Les crânes oubliés ?
Les rapatriements de restes humains en France et en Allemagne entre mémorisation et dé-mémorisation affective
- Par Sahra Rausch
Pages 143 à 153
Citer cet article
- RAUSCH, Sahra,
- Rausch, Sahra.
- Rausch, S.
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0143
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- Rausch, S.
- Rausch, Sahra.
- RAUSCH, Sahra,
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0143
Notes
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[1]
M. Zerrouky, « La France remet à l’Algérie vingt-quatre crânes de résistants décapités au xixe siècle et entreposés à Paris », Le Monde, 3 juillet 2020.
-
[2]
J’ai recueilli la plupart des informations historiques dans des articles publiés dans les journaux dont les auteurs font référence aux sources primaires, telles que le rapport du général Émile Herbillon de 1863 (É. Herbillon, Insurrection survenue dans le sud de la province de Constantine en 1849 : relation du siège de Zaatcha, Paris, 1863). Un collectif d’historiens indique que l’histoire de l’acquisition, de l’exposition en France et de la conservation de restes humains provenant du contexte colonial reste encore à établir : « Les têtes des résistants algériens n’ont rien à faire au Musée de l’homme », Le Monde, 11 juin 2016 ; voir aussi le numéro 17 de la revue Monde(s) : Tristes trophées. Objets et restes humains dans les conquêtes coloniales au xixe siècle, L. Arzel et D. Foliard dir., Monde(s), 17 (2020).
-
[3]
L. Arzel et D. Foliard, « Tristes trophées. Objets et restes humains dans les conquêtes coloniales (xixe-début xxe siècle), », Tristes trophées, op. cit., p. 11-12.
-
[4]
« Les têtes des résistants algériens », art. cité.
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[5]
R. Moussaoui, « Les crânes de l’amnésie », L’Humanité, 8 juin 2016.
-
[6]
L. Faber-Jonker, « Anthropological Specimens or War Trophies ? The Practice of Collecting and Studying Human Remains of Victims of the Herero and Nama Genocide in German South West Africa, 1904-1908 », dans Tristes trophées, op. cit., p. 33-56 (p. 34).
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[7]
R. Kößler, Namibia and Germany : Negotiating the Past , Münster, 2015, p. 284.
-
[8]
T. Neshitov, « Die vergessene Schuld. Seltene Erinnerung an deutsche Kolonien : Die Charité gibt Gebeine der Herero zurück », Süddeutsche Zeitung, 27 september 2011. Voir aussi R. Kößler et H. Melber, « Koloniale Amnesie : Zum Umgang mit der deutschen Kolonialvergangenheit », Standpunkte (2018). Toutes les traductions de sources allemandes sont faites par l’auteure de l’article.
-
[9]
F. Sarr et B. Savoy, Restituer le patrimoine Africain, Paris, 2018, p. 13.
-
[10]
Code de déontologie de l’ICOM pour les musées, Paris, 2017, p. 25.
-
[11]
R. Kößler, Namibia and Germany, op. cit., p. 280-283 ; F. Sarr et B. Savoy, Restituer le patrimoine, op. cit.
-
[12]
L. Abu-Lughod et C. Lutz, « Introduction : Emotion, Discourse and the Politics of Everyday Life », dans Language and the Politics of Emotion, C. Lutz et L. Abu-Lughod dir., Cambridge-New York-Paris, 1990, p. 10.
-
[13]
M. Foucault, Archäologie des Wissens, Francfort-sur-le-Main, 2015 (1re éd. française 1969).
-
[14]
A. L. Stoler, Race and the Education of Desire : Foucault’s History of Sexuality and the Colonial Order of Things, Durham, 1995, p. 136.
-
[15]
M. Halbwachs, « L’expression des émotions et la société », Échanges sociologiques (1947).
-
[16]
Id., « L’expression des émotions et la société », texte présenté et annoté par C. Granger, Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 123 (2014), p. 39-48 (p. 41).
-
[17]
Entfremdete Körper : Rassismus als Leichenschändung,. W. D. Hund dir., Bielefeld, 2009 ; J. Sessions, « Horace Vernet’s Tête Arabe : The Artist as Colonial Collector », dans Tristes trophées, op. cit., p. 155-176.
-
[18]
N. Bancel, P. Blanchard et F. Vergès, La République coloniale. Essai sur une utopie, Paris, 2003.
-
[19]
Voir G. Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, 2018.
-
[20]
J’utilise ici le terme Holocauste parce que c’est la notion dominante utilisée en contexte allemand. Ce choix est également nourri par l’idée de rester proche des sources analysées.
-
[21]
C. de Cesari et A. Rigney, « Introduction », dans Transnational Memory : Circulation, Articulation, Scales, Ead. dir., Berlin, 2014, p. 1-28.
