L’arithmétique de la violence
Nouvelle étude statistique des pertes lors des batailles de la Révolution française et de l’Empire
- Par Valentin Barrier
Pages 317 à 327
Citer cet article
- BARRIER, Valentin,
- Barrier, Valentin.
- Barrier, V.
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0317
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- Barrier, V.
- Barrier, Valentin.
- BARRIER, Valentin,
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0317
Notes
-
[1]
A. Mikaberidze, The Napoleonic Wars : A Global History, Oxford, 2020 ; J. Houdaille, « Pertes de l’armée de terre sous le Premier Empire, d’après les registres matricules » Population, 27/1 (1972), p. 27-50.
-
[2]
Mondes en guerre, t. II, L’Âge classique, xve-xixe siècle, H. Drévillon dir., Paris, 2019, p. 128-129.
-
[3]
M.-P. Rey, L’effroyable tragédie. Une nouvelle histoire de la campagne de Russie, Paris, 2012.
-
[4]
G. Bodart, Losses of Life in Modern Wars, Austria-Hungary, France, Oxford, 1916.
-
[5]
D. Smith, The Greenhill Napoleonic Wars Data Book, London, 1998.
-
[6]
35 % de vides dans toutes celles comprenant plus de cinquante entrées.
-
[7]
J. Keegan, The Face of Battle : A Study of Agincourt, Waterloo and the Somme, London, 1976.
-
[8]
D. A. Bell, La première guerre totale. L’Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne, Paris, 2010 (1re éd. américaine 2007) ; J.-Y. Guiomar, L’invention de la guerre totale, xviiie-xxe siècle, Paris, 2004.
-
[9]
D. Bell, A. Crépin, H. Drévillon, O. Fourcade et B. Gainot, « Autour de la guerre totale », Annales historiques de la Révolution française, 366 (2011), p. 153-170.
-
[10]
Des chairs et des larmes : combattre, souffrir, mourir dans les guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815), W. Bruyère-Ostells, B. Pouget et M. Signoli dir., Aix-en-Provence, 2020.
-
[11]
N. Cadet, Honneur et violences de guerre au temps de Napoléon. La campagne de Calabre, Paris, 2015.
-
[12]
Histoire militaire de la France, vol. 1, Des Mérovingiens au Second Empire, H. Drévillon et O. Wieviorka dir., Paris, 2018, p. 673.
-
[13]
33 batailles pour six ans d’affrontements en Europe : G. Bodart, Losses of Life in Modern Wars, op. cit., p. 34-100.
-
[14]
6,8 % de pertes en moyenne à chaque bataille pour les Français et 9,81 % pour les Autrichiens, ibid., p. 36-37.
-
[15]
Ibid., p. 94-96.
-
[16]
J.-P. Bertaud, La révolution armée : les soldats-citoyens et la Révolution française, Paris, 1979.
-
[17]
Histoire militaire de la France, op. cit., p. 552-553.
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[18]
A. Crépin, Défendre la France. Les Français, la guerre et le service militaire, de la guerre de Sept Ans à Verdun, Rennes, 2005.
-
[19]
Mondes en guerre, op. cit., p. 129-130.
1 Si la question du total des pertes provoquées par les guerres dites napoléoniennes a été largement débattue [1], le détail de ces pertes comme un objet en soi a été peu étudié. Pour les conflits de l’Ancien Régime, le dénombrement des victimes constitue un exercice difficile à cause de la faiblesse des administrations et des services de santé. Cependant, les guerres de la Révolution française et de l’Empire (qui voient une croissance majeure de la bureaucratie militaire) constituent une période charnière dans le décompte toujours plus précis des pertes, proche de celui du milieu du xixe siècle, où la gestion des effectifs aboutit à une véritable science statistique de la guerre [2].
2 Pour les opérations s’étant déroulées entre 1792 et 1815, seul le dépouillement systématique des sources administratives permet de lever le voile sur les pertes subies par une armée en campagne. Ce type de travail, quand il est possible, reste assez rare sur l’ensemble des guerres de la Révolution et de l’Empire. Si le nombre exact de morts pendant la campagne de Russie demeure encore inconnu [3], on peut connaître facilement, mais avec des différences entre les travaux, les pertes de nombreuses et fameuses batailles. Alors que les données sur celles-ci abondent, et souvent de manière contradictoire, très peu de chercheurs ont osé en faire la compilation, puis l’étude comparative. Le seul à avoir tenté un travail de cette ampleur est l’autrichien Gaston Bodart dans son ouvrage Losses of Life in Modern Wars, Austria-Hungary, France [4] publié en 1916, où il compare les taux de pertes dans plus de 1 500 affrontements allant de la guerre de Trente Ans à la Guerre russo-japonaise. On ignore quels types de sources Bodart avait à sa disposition pour constituer une telle base de données, mais les questions qu’il pose et ses méthodes demeurent une source d’inspiration.
