d’art contemporain, étonne et laisse songeur. Les cotes trop exagérées, n’ont pas pour seul mérite que d’établir des records de ventes publiables comme des « trophées de chasse ». La notion de dépense ostentatoire mérite d’être retenue dans l’analyse de pratiques qui dépassent la normalité moyenne des choses acceptables.
54Les nouveaux venus sur le marché de l’art contemporain, se ressemblent tous. Ils achètent rarement en âme et conscience, et il serait injuste de faire appel à leur jugement… puisqu’ils n’en ont pas. Dès qu’il s’agit d’effectuer un placement (ou un blanchiment d’argent), il ne faut surtout pas acheter une œuvre d’art pour sa beauté sa différence qualifiante, pourrait-on dire, mais pour sa valeur spéculative potentielle (donc la revendre rapidement pour faire une plus-value). Ces collectionneurs de fraîche date, fréquentent donc régulièrement les foires d’art contemporain internationales, où il faut être vu et y acheter. Ces déplacements sont devenus une sorte de complément indispensable à un certain style de vie factice et dispendieux. Leurs collections sont des miroirs d’eux-mêmes, que leur tend sournoisement le marché de l’art contemporain.
55En symétrie, une autre démarche : « Une véritable collection ne devient pas ‘intelligente’ par le poids de l’argent que l’on y met, mais elle est le prolongement d’un intérêt artistique pour l’art. À l’opposé, les nouveaux collectionneurs considèrent plutôt qu’une collection devient intéressante par le poids de l’argent qu’elle permet de gagner, dans la mesure où la spéculation sur la ‘marchandise artistique’ est leur principale motivation » (G. Durozoï, 2009). Comment réagissent les artistes à cette situation qui leur est imposée ? Pour les artistes, deux attitudes sont alors concevables, deux rôles sont mis en pratique : soit le repli en demeurant résolument étranger à ce nouveau système, soit en s’adaptant à la nouvelle situation qui leur est imposée en s’organisant, c’est-à-dire en devenant entrepreneurs. Ce faisant, ils produisent des catalogues raisonnés de leurs œuvres, tiennent à jour leurs dossiers de presse, et s’insèrent dans des réseaux, etc. Activités prenantes où se conjuguent le faire et le faire savoir.
56Aujourd’hui, comme hier d’ailleurs, pour l’art moderne (1900/1960), aucun artiste ne peut s’imposer sans la « médiation spéculative ». Un peintre, sculpteur ou graveur, de surcroît inconnu du public, des spécialistes comme des collectionneurs et, en principe, encore absent des musées, n’a que des chances infimes de survivre à sa génération, dans l’improbable attente de sa résurrection, tel Phoenix, sur le marché. Et pourtant, des exhumations existent, mais si l’exception confirme la règle, celles-ci sont rares.
Autre constante récurrente : de tout temps, les amateurs d’art se sont répartis entre conformistes ou promoteur. Le choix des œuvres collectionnées s’ordonne selon la famille d’esprit, à laquelle ils adhèrent naturellement. Là, le critère financier n’est pas essentiel. Il est alors logique d’affirmer qu’appartenant à une même famille d’esprit, les amateurs/collectionneurs font des choix de collection identiques. Selon le commentaire d’un bon sens lucide, de Dominique Wypychowski, lui-même collectionneur d’art moderne, « le danger inhérent à cette démarche, est qu’ils acceptent tout ce qui est promu au ‘goût du jour’, sans recul, au petit bonheur la chance du discernement et du bon goût » [11].
57Les historiens d’art comme les économistes et les sociologues distinguent quatre marchés de l’art contemporain. En se référant aux travaux de Raymonde Moulin, spécialiste reconnue en ce domaine, d’économistes dans les années 1990, et de sociologues comme Nathalie Heinich. Tous ces spécialistes proposent une typologie du marché de l’art contemporain, qui comporte quatre segments bien distincts :
- Le marché des chromos, qui regroupe indistinctement toutes les œuvres peu originales, le tout-venant de la grande brocante, des vide-greniers et autres « antiquailleries ».
- Le marché des artistes en voie de légitimation, nettement plus intéressant pour l’amateur d’art défricheur, lequel peut avoir raison avant tout le monde dans ses choix.
- Le marché de l’avant-garde médiatisée, suspect d’artificialité, par principe. Les prix pratiqués y sont élevés, souvent au-delà du raisonnable. L’avenir se chargera des corrections drastiques à apporter aux survalorisations esthétiquement injustifiées. Le temps est justicier dans les repositionnements des hiérarchies.