-
[22]
Y. Robel, Verhandlungssache Genozid. Zur Dynamik geschichtspolitischer Deutungskämpfe, Munich, 2013, p. 74.
-
[23]
A. F. Belkadi, « Restes mortuaires de résistants algériens au Muséum de Paris : Pétition », Petitionenligne.com [en ligne : https://www.petitionenligne.com/signatures.php?tunnus=restes_mortuaires_de_resistants_algeriens_au_museum_de_paris&page_number=2&num_rows=10, consulté le 23 octobre 2019].
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[24]
M. Verdier, « Des crânes algériens attendent une sépulture », La Croix, 5 août 2016.
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[25]
« Les têtes des résistants algériens », art. cité.
-
[26]
Agence France-Presse (AFP), « Macron prêt à rendre les crânes d’insurgés algériens du Musée de l’Homme », Le Figaro, 6 décembre 2017 [en ligne : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/12/06/97001-20171206FILWWW00215-macron-pret-a-rendre-les-cranes-d-insurges-algeriens-du-musee-de-l-homme.php, consulté le 26 janvier 2022].
-
[27]
AFP, « L’Algérie enterre ses premiers ‘martyrs’ anti-coloniaux », Le Figaro, 5 juillet 2020 [en ligne : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/l-algerie-enterre-ses-premiers-martyrs-anti-coloniaux-20200705, consulté le 26 janvier 2022].
-
[28]
H. Arab, « Les autorités algériennes indifférentes au sort des restes mortuaires de nos résistants », Le Matin d’Algérie, 2 juillet 2020 (1re publication 7 juillet 2011).
-
[29]
M. Darnault, « Musées, arrière-boutiques et horreurs », Libération, 29 janvier 2011.
-
[30]
R. Moussaoui, « Les crânes de l’amnésie », art. cité.
-
[31]
N. Bancel, P. Blanchard et F. Vergès, La République coloniale, op. cit., p. 134 et suiv.
-
[32]
A. L. Stoler, Race and the Education of Desire, op. cit., p. 136.
-
[33]
T. Sardier, « Benjamin Stora : “La restitution de dépouilles à l’Algérie s’inscrit dans une accélération du travail mémoriel” », Libération, 9 juillet 2020.
-
[34]
R. Moussaoui, « Les crânes de l’amnésie », art. cité.
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[35]
M. Perelman, « L’Entretien : le président algérien Tebboune croit à un “apaisement” de la situation avec la France », France 24, 4 juillet 2020.
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[36]
AFP, « L’Algérie enterre ses premiers “martyrs” anticoloniaux, veut des excuses », La Croix, 5 juillet 2020.
-
[37]
R. Kößler, « La fin d’une amnésie ? L’Allemagne et son passé colonial depuis 2004 », Politiqueafricaine, 102 (2006), p. 50-66 (p. 53).
-
[38]
J. Zimmerer, « Krieg, KZ und Völkermord in Südwestafrika : Der erste deutsche Genozid », dans Völkermord in Deutsch-Südwestafrika : Der Kolonialkrieg (1904-1908) in Namibia und seine Folgen, Id. et J. Zeller dir., Berlin, 2011 (1re éd. 2004), p. 45-63.
-
[39]
J. Zeller, « “Ombepara i koza – Die Kälte tötet mich” : Zur Geschichte des Konzentrationslagers in Swakopmund (1904-1908) », dans Völkermord in Deutsch-Südwestafrika, op. cit., p. 64-79 (p. 77).
-
[40]
R. Kößler, Namibia and Germany, op. cit., 286.
-
[41]
Ibid., p. 284.
-
[42]
D. Johnson et E. Beis, « Bis auf die Knochen blamiert », taz , 1er octobre 2011.
-
[43]
R.-H. Hintze, « Eklat bei Schädelübergabe : Staatsministerin brüskiert namibische Delegation », Neues Deutschland, 66 (2011).
-
[44]
D. Johnson et E. Beis, « Bis auf die Knochen blamiert », art. cité.
-
[45]
M. Rothberg, Multidirectional Memory : Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, Stanford, 2009 .
-
[46]
I. Attia et M. Rothberg, « Multidirectional Memory and Verwobene Geschichte(n) : A Conversation between Iman Attia and Michael Rothberg », TRANSIT, 12 (2019), p. 10-11.