3 Avec l’augmentation des études sur le fait militaire dans les cinquante dernières années, on peut aujourd’hui proposer une alternative plus complète au texte de Bodart sur les guerres de la Révolution française et de l’Empire, notamment grâce au travail de l’historien Digby Smith qui a regroupé dans un grand dictionnaire tous les affrontements entre 1792 et 1815 en indiquant leur durée, leur localisation, les effectifs engagés et les pertes (avec, si possible, une distinction entre blessés et morts) [5]. Contrairement à Bodart, Smith précise pour chacune des rencontres les sources qu’il a employées, c’est-à-dire des études historiques qu’il considère les plus précises pour chaque affrontement. Si une grande partie des chiffres donnés par Smith s’appuient sur des travaux issus du monde anglo-saxon, rigoureux dans leurs appuis sur les archives, une partie est également issue d’études qui peuvent paraître datées historiographiquement. Cette marge d’erreur était inévitable dans un travail d’une telle ampleur.
4 La base de données que nous avons constituée à partir de cet ouvrage reprend toutes les catégories d’affrontement et leurs détails tels que définis par Smith. Elle comprend 973 entrées, dont 123 sièges, 8 blocus, 31 captures, 94 escarmouches, 78 redditions, 488 combats et 140 batailles, compris entre avril 1792 et août 1815. Si tous ces affrontements ont été catégorisés par Smith, la définition de certains d’entre eux reste ambiguë, en particulier la différence entre ce que l’auteur considère comme un combat et une bataille. Si on peut observer que les combats comptent en moyenne 20 000 hommes et les batailles 78 000, l’auteur n’attribue pas seulement le terme bataille à des rencontres qui dépasseraient un certain seuil de troupes, mais aussi à des rencontres militaires mineures qui ont été nommées comme telles a posteriori. En effet, la portée décisive d’un affrontement peut jouer dans sa dénomination, un combat d’une taille mineure pouvant devenir plus tard une bataille car son dénouement s’est avéré capital pour le reste des opérations. Pour éviter la révision historiographique de nombreuses rencontres, nous avons choisi de garder les groupes définis par l’auteur britannique.
5 Malgré la rigueur du travail de Smith, on constate que des lacunes apparaissent dans bon nombre de catégories [6], notamment dans celle des combats. La réalisation d’une analyse générale des taux de pertes comprenant les combats aboutirait donc à des résultats très approximatifs. La catégorie des batailles, en revanche, ne compte que onze cases sans données, et bien que ce type d’affrontement ne représente qu’une petite partie des pertes d’une campagne, il constitue un objet d’étude d’importance capitale pour la période qui nous concerne. En effet, les historiens ont remarqué l’augmentation et l’intensification des rencontres à grande échelle entre 1792 et 1815 et surtout le caractère souvent décisif de celles-ci.
6 L’amélioration quantitative et qualitative des données sur les pertes de cette période s’accompagne aussi d’un renouveau des problématiques en rapport avec la peur et la mort sur le champ de bataille. Depuis les travaux de John Keegan [7], une partie des historiens ont adopté une lecture anthropologique de la guerre. Le renouvellement historiographique concernant les combats de la Première Guerre mondiale, notamment marqué par le débat autour du concept de « brutalisation », en est une des expressions. Une fois la question du degré de la violence posée, les historiens l’ont rapidement convertie en amont du xxe siècle. Saisissant le concept de « Guerre totale » d’Erich Ludendorff, certains [8] en ont cherché les origines dans les conflits de la Révolution et de l’Empire, sous-entendant qu’ils marqueraient une rupture nette avec les guerres réglées d’Ancien Régime. Ces thèses ont été rapidement et majoritairement réfutées par les historiens français spécialistes des conflits de cette période [9]. Mais, si ce débat paraît aujourd’hui clos, de nouvelles études viennent apporter toujours plus de précision sur l’intensité et les formes de la violence dans les campagnes de la Révolution et l’Empire [10], développant davantage les aspects contextuels de certains pics [11].