- Le marché des talents consacrés, où l’offre d’œuvres originales et authentiques est de plus en plus rare. C’est le monde étroit des collections stables, face aux bourrasques ou frilosités de l’actualité financière. Ce marché se situe « à part » et « au-dessus- de la mêlée », méprise quelque peu l’événement, mieux, il le domine presque toujours. Le respect de la tradition est historiquement confirmé.
L’analyse formelle de ces quatre segments de marché de l’art, y compris de l’art contemporain, quel que soit son niveau de pertinence, ne semble pourtant pas bien marquer les articulations entre ces marchés pour ce qui concerne l’art contemporain spéculatif, exclusivement. Par conséquent, une autre vision du marché de l’art contemporain peut être proposée, laquelle abolit les frontières entre les segments structurés de ces différents marchés, modèles quasiment autonomes. Sur le marché de l’art contemporain, les différents segments, à l’exception des œuvres consacrées, sont en réalité très perméables aux marges, ce qui les relie. Une même œuvre d’art contemporain, sur la durée, peut franchir les trois étapes (ou segments) du marché de l’art contemporain, cela dans des conditions bien précises. Il faut donc tenir compte des particularités de ce marché. C’est la raison pour laquelle, un marché de l’art contemporain à trois étages imbriqués, semble mieux répondre aux exigences de la réalité du marché de l’art des œuvres contemporaines. Ainsi, le marché A, puis le marché B et enfin le marché C, lesquels interagissent les uns par rapport aux autres dans le sens de A vers C, et très exceptionnellement dans le sens inverse. Ces trois marchés sont donc imbriqués, l’un légitimant l’autre : le marché A (haute gamme et d’avant-garde), le marché B (les suiveurs sans imagination, qui prétendent imiter les précédents, sans en avoir les moyens financiers), et le marché C (lorsque les suiveurs subissent un retournement de mode, ils se dessaisissent de leur œuvre par désamour, des « gagne-petit », en quelque sorte, qui ont rêvé). Fin du cycle.
Dans le jeu fermé, la pente descendante de l’objet d’art va du piédestal au ruisseau (il lui arrive parfois de remonter le courant sur un effet de circonstances conjuguées). Le facteur temps est un grand trieur. Seuls quelques objets prendront alors l’ascenseur de l’histoire, adulés après avoir été méprisés (impressionnistes, fauves, etc.) Dans cet univers mouvant, capricieux, fou, le rationnel côtoie constamment l’irrationnel. C’est la raison pour laquelle, les amateurs de (supposées bonnes) surprises, ne s’en lassent jamais.
? Le marché A
59Le véritable spéculateur en art contemporain, c’est-à-dire les nouveaux collectionneurs (bien souvent, ils n’ont jamais acheté d’œuvres d’art auparavant), fortunés récents, ils veulent des œuvres de première importance. C’est chez ces nouveaux collectionneurs que le principe de l’achat et de la revente rapide, est le plus fréquent. Par effet de mimétisme, sans doute, les décisions d’achat ou de revente sont prises dans l’instant, tout comme les opérations sur le marché de la finance. Coup de Bourse. Dans ces conditions, il n’est pas question de garder les œuvres acquises plusieurs années, comme cela se pratique de tradition, dans les grandes collections constituées sur un temps long (toute la vie du collectionneur), à moins qu’elles aient été héritées (la collection se poursuivant par le ou les héritiers). En art contemporain spéculatif, et en symétrie, c’est du tout, tout de suite (courtermisme financier)
60Quels motifs les déterminent ? De toute évidence, le simple désir de posséder une œuvre à la mode, d’acquérir une ou plusieurs œuvres d’un artiste déjà reconnu par les institutions (fondations, musées, publications, etc.), ou l’envie de faire une plus-value rapide, en remettant toute acquisition récente aux enchères, que l’on présuppose toujours orientées à la hausse. Comme pour la revente des actions, cela s’appelle une prise de bénéfices. Il n’est pas étonnant que dans un tel contexte et avec de telles mentalités, que l’amour de l’art, fait défaut. Il n’est donc pas surprenant que les collections de ces nouveaux collectionneurs d’art contemporain, manquent singulièrement d’originalité. À l’image de leur fortune de fraîche date, ils n’ont d’intérêt que pour les mêmes œuvres par mimétisme. La spéculation financière et l’application ou la transposition des méthodes de la finance au marché de l’art contemporain, le caractérisent aujourd’hui. Le collectionneur a l’illusion de découvrir de « vrais artistes », lesquels ne tiennent pas longtemps, et se démodent très vite (ne pas oublier que l’offre est organisée par les acteurs du marché de l’art contemporain).