-
[47]
J. Zimmerer, Von Windhuk nach Auschwitz : Beiträge zum Verhältnis von Kolonialismus und Holocaust, Münster, 2007.
-
[48]
T. Neshitov, « Die vergessene Schuld. Seltene Erinnerung an deutsche Kolonien », art. cité.
-
[49]
M. Perelman, « L’Entretien », art. cité.
1 Le 3 juillet 2020, à la veille des célébrations de l’indépendance algérienne [1], la France a rapatrié vingt-quatre crânes de résistants à la colonisation de l’Empire Français au xixe siècle. Cette démarche a créé la surprise en raison du peu d’attention accordée à ce sujet depuis la demande officielle du gouvernement algérien en 2018. Les circonstances de l’acquisition de ces crânes et de leur entrée dans les collections du Muséum d’histoire naturelle (MNHN) à Paris ne sont pas documentées [2]. La seule chose certaine est qu’ils ont trouvé leur chemin vers la France d’abord comme « trophées de guerre [3] » : en 1849, lors de la bataille de Zaatcha, des insurgés algériens ont été tués et décapités pour que leurs crânes soient exposés en signe de victoire de l’armée française. Un collectif d’historiens a estimé dans Le Monde en 2016 que les crânes étaient conservés au MNHN à partir des années 1880. Jusqu’en juillet 2020, ils étaient entreposés dans des cartons dans le dépôt des collections d’objets dédiés à la recherche « cranologique [4] ». En 2016, un article publié dans le journal communiste l’Humanité parle des « crânes d’amnésie » pour décrire la faillite de la société française à assumer son histoire [5]. Compte tenu de l’implication de celle-ci dans l’histoire violente du colonialisme, ce manque d’intérêt pour ces vestiges postcoloniaux pose en effet question.
2 L’Allemagne est elle aussi de plus en plus confrontée à son passé colonial, et particulièrement à la guerre coloniale de 1904 à 1908 et au premier génocide du xxe siècle commis contre les peuples d’OvaHereros et Namas dans l’ancienne colonie Sud-Ouest africain allemand – la Namibie actuelle. Bien que leur nombre soit difficile à estimer, soixante-douze dépouilles mortuaires peuvent être attribuées à l’ancienne colonie [6].L’existence de ces restes humains a fait la une des journaux en 2008 à la suite d’une émission diffusée sur la chaîne MDR, qui révéla aux Allemands l’acquisition d’ossements provenant du génocide [7]. En 2011, la Charité – la faculté de médecine à Berlin – avait rapatrié vingt crânes vers la Namibie. Contrairement au cas français, les débats sur le rapatriement ne sont pas passés inaperçus et la cérémonie de 2011 a notamment suscité une large réponse médiatique. Cela n’a pas empêché les médias de parler d’« oubli de la culpabilité [8] ».
3 L’existence de restes humains provenant des contextes coloniaux dans les collections européennes n’est pas seulement un vestige du racisme colonial sans importance pour le présent. Le rapatriement des restes humains s’est « progressivement imposé aux consciences et aux institutions [9] ». Le Conseil international des musées (ICOM) les a définis comme des objets dits « sensibles », qui requièrent un traitement le plus respectueux possible [10]. Néanmoins, leur rapatriement reste difficile parce que les musées et les universités ne peuvent souvent pas retracer les parcours de leurs collections sans ambiguïté : premièrement, en raison du manque de recherche sur la provenance et deuxièmement, à cause d’une recherche anthropologique coloniale sur la « race » qui ne s’intéressait à l’époque ni aux processus de l’acquisition des objets, ni à leur origine [11].
4 Le point de départ de cet article est la conviction que la production du savoir légitime sur les passés coloniaux dépend de sa transmission dans le présent par des discours émotionnels [12]. Par discours, j’entends l’« ensemble d’énoncés [13] » qui se coagulent à travers la répétition en vérités qui structurent les règles pour ce qui est pensable et dicible – et notamment, comme Ann Laura Stoler l’a souligné, ce qui est émotionnellement tangible [14]. Le sociologue Maurice Halbwachs, penseur de la mémoire collective, a également constaté que ce sont des « statuts affectifs » qui forment la base de nos souvenirs – individuellement ou collectivement [15]. De même, les émotions se construisent toujours en relation avec un ou plusieurs groupes sociaux [16]. Mon hypothèse est donc que les processus de mémorisation et d’oubli du passé colonial dépendent de la production discursive des mémoires (dés)affectives. L’article aborde donc les collections anthropologiques coloniales en Allemagne et en France dans le contexte d’un oubli (dés)affectif. J’en conclus que seuls les événements historiques auxquels on attribue socialement une importance émotionnelle vont être mémorisés dans le présent. Afin de vérifier mon hypothèse, j’analyse les débats médiatiques à partir de 2011 concernant des rapatriements de crânes des « rebelles » algériens ramenés en France pendant la « conquête » de l’Algérie aux xixe siècle. Pour le cas allemand, je prends en compte le rapatriement, en 2011, des ossements d’OvaHereros et Namas emportés à des fins « raciologiques » pendant le génocide commis par l’armée coloniale allemande entre 1904 et 1908.