7 Dans cette optique on cherchera à questionner la base de données sur l’évolution de l’intensité des combats. Si les historiens ont constaté que la violence des affrontements variait au cours de la période [12], peu de travaux ont analysé dans le détail ces variations, ce que nos données nous permettent justement de faire. Il faut cependant nuancer notre propos, car l’importance des pertes d’un affrontement n’est pas suffisante pour déterminer la violence de celui-ci, elle n’est qu’un indice. Le degré de violence ressenti a aussi sa part de subjectivité. Certaines batailles plus que d’autres ont laissé une vive image d’horreur à leurs participants alors que le nombre de tués et blessés de ces affrontements n’était relativement pas si important. Ce travail expérimental n’offre, à travers l’analyse chiffrée, qu’un indice du degré de violence des batailles de la Révolution et de l’Empire.
8 Les catégories de notre base de données que nous allons analyser sont celles des blessés et des tués par affrontement. Il arrive cependant que ces deux catégories soient additionnées dans un chiffre général sans détails, souvent par manque d’informations. Cette colonne dite « des pertes » sera au cœur de nos questionnements. Nous avons défini trois facteurs principaux qui serviront d’axes de notre analyse : l’évolution du nombre et de la fréquence des affrontements, les niveaux de létalité de ceux-ci dans le temps et le degré d’efficacité des nations impliquées – c’est-à-dire la capacité d’une nation, lors d’une bataille, à infliger un maximum de pertes à l’adversaire comparativement aux siennes.
Fréquence des affrontements et évolution générale de leur nombre
9 Lorsque les historiens du fait militaire se sont confrontés aux questions liées à la durée des conflits de la Révolution française et de l’Empire, un de leurs objectifs a été de déterminer à quel moment cet ensemble avait atteint son intensité guerrière maximale. Nous pouvons fixer la moyenne générale du nombre de batailles sur la période à 6,6 batailles par an, soit environ une bataille de plus que la guerre de Sept Ans (1756-1763) [13].
10 Dans le détail, on constate que le nombre de batailles des guerres de la Révolution atteint son pic en 1793 avec 14 rencontres. C’est à ce moment que la France fait face à plus de quinze nations alliées, sur sept fronts différents. Ce pic n’est dépassé qu’en 1809 avec 22 affrontements massifs. La première phase de l’Empire (1805-1807) est certes la plus connue, mais elle ne regroupe qu’un nombre limité de batailles et de combats par rapport à l’ensemble de la période. En revanche, l’année 1809 est marquée par une claire explosion du nombre d’affrontements. On peut interpréter cette croissance par l’augmentation du nombre de fronts où les armées françaises sont engagées, notamment pour tenir le blocus continental.
11 Enfin, les quatre dernières années de l’Empire correspondent au segment le plus important de toute la période sur le plan de la fréquence des batailles (37) et des combats (141). Parmi elles, l’année 1813 est la plus riche en affrontements majeurs (14).
Évolution du ratio général de pertes
12 Il s’agit ici de se concentrer sur le ratio de pertes général, tous camps confondus, soit le pourcentage calculé à partir du nombre total de tués et blessés sur l’effectif total des forces engagées dans l’affrontement.
13 On obtient un total de 11 % de pertes environ pour les rencontres de type bataille et de 7,6 % pour les combats de toute la période. Pour les guerres de la Révolution, la moyenne des pertes en bataille est inférieure à la moyenne générale, avec 7,8 %. Pendant l’Empire, la moyenne des pertes en bataille atteint 12,8 %, témoignant d’un nouvel acharnement des combats. Si le pourcentage moyen des pertes des guerres de la Révolution et de l’Empire dépasse celui de la guerre de Sept Ans (au moins pour les Français et les Autrichiens) [14], il reste sous le taux moyen des pertes des armées françaises pendant la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1714, 15,8 %) [15]. Cette augmentation de la violence en bataille n’est donc pas la conséquence d’un processus qui tendrait vers des guerres toujours plus intenses. On constate également que la courbe de la moyenne des pertes en bataille n’est pas croissante tout au long de la période, mais présente de nombreuses variations.