C’est pourquoi, de tous les artistes contemporains, bien peu resteront pour affronter le jugement de la postérité. Les déconvenues arrivant, les marchands d’art suivis par les collectionneurs déçus d’avoir réalisé un mauvais placement, revendront au plus vite leurs œuvres à d’autres dupes, sur le second marché, autrement dit, sur le marché B. Ce marché second, est le marché des « faux monuments » et des « valeurs transitoires ». Il inaugure le début de la descente aux enfers. Avec le recul de l’histoire, laquelle a la politesse de ne pas trop faire attendre, les fausses valeurs éphémères finiront leur destin déclinant en tombant dans l’indifférence, où elles ne ressortiront de leur anonymat que pour le plaisir bon marché de quelques amateurs, n’ayant pour terrain de chasse que le troisième marché, le marché C. D’abord, la descente de la première marche.
? Le marché B
61En réalité, le collectionneur amateur d’art contemporain, comme le financier, spécule moins sur la valeur d’une œuvre d’art que sur le nombre d’amateurs qui, ayant les mêmes déterminations d’achat que lui, prennent encore le risque d’enchérir, supposant que le marché est toujours orienté à la hausse, et ainsi suivre le mouvement ascensionnel des prix. Mais, en cas d’erreur de jugement sur le pronostic, de précipitation, tout comme à la Bourse, la seule solution est la revente rapide de l’œuvre acquise dans de mauvaises conditions, cela pour limiter les pertes. En fine analyse, cette fatalité n’est pourtant pas si fatale que cela. Ainsi, les spéculateurs de moindre envergure, et de peu d’audace, faute de moyens financiers suffisants, sont des suiveurs aux investissements de rentiers, qui ignorent le risque et foncent tête baissée en se rabattant, selon une jolie formule de professionnels, sur les graines intelligemment semées par les marchands, qui eux, ont vu juste à temps le vent tourner, pour se désengager à temps.
62Les nouveaux venus sur le marché de l’art contemporain, qu’Aude de Kerros dans L’art caché. Les dissidents de l’art contemporain (2008), n’hésite pas à qualifier de « naïfs fascinés », par ce jeu magnifique, dont ils ne comprennent pas les règles. Ceci révèle que le réseau constitué par les acteurs principaux du marché de l’art contemporain est complet et solide (c’est-à-dire verrouillé) pour que des « valeurs sans valeur » puissent être assurées de perdurer, un temps, le temps nécessaire aux opérations de vente. La raison essentielle de l’engouement pour l’art contemporain, est que les nouvelles générations de collectionneurs ne s’intéressent qu’au présent. Il suffit alors de savoir artistement présenter les œuvres à vendre, tout en étant certain de ne pas être concurrencé par d’autres références similaires. Par conséquent, aux acquéreurs potentiels d’œuvres sur le second marché (trop nombreux à prétendre collectionner de l’art contemporain), et qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions financières (le marché A étant, trop cher), il leur est donc proposé des produits dérivés (à la Bourse, on dirait le second marché). Le culte du marché de l’art produit ici toutes ses conséquences illusionnistes.
C’est ainsi que dans la gamme du second marché, les galeristes ayant compris les besoins de cette clientèle, ne montrent à leur public que des œuvres qui ont déjà fait l’objet d’une sélection, et qui n’ont pas rencontré le succès espéré sur le marché A, où l’offre est étroitement contrôlée. En effet, les « méga collectionneurs » collaborent avec les galeries prestigieuses à l’élaboration de la hiérarchie sociale et économique des artistes et des œuvres de l’art contemporain. Par ce moyen, ils contrôlent l’offre et, en la restreignant, ils font monter les prix (donc les cotes). Ce faisant, ils imposent leur sélection. Le risque est différent de celui rencontré par le collectionneur/amateur du marché A, lequel se situe en pointe de la découverte qui sera ou ne sera pas confirmée. La chance existe néanmoins. Tandis que dans le second marché, les jeux semblent déjà faits en amont. La chance, ici est quasiment nulle. À chacun son risque. Dans l’orchestration de cette ronde, l’artiste ne bénéficie d’aucune considération, ni de suivi. Le déclassement du marché C, guette inexorablement, dernière et ultime étape de la marche régressive d’œuvres d’art contemporain malchanceuses. Sortie sans gloire.
