Sociologie de la famille et conservatisme moral aux États-Unis
- Par Nicolas Herpin
Pages 108 à 116
Citer cet article
- HERPIN, Nicolas,
- Herpin, Nicolas.
- Herpin, N.
https://doi.org/10.3917/inso.177.0108
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Note
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[1]
Une des idoles du Tea Party, Sarah Palin, a provoqué un débat parmi les électeurs du Tea Party au cours des primaires de Californie en 2010. Au lieu de choisir le candidat du Tea Party, elle a donné son appui à la candidate officielle des Républicains car cette dernière avait affirmé ses idées pro-life (Feldman, 2010).
1Le familialisme, ou la lutte contre le déclin des valeurs familiales « traditionnelles », est une composante forte du conservatisme moral aux États-Unis, notamment pour diverses organisations comme le mouvement pro-life, des Églises ou, plus récemment, le Tea Party. Ses hypothèses sont toutefois minimisées par nombre de sociologues de la famille, qui travaillent aujourd’hui sur la diversification des couples et des cycles de vie.
2La famille dite « traditionnelle » a, aux États-Unis, des défenseurs particulièrement mobilisés. Comme pour d’autres causes, des personnes ou des associations partageant les mêmes idées forment un groupe de pression visant à endiguer des évolutions qu’elles estiment néfastes pour les valeurs familiales. Ce « familialisme » recrute ses défenseurs les plus actifs dans le mouvement pro-life (anti-avortement) et, plus récemment, également parmi les militants politiques du Tea Party. Elle est une composante importante du conservatisme moral qui s’exprime dans les débats parlementaires, dans les affaires portées devant la Cour suprême et dans la prise de parole au sein des associations comme celles des parents d’élèves. Cet article examine la contribution des sociologues américains à l’analyse de la famille et de ses valeurs dans trois débats toujours d’actualité, qui portent sur le travail des mères, sur les conditions dans lesquelles s’effectue la prime éducation des enfants et sur les comportements sexuels des adolescents. Une première partie évoque brièvement le contexte culturel et politique de ces travaux.
Les piliers d’un familialisme militant
3Le mouvement pro-life est la composante la plus ancienne et la plus permanente du familialisme américain. En 1973, l’interdiction, par la Cour suprême, des lois des États fédérés qui restreignent à des degrés divers le recours à l’avortement donne de la vigueur aux organisations qui défendent la famille traditionnelle. La principale d’entre elles, National Right to Life Committee (NRLC), est le fait de catholiques qui accueillent les non-catholiques partageant leurs idées conservatrices. Les protestants ne sont pas aussi unanimes.
4Avant 1980, les évangélistes baptistes du Sud étaient favorables à l’avortement en cas de viol, d’inceste et de sévères difformités du fœtus. Ils acceptaient aussi cette intervention médicale dans le cas où la mère est en danger au moment de la naissance. En revanche, les protestants conservateurs du Nord se sont rangés de façon précoce au côté des catholiques. Depuis 1980, toutes les confessions chrétiennes sont officiellement pro-life. Par la suite, leur contestation s’élargit à la lutte contre l’euthanasie et contre les recherches scientifiques sur les cellules-souches. Cette cause célèbre va donner lieu à des activités militantes de plusieurs types : lobbying auprès des élus politiques et de l’administration publique, manifestation de masse (Wall for life a attiré plus de 40 000 personnes en janvier 2011 à San Francisco), chaînes de vie (alignement dans la rue d’une file de personnes portant le même brassard pro-life), blocage pour une journée ou plus de l’entrée d’une clinique qui fait des avortements, affichage de photos de fœtus avortés pour obliger les passants « à faire face à la réalité », consultations de rue (sidewalk counseling) devant les cliniques pour dissuader les femmes qui viennent consulter d’envisager un avortement, création de centres (Crisis Pregnancy Centers) où des militants pro-life, sans diplômes médicaux, proposent aux femmes enceintes d’écouter le cœur de leur enfant qui bat. Feminist Majority Foundation, la grande association pro-choice s’opposant aux idées et aux actions pro-life, mais aussi les responsables du NRLC, dénoncent les violences qui accompagnent souvent les actions musclées contre les cliniques pratiquant des avortements (allant jusqu’au meurtre en 2009 d’un médecin qui pratiquait des avortements).