14 Lors des guerres de la Révolution le ratio de pertes par bataille dépasse 11 % seulement pendant l’année 1793 (11,92 %). En revanche, toutes les autres années au-dessus de la moyenne se trouvent pendant l’Empire. Il s’agit de 1807 (20,92 %), 1812 (20,70 %) et 1815 (19,70 %). Même si le nombre de batailles en 1807 et en 1815 n’est pas très élevé, les campagnes de ces deux années sont connues comme étant parmi les plus féroces des guerres de l’Empire. Dans le cas de la campagne de Pologne en 1807, la bataille d’Eylau, avec un total de 27,28 % de pertes, est parmi les quatre batailles les plus violentes de l’Empire. Les pertes de la campagne de Russie en 1812, avant la prise de Moscou, reflètent la ténacité de Bonaparte à vouloir détruire le dispositif de l’armée russe, corps par corps par des manœuvres. Son échec est matérialisé par la bataille frontale de la Moskowa qu’il livre contre une armée unie sur un terrain défavorable. Cet affrontement se solde par le taux de pertes le plus élevé de notre période avec 32,64 % de tués et blessés. La campagne de Belgique de 1815 semble suivre ce schéma et la bataille de Waterloo représente une autre bataille frontale au total de pertes élevé (27 %).
15 Entre ces années meurtrières se trouvent des années non moins riches en batailles, mais qui présentent des ratios de pertes sous la moyenne : 1808 avec 7,83 %, 1813 avec 11,47 % et 1814 avec 9,97 %. On peut donc affirmer qu’il n’y a pas une croissance continue de la violence des combats sous l’Empire, l’évolution de leur intensité est assez contextuelle. Ces résultats offrent une vision globale des ratios de pertes sans pour autant détailler le camp qui fournit le plus d’effort ou qui est le plus efficace. La fragmentation de ces données, avec d’un côté, l’évolution du ratio de pertes moyen français, et d’un autre côté, le ratio de pertes moyen par an des alliés, permet de mettre à jour ces détails.
Évolution des ratios comparés de pertes
16 On constate tout d’abord que la moyenne générale des pertes françaises en bataille sur toute la période est de 11,4 % contre 11,7 % pour les alliés, avec un effectif moyen de 40 000 hommes par bataille dans chaque camp. Dans le détail, ces ratios présentent dans chaque camp d’importantes variations.
17 En observant ces variations, on note que la France dispose, en 1792, d’une moyenne de pertes en bataille plus basse que les alliés (2,56 % contre 3,25 %), mais que cette moyenne augmente rapidement en 1793 où les alliés prennent l’avantage quoique de manière non significative (différence de 0,65 %). En 1792, les Français gardent un certain avantage grâce à une armée encore composée à moitié de troupes régulières, mais dès 1793 on peut avancer que l’arrivée des nouvelles recrues donne l’avantage de ratio aux alliés malgré la supériorité numérique moyenne française. L’avantage allié se creuse en 1794 et passe à 0,8 %, malgré des victoires françaises qui sauvent la République de l’anéantissement, les capacités manœuvrières des armées et leur taille palliant peut-être le manque d’efficacité au combat des nouvelles recrues [16]. Les Français parviennent, dès 1795, à baisser leur ratio de pertes et à repasser sous celui des alliés, ayant appris, semble-t-il, de leurs erreurs. Cette année marque aussi le début d’une différence de ratio favorable aux Français qui s’accentue progressivement, pour atteindre son niveau maximal en 1800 (4,92 %). La domination française sur ce segment chronologique est peut-être liée à la présence dans l’armée de vétérans engagés depuis 1793 qui, s’ils ne forment pas le gros des troupes, constituent au moins qualitativement l’ossature des formations jusqu’en 1807 et sont encadrés par des officiers expérimentés [17].
18 Si l’avantage français persiste, l’année 1805, qui ouvre la Troisième Coalition conduite particulièrement par l’Autriche, la Russie et l’Angleterre, voit se réduire les acquis de 1800 en termes d’écart de ratios (0,03 % de différence en faveur des Français). Cependant, avec seulement deux batailles majeures, il est difficile de considérer cette année comme une étape importante. En effet, cette récupération des alliés n’est pas confirmée en 1806 et l’année 1807 marque une différence de ratio favorable à l’Empire de 5,2 %, soit l’avantage le plus important pour les Français sur toute la période. Cependant, les batailles d’Eylau et d’Heilsberg sont considérablement disputées et sans différences nettes entre les taux de pertes. C’est la bataille de Friedland, qui clôt la Quatrième Coalition, qui creuse l’écart avec environ 15 % de pertes du côté français contre 32 % environ du côté russe.