? Le marché C
63Le revers de la médaille est ici, la revente à perte. Cependant, même les « mauvais » artistes ne manquent pas d’amateurs à la mode, mais impécunieux. Grande peut être leur déconvenue, quand ils espèrent, contre tout bon sens que le miracle est possible. Un œuvre d’art contemporain, peut transiter d’un marché à l’autre, pour finir sa course à reculons chez les « golden boys de l’acrylique », caricature de l’imitation de mauvais goût. Ici, il n’y a plus de risque à courir, l’échec est patent, sinon définitif. Dans ce cheminement régressif, toute crise, petite ou grande, a un indéniable effet d’assainissement de ces marchés qui ont trop tendance à naturellement s’emballer, compte tenu de leur logique de fonctionnement. Dans ces conditions, écrire le roman d’un objet, contemporain, reste à faire. Des destins seraient curieux, des honneurs fragiles et des classements rédhibitoires…
Que conclure ?
64Si tous les segments du marché de l’art contemporain se recouvrent à peu près parfaitement, une inconnue demeure, le jugement des œuvres de l’art contemporain sur une temporalité plus longue. Là est l’incertitude, surtout en plein changement d’époque, donc des normes dominantes. Les choix faits dès aujourd’hui en art contemporain seront-ils validés demain ? Rien n’est moins certain. Ainsi, les trois segments du marché de l’art contemporain (les marchés A, B, et C), les acteurs du champ culturel et artistique, et les clientèles d’amateurs/collectionneurs, se recouvrent de façon quasi parfaite. Chacun a son terrain d’élection à la mesure de ses moyens financiers et de ses prétentions artistiques. Mais une inconnue demeure, qui aurait la fâcheuse tendance à s’inviter sans être priée, pour troubler ce jeu, réglé comme un ballet : le facteur temps.
65L’obsession du temps est omniprésente dans les collections d’art contemporain ? le temps comme sanction des choix faits ? favorise et contredit à plaisir le courtermisme. Ainsi, une œuvre d’art contemporain peut repasser plusieurs fois en vente publique, cela à dates rapprochées, et peut subir une dépréciation si le marché ne suit pas, ou plus, son créateur, où encore pour toute autre raison dictée par la conjoncture économique et financière défavorable. Et si par malchance avérée, l’œuvre d’art contemporain est « brûlée », elle va alors inexorablement glisser de marché en marché, et de collectionneur en collectionneur. À l’œuvre d’art consacrée, cette logique de descente aux enfers, lui est épargnée. Elle ne peut tout au plus subir que des corrections de trajectoire maîtrisée. Sa notoriété et sa rareté la protègent contre les aléas, sa consécration historique aussi.
66Un mot fait toujours peur : la crise. « Immense question : les acteurs du marché de l’art y pensent constamment, lesquels alimentent un ‘système paroxystique’ en espérant que l’apogée des prix sera éternel » (Judith Benhamou-Huet, 2007). Les acteurs constituant ce qu’il est convenu d’appeler le monde de l’art demeurent de façon lancinante dans l’expectative, car ils ignorent encore si les « nouvelles expressions artistiques de l’art contemporain sont ou non une escroquerie ». Aujourd’hui, la crise tant redoutée est bien présente avec encore un mot épouvantail : la récession. Quoi qu’il en soit, l’assainissement du marché est inévitable, et va entraîner la déroute d’artistes qui ont trop ou tout produit pour le marché de l’art contemporain spéculatif, au lieu de se concentrer sur leur travail créatif. Le chant tentateur des sirènes… au risque de se perdre et de tout perdre. À coup sûr, avec le changement d’époque que l’on vit au quotidien, la modification des valeurs dominantes, marque sans doute la probable fin de l’ère spéculative débridée, expression d’un modèle néo-libéral qui s’essouffle, responsable de la flambée des prix déraisonnables des œuvres de l’art contemporain. Place à de nouveaux acteurs qui auront peut-être compris la leçon, cela avec conviction pour que les choses soient enfin autres que ce qu’elles sont encore aujourd’hui même.
Le mot de la fin, appartient à une jeune élève de l’École des Beaux-arts, cité par Henri Cueco et Pierre Gaudibert (L’arène de l’art, 1988), mot qu’elle prononça devant une œuvre d’art contemporain, et qui résume tout d’un trait : « Beaucoup de pouvoir et peu d’amour ».
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Mots-clés éditeurs : art contemporain, critères d'évaluation, spéculation
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Date de mise en ligne : 01/02/2010
https://doi.org/10.3917/inno.031.0199