5Le mouvement du Tea Party, à la différence du NRLC, est plus politique que social. Son nom fait référence à la révolte des colons américains en 1773 contre l’impôt sur le thé prélevé par la Couronne britannique. Ses militants dénoncent les impôts fédéraux consacrés aux politiques sociales à destination des plus démunis (qu’ils voient comme des « profiteurs » des aides sociales). Leur orientation combine trois sensibilités politiques : libertarienne, conservatrice et populiste. Americans for Prosperity, mouvement lancé par le milliardaire David H. Koch en 2003, comptait pour sa part plus d’un million de membres en 2009, dispersés en 500 organisations locales qui, au plan politique, forment un électorat âgé, blanc et pratiquant religieux. Bien que comportant des Noirs, leurs opinions sont plus racistes que dans l’ensemble de la population. Ils ont une conception de la famille [1] très proche de celle des Républicains conservateurs pour lesquels ils votent au cours des élections locales, notamment contre le mariage homosexuel.
Prôner l’abstinence sexuelle pour les jeunes
6La sexualité des adolescents est un thème récurrent de ces mouvements familialistes. Au début du XXIe siècle, le gouvernement fédéral continuait de financer des programmes coûteux en faveur de l’abstinence sexuelle des adolescents et des jeunes, malgré les critiques de Planned Parenthood, une puissante association pro-choice (O’Brien, 2008). Le contrôle de la sexualité avant le mariage a fait l’objet d’une action emblématique au début des années 1990. En 1993, les églises évangélistes lancent une campagne en direction des adolescents et des adolescentes pour qu’ils s’abstiennent de tout rapport sexuel jusqu’au mariage. Dans la grande presse, ce mouvement est présenté comme une initiative spontanée des jeunes. Il s’étend aux écoles et est associé à des produits culturels (notamment de musique).
7De grandes manifestations de masse ont été organisées dans des stades au cours desquelles les orateurs vantent les avantages de l’abstinence. Les adolescents sont alors incités à faire un serment de virginité (virginity pledge). Dans la vie de tous les jours, des badges sont portés par ceux et celles qui se sont ainsi engagés. Ces jeunes sont autorisés à organiser entre eux des activités de loisir dans les locaux scolaires. Parmi les parents qui ne souscrivent pas à cet embrigadement, les critiques sont peu nombreuses car ils sont aussi conscients des risques graves qui sont liés à la sexualité précoce : tomber enceinte et se faire avorter pour les filles et, pour tous, être contaminés par les maladies sexuellement transmissibles et consommer de façon excessive de l’alcool et de la drogue au cours des rencontres.
8Quel a été l’impact de cette campagne ? Une enquête portant sur la santé des adolescents, Add Health, a été réalisée sur un échantillon représentatif national. Plus de 20 000 jeunes ont été interrogés plusieurs années d’affilée. Bearman et Bruckner (2001) ont exploité les années 1994, 1995 et 1996 qui se situent au pic de la mobilisation de ce jeune public en faveur du virginity pledge. Un premier résultat confirme l’incidence de la campagne. Une fois pris, l’engagement retarde de façon substantielle l’âge d’entrée dans la sexualité. Mais lorsque les jeunes reviennent sur la parole donnée, ils ne ressentent pas pour autant leur décision comme un échec.
9De plus, ils prennent moins de précautions que ceux qui ont eu leur premier rapport sexuel sans avoir pris cet engagement. Les auteurs en concluent que le succès de la campagne ne tiendrait pas au fait que les jeunes ont intériorisé des principes moraux mais plutôt que ce serment permet aux jeunes de constituer des groupes soudés et donc de fixer un cadre à la vie scolaire. Cette interprétation est confirmée par d’autres résultats de l’enquête : l’absence d’intégration au groupe de son âge prédispose à la sexualité précoce.
Veiller à la qualité des relations entre parents et enfants
10La qualité des relations entre membres de la famille est l’enjeu d’un second débat. Arlie Russell Hochschild critique l’intrusion excessive de la sous-traitance marchande (outsourcing) dans l’intimité de la vie privée. Des petits métiers, de plus en plus variés, se substituent aux responsabilités jusqu’ici exercées au sein du foyer et aux échanges de services dans la parenté ou le voisinage, tels ceux de coach en relations amoureuses, organisateur du mariage (vêtements, cérémonie, réception), mère porteuse, consultant en domotique, infirmier pour personnes âgées, comédien qui anime l’anniversaire de l’enfant, professeur qui donne des leçons particulières et, bien sûr aussi, bonne d’enfants. Beaucoup de ces nouveaux professionnels sont des femmes qui ont précédemment fourni gratuitement des soins analogues dans des activités caritatives ainsi que dans leur propre cadre domestique. C’est en particulier le cas des mères étrangères qui sont employées comme nannies. L’analyse que fait Hochschild va bien au-delà des arguments des conservateurs qui, eux, ne visent qu’à culpabiliser ceux des parents qui ne prennent pas « suffisamment » en charge personnellement l’éducation de leurs enfants.