19 L’année 1808, qui voit les six premières batailles du front ibérique, montre une différence très favorable aux Français (4,8 %) et des taux de pertes semblables à ceux des guerres de la Révolution. On peut imputer ces chiffres au fait que l’armée espagnole dispose d’un appareil militaire peu développé qui n’a pas emmagasiné des années de combats dont ses alliés ont su tirer une expérience profitable. En effet, si ces derniers ne parviennent pas à battre l’armée française entre 1805 et 1807, ils l’obligent au moins à obtenir la victoire toujours plus chèrement. Plusieurs années de combats intensifs éliminent progressivement les cadres de l’armée impériale et permettent notamment aux Autrichiens d’apprendre de leurs erreurs. Ceux-ci sont les premiers, en 1809 sur le Danube, à gagner de nouveau un avantage de ratio sur les Français (1,62 % de différence) malgré leur défaite finale à Wagram. Cependant, en Espagne l’avantage de ratio reste français jusqu’en 1810, où l’écart entre les ratios passe alors nettement en faveur des alliés (4,64 %). On constate, entre autres, que dans toutes ces nouvelles opérations l’armée espagnole ne combat plus seule mais avec le soutien de la force expéditionnaire anglaise.
20 Les nouveaux efforts de mobilisation en 1812 et 1813 [18] ne sont pas suffisants pour renverser cette tendance. En 1812, la différence entre les ratios de pertes reste à peu près la même qu’en Espagne (4,29 %). En 1813, les troupes françaises encaissent moins de pertes en bataille (14,43 %) que sur le front russe, mais elles sont toujours plus touchées au combat que celles des alliés, avec une différence de 4,95 %. En 1814, l’écart se rétrécit davantage pour atteindre 1 % entre les alliés et les Français. Enfin, les affrontements de la campagne de Belgique de1815 sont les plus violents pour l’armée française, avec le ratio de pertes en bataille le plus élevé des dix-neuf années de guerres (23,73 %). C’est également pendant cette campagne que les alliés obtiennent la différence de ratio la plus avantageuse de la période, avec 6,8 % en leur faveur. Il s’agit du dernier effort français, qui n’inverse pas la tendance, mais qui pousse les alliés à perdre une nouvelle fois plus de 15 % de leurs troupes par bataille pour obtenir la victoire.
21 Plus généralement, il apparaît que le belligérant disposant de troupes plus nombreuses lors d’un affrontement est en moyenne aussi celui qui perd le moins d’hommes. Les exceptions à cette règle sont 1793-1794, où l’armée française est plus nombreuse en moyenne que les alliés, mais encore inexpérimentée, et 1799, 1805, 1806 où l’armée française en infériorité numérique semble avoir atteint, au contraire, une efficacité notable.
Augmentation des effectifs, augmentation des pertes ?
22 La question des effectifs peut également être posée en lien avec l’augmentation des pertes. On constate que les troupes déployées en bataille sous l’Empire sont plus nombreuses que sous la Révolution, en particulier lors des quatre dernières années de guerre (116 000 hommes engagés en moyenne). Toutefois, on note qu’il n’existe pas de corrélation entre l’augmentation des effectifs, au-dessous du seuil de 140 000 hommes, et une croissance des taux de pertes, les batailles engageant entre 40 000 et 60 000 hommes étant les plus meurtrières avec 12,41 % de pertes en moyenne. En revanche, à partir de 140 000 hommes déployés la moyenne augmente à 13,75 % de pertes, pour atteindre environ 19 % dans les affrontements qui comptent entre 160 000 et 200 000 hommes. Il est difficile d’établir pourquoi ces batailles imposantes (Wagram, Leipzig, Waterloo…) sont plus violentes. L’enjeu de ces affrontements peut démultiplier la détermination des généraux présents à anéantir l’adversaire [19], mais il est possible de formuler l’hypothèse que le nombre d’hommes déployés atteint une masse critique difficile à coordonner une fois les troupes engagées dans les combats. Les manœuvres tournantes et peu coûteuses en hommes sont donc remplacées par des assauts frontaux plus violents sur des terrains restreints. On peut aussi imaginer que l’encadrement des troupes, qui peut canaliser les violences et les peurs des hommes, devient rapidement inadéquat face à ces masses imposantes, dont une partie peut disparaître ou déserter une fois le combat engagé, sans que les administrations, débordées, en tiennent le compte.