11La chercheuse montre que les nannies étrangères font partie d’une chaîne de soins mondialisée (global care chain). Elles peuvent prendre soin des enfants de leurs patrons parce que leurs mères s’occupent de leurs propres enfants dans leur pays. La série des liens personnels entre des gens disséminés à des points éloignés du globe est fondée sur le travail de soins payés en Amérique mais fournis gratuitement aux Philippines. Les pays pauvres ne perdent pas seulement leur main-d’œuvre la plus qualifiée, attirée par la rémunération des pays occidentaux. « Une autre tendance plus cachée et poignante est celle de la mobilité géographique des mères. Ces femmes de pays pauvres qui se seraient occupées de leurs enfants, de leurs parents âgés et des personnes malades de leur entourage les quittent pour aller prendre soin d’enfants, de personnes âgées, de malades qui leur sont étrangers dans les pays riches » (Hochschild, 2005). C’est tout l’entourage familial des nannies qui supporte les effets douloureux de leur éloignement. Les enfants d’une mère expatriée, selon certaines études, seraient plus souvent malades, plus souvent apathiques à l’école et plus souvent à l’origine d’actes délinquants. Hochschild considère, pour sa part, que le couple doit s’impliquer émotionnellement (écoute, conseil, entraide, célébration des fêtes…) pour donner de la vie aux relations de parenté et pour maintenir la confiance et la sécurité dans le voisinage. Il est, selon elle, particulièrement appauvrissant pour les mères et les pères de transférer à des nannies l’éducation sentimentale de leurs enfants. Elle s’en prend également au travail des femmes. La généralisation du travail des femmes a privé les familles du travail des grands-mères, des sœurs célibataires et des voisines, celles d’entre elles toujours prêtes à donner un coup de main. Et c’est justement sur ce travail des mères que porte le troisième débat.
De la carrière professionnelle des mères
12Selon les tenants du conservatisme moral familial, la division traditionnelle du travail dans le couple se maintient d’autant mieux que l’homme est le principal pourvoyeur des ressources. Tant que les femmes sont moins bien payées au travail que leur conjoint, elles sont incitées à conserver leur spécialisation dans les tâches ménagères et les soins des enfants. L’emploi des femmes est donc le troisième front du conservatisme moral sur le terrain de la famille.
13En 2011, les Républicains ont bloqué au Sénat le Paycheck Fairness Act, une loi appuyée par le président Obama, qui aurait limité les motifs que peut invoquer l’employeur pour justifier qu’un même emploi soit mieux payé pour un homme que pour une femme.
14Par rapport aux autres femmes actives, vivant en couple ou isolées, mais sans enfant au foyer, des études ont montré que les mères qui ont un emploi sont particulièrement pénalisées dans leur rémunération (Budig et England, 2001). Les hypothèses examinées par ces auteurs font référence à l’approche du prix Nobel de l’économie Gary Becker (1975) sur le capital humain, qui « prédit que l’expérience et l’ancienneté dans l’entreprise sont rentables parce qu’elles mettent en jeu une formation sur le tas qui rend le travailleur plus productif » (p. 205). Or, les mères s’arrêtent de travailler pour avoir leurs enfants et consacrent du temps à les élever, ce qui se traduit par moins d’expérience car moins d’ancienneté dans l’entreprise et donc moins de productivité. Une deuxième hypothèse est que « les mères peuvent être moins productives parce qu’elles sont fatiguées par le travail domestique ou parce qu’elles économisent leurs efforts dans l’entreprise pour être en mesure de remplir leur travail au domicile » (p. 206). Anticipant leur fatigue, elles choisissent plutôt des métiers conçus explicitement pour les mères (mother-friendly) ou travaillent à mi-temps. Une troisième hypothèse est celle de la discrimination statistique des employeurs à l’égard des mères. Elle n’attribue pas aux employeurs un préjugé contre les mères. Cependant, les informations statistiques dont ceux-ci disposent leur ont appris que l’absentéisme est plus fréquent parmi les mères. Tout en sachant que certaines mères seront des employées toujours à leur poste, ces entrepreneurs n’ont pas les moyens de savoir plus précisément qui sera toujours à son poste et qui sera souvent absent et utilisent le critère imprécis de la maternité pour refuser des embauches dans le but de réduire l’absentéisme parmi leur personnel.
15Les résultats de l’exploitation statistique ne vérifient pas ces hypothèses dans les mêmes proportions. La pénalité pour la maternité s’élève en moyenne à 7 % du salaire ; les mères noires et latino-américaines sont moins pénalisées que les blanches ; les femmes à la tête d’une famille monoparentale sont moins pénalisées que les femmes vivant en couple marié. L’enquête ne met pas en évidence que les mères ayant des salaires élevés sont les plus pénalisées, sauf pour celles qui travaillent à plein temps et ont le plus d’expérience professionnelle. Globalement, un tiers de la pénalisation des mères peut être attribuée à leur manque d’expérience et à leur moindre ancienneté dans l’entreprise, les années d’emploi des mères étant aussi moins nombreuses que celles des femmes sans enfant (le calcul des années d’emploi prend en compte le temps partiel). Les deux tiers restants sont attribués à la plus faible productivité des mères et à la discrimination des employeurs, sans que l’enquête dispose d’informations suffisantes pour faire la part entre ces deux hypothèses.
16L’injustice faite aux mères qui travaillent ne se limite pas à la rémunération présente, à savoir celle qui est mesurée en moyenne chez des salariées à des âges différents et observées à une date donnée. Ainsi, la pénalisation des mères ne concerne pas seulement la période de leur vie où elles ont des enfants au foyer. Ce manque à gagner les suit quand les enfants ont pris leur indépendance. La carrière salariale des mères, en effet, reste marquée par le retard accumulé dans la période antérieure. Pour la même raison, leur retraite sera plus faible que celle des femmes n’ayant jamais eu d’enfant.
17Les auteures de cette analyse rejoignent le point de vue d’un sociologue défenseur de la famille traditionnelle, James Coleman (1993). Pour celui-ci, donner une bonne éducation (good parenting) accroît la probabilité qu’un enfant deviendra, à l’âge adulte, une personne prenant soin de sa famille et de son entourage (caring), de bonne compagnie (well-behaved) et productif. Au niveau de la société, l’éducation parentale et notamment celle des mères n’est pas sans incidence sur le taux de criminalité de la génération suivante, sur son ouverture aux autres et sur sa productivité dans le système économique. Budig et England, pour autant, ne souscrivent pas au combat d’arrière-garde que livrent, selon eux, les défenseurs de la famille traditionnelle qui voient là un argument en faveur de la mère au foyer. Les futurs employeurs, conjoints, amis, enfants de ceux qui ont ainsi été élevés bénéficient gratuitement du travail des parents et tout particulièrement des soins donnés par les mères et de leur éducation. Même si les politiques publiques n’envisagent pas ce type d’inégalité, élever des enfants implique un manque à gagner qui est supporté, de façon disproportionnée, par les mères qui travaillent. Les auteures plaident pour la création d’un dispositif, analogue aux allocations familiales qui existent dans certains pays de l’Europe occidentale, en France en particulier, « pour collectiviser le coût de l’enfant » (p. 221) et répartir ainsi de façon plus équitable les bénéfices procurés, à toute la société, par la maternité.
18***
19Certains travaux sociologiques se situent du côté des idées conservatrices et considèrent notamment que la famille transmettrait de moins en moins les valeurs et les identités. Cette approche qualifiée de « décliniste » s’est surtout intéressée à l’éducation, à la suite de James Coleman. Un axe opposé de travaux largement majoritaires envisage la diversification des formes de la vie en couple (Brines et Joyner, 1999) et les changements dans le cycle de vie que cette diversification rend possibles. Ce cadre interprétatif recentre désormais l’ensemble des travaux récents, y compris ceux qui n’ont pas été évoqués ici sur le choix du conjoint, le divorce, la famille recomposée ou le couple homosexuel.
Bibliographie
- Bearman P. S. et Brückner H., 2001,« Promising the future : virginity pledges and first intercourse », American Journal of Sociology, vol. 106, n° 4.
- Becker G., 1975, Human capital, New York, Columbia University Press.
- Brines J. et Joyner K., 1999, « The ties that bind : principles of cohesion in cohabitation and marriage », American Sociological Review, vol. 64, n° 3, p. 333-355.
- Budig M. J. et England P., 2001, « The Wage Penalty for Motherhood ». American Sociological Review, n° 66, p. 204–25.
- Campbell D. E. et Putnam D., 2011, Compte rendu d’un sondage sur les militants du Tea Party, publié dans le New York Times du 17 août.
- Feldman L., 2010, « Sarah Palin, feminist first, tea partyer second », The Christian Science Monitor, 14 mai.
- Herpin N. et Jonas N., 2011, La sociologie américaine. Controverses et innovations, Paris, La Découverte.
- Hochschild A. R., 2012, The Outsourced self. Intimate life in market times, New York, Holt.
- Hochschild A. R., 2005, Women, power and justice : a global perspective, édité par Ricciutelli L., Londres, Zed Books.
- O’Brien J., 2008, « Has US sexual abstinence policy failed ? », BBC News, posté le 26 avril.