Spécificités nationales
23 Après avoir analysé les différences entre les ratios français et alliés, il convient de décomposer les ratios des coalisés pour mieux comprendre la répartition des différents efforts en bataille et l’efficacité des forces armées. Au vu du caractère multinational des affrontements de la Révolution et de l’Empire, on peut se demander si les batailles livrées en coopération par les alliés sont plus meurtrières et éliminent plus de troupes françaises que celles livrées par un coalisé seul. Premièrement, on note qu’un belligérant allié provoque en moyenne, sur toute la période, 10,06 % de pertes à l’armée française lorsqu’il l’affronte seul, ce qui est inférieur à la moyenne française de pertes en bataille, et subit lui-même en moyenne 12,19 % de pertes. Les batailles livrées en collaboration (soit de deux à cinq participants) provoquent 12,89 % de pertes chez les troupes françaises contre 10,68 % seulement chez les alliés. Les coalisés sont donc généralement plus efficaces à plusieurs. Plus précisément, on note que, lorsque les alliés sont deux à combattre les Français, ils provoquent 12,73 % de pertes en moyenne contre 10,77 % dans leur camp. La différence en faveur des alliés s’améliore quand ceux-ci sont au moins trois à livrer bataille avec 10,34 % de pertes de leur côté contre 13,43 % du côté français. Donc plus les nations alliées sont nombreuses sur le champ de bataille, plus elles sont efficaces. Ce constat permet de contraster le lieu commun historiographique qui impute les victoires de Bonaparte aux perpétuels conflits internes des coalisés. Presque toutes les batailles livrées (sauf une sur douze) avec au moins trois nations alliées engagées aboutissent à des défaites françaises. On remarque que ces affrontements sont tous compris entre 1811 et 1815, mais il faut garder à l’esprit que les batailles livrées par un coalisé seul sont majoritaires par rapport à celles livrées en coopération, soit 87 sur 141.
24 En moyenne, la force qui inflige le plus de pertes en bataille à l’armée française est l’armée russe (17,89 % de pertes), mais elle est aussi la nation alliée qui subit le plus de pertes en bataille (16,69 %). En revanche, l’armée britannique, en plus d’être la force alliée qui perd en moyenne le moins de troupes en bataille (8,43 %), est celle qui parvient à avoir l’écart de pertes moyen le plus avantageux avec 3,92 %. L’armée prussienne n’est pas loin avec 3,33 % de différence en sa faveur. L’armée française, de son côté, perd en moyenne le moins de troupes en bataille contre l’Espagne seule, avec 6,92 % de pertes. C’est également contre cette armée qu’elle obtient la différence de pertes moyenne la plus avantageuse, 2,54 %. Enfin, l’armée autrichienne n’enregistre aucun record, mais c’est elle qui livre sur douze années le plus de batailles (82 dont 62 seule), tout en conservant un taux de pertes relativement bas par rapport à ses autres alliés (9,14 %) et souvent proche du taux français.
25 On attribue généralement aux combats des quatre dernières années de l’Empire des niveaux de violence particulièrement élevés. Cette étude nous permet de voir qu’en réalité les pics de violence présentent des particularités contextuelles. Si les batailles sont plus nombreuses sur cette période, elles n’enregistrent pas des taux de pertes complètement nouveaux par rapport aux époques antérieures. L’augmentation de la létalité n’est pas continue, comme en témoignent les ratios relativement bas de l’année 1814. Il semble, en revanche, que l’augmentation des effectifs joue un rôle, mais seulement à partir de 140 000 hommes. À cela on peut également ajouter les forts taux de l’armée russe qui a tendance à faire perdre et à perdre beaucoup d’hommes à chacune de ses batailles. On note également que la récurrence des batailles frontales, particulièrement meurtrières et nombreuses à la fin de l’Empire, augmente, créant ainsi des moyennes à l’année plus lourdes. Il apparaît que, dans ces combats sanglants et assez pauvres tactiquement, l’armée française est généralement en infériorité numérique ou à quasi-égalité avec son adversaire. En effet, on a pu constater que la capacité d’une armée à infliger des pertes à son adversaire repose sur sa supériorité numérique. L’armée française parvient à maintenir cette supériorité numérique locale lui assurant la victoire et un taux de perte plus bas que celui des alliés jusqu’en 1809. À partir de cette année, les alliés, qui ont appris à se coordonner et proposent alors une science manœuvrière efficace, perdent toujours moins de troupes en bataille que les Français, leur efficacité augmentant en fonction du nombre de nations alliées impliquées dans le combat.