5 Dans le cas français, l’analyse montre que les restes humains des « rebelles » algériens dans les collections françaises sont affectivement détachés de leur contexte colonial. Le silence sur les propos racistes de la recherche anthropologique coloniale aide à justifier leur conservation en France et à les considérer comme des objets neutres, découplés de la violence coloniale [17]. Cela crée une désaffection discursive qui maintient le « trou de mémoire » sur la période de lutte contre le colonialisme français dans les années 1840, comme l’avaient écrit Nicolas Blanchard et Pascal Bancel [18]. Malgré les connaissances acquises grâce à la recherche historique, cette période n’a pas encore atteint une signification collective dans la société française contemporaine [19]. Le cas allemand nous dirige vers les aspects productifs qui résultent de la pratique médiatique du signalement de l’oubli. Celle-ci permet de dénoncer le fait que le colonialisme n’est pas commémoré de la même manière que l’Holocauste [20]. En acquérant plus de visibilité dans la sphère médiatique, le discours sur « l’oubli » des passés coloniaux remet en question précisément cette hiérarchisation dans la perception de passés différents et produit lui-même des discours émotionnels distincts comme « l’indignation » et « la colère ».
6 Je propose donc de parler d’une (dé-)mémorisation affective qui structure la production de savoirs légitimes sur le passé de manière différente en France et en Allemagne [21]. Car ce sont les discours émotionnels qui légitiment certains aspects du savoir circulant sur les passés coloniaux et régulent ainsi, dans un processus de mémorisation ou de dé-mémorisation affective, les passés auxquels on attribue une « pertinence mémorielle [22] ». C’est pourquoi j’aborderai les rapatriements dans une perspective comparative et diachronique, pour mettre en évidence la façon dont les discours émotionnels légitimisent ou délégitimisent un débat sur les rapatriements de restes humains provenant des contextes coloniaux.
« Les crânes d’amnésie » : les débats sur le rapatriement des têtes des « rebelles » algériens
7 La présence de têtes de « rebelles algériens » dans les collections françaises et leur possible retour en Algérie n’ont jamais fait la une des médias. Bien que l’existence de crânes algériens dans les dépôts des musées ait été connue du public français dès 2011, l’Algérie en a officiellement demandé le rapatriement seulement en 2018. L’historien algérien Ali Farid Belkadi a découvert ces crânes pendant ses recherches au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à Paris et, depuis, demande leur retour. En mai 2011, Belkadi a lancé une pétition « pour le rapatriement des restes mortuaires algériens conservés dans les musées français », mais cette pétition n’a recueilli que quatorze signatures [23] et il n’est pas arrivé à convaincre l’État algérien d’exiger leur rapatriement. Cette hésitation s’explique par le fait que les origines des crânes et le contexte dans lequel ils furent collectionnés et envoyés en France sont très complexes. Parmi les « héros » de la résistance à la colonisation française se trouvent aussi des crânes des « auxiliaires » « morts pour la France », « des morts à l’hôpital » ou « des personnes qualifiées d’assassins » comme le suppose le directeur des collections du MNHN en 2016 [24].
8 En France, c’est à l’initiative d’intellectuels et d’historien.nes que les crânes et leur place dans les musées français attirent de nouveau l’attention. À partir de 2016, l’écrivain et journaliste Brahim Senouci lance une deuxième pétition soutenue par un collectif d’historiens dans Le Monde, parmi lesquels se trouvent des historiens populaires du « fait colonial » comme Pascal Blanchard, Gilles Manceron et Benjamin Stora [25]. Lors de sa visite à Alger en décembre 2017, le président Emmanuel Macron s’est finalement déclaré prêt à un rapatriement [26]. Néanmoins, l’acte de rapatriement exige une demande officielle du gouvernement algérien. En janvier 2018, on constate un changement de position de ce dernier, sans doute influencé par les recherches scientifiques sur la provenance des crânes menées par Belkadi ainsi que par l’impact médiatique créé par Senouci. Ainsi, le gouvernement algérien aurait été convaincu d’intégrer les crânes dans la narration de l’Algérie libre. Juste à temps pour l’anniversaire de l’indépendance, le 5 juillet 2020, les restes mortuaires de ces « martyrs » et « héros » étaient inhumés au cours d’une cérémonie officielle en présence du chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune [27]. Pourtant, l’analyse des journaux entre 2011 et 2020 montre une faible quantité d’articles consacrés au rapatriement, ce qui indique que les crânes algériens n’ont jamais pu susciter des débats de grande envergure dans la société française. Pourquoi si peu d’intérêt pour ces restes humains conservés dans les musées français ?
9 La plupart des articles n’ont pas remis en question la présence de ces crânes dans les collections des musées français. Contrairement à la presse algérienne, les articles des journaux français ne se sont jamais intéressés à la recherche « cranologique » de l’époque coloniale [28]. Laure Cadot, restauratrice d’objets ethnologiques au Musée de l’homme, indique en 2011 que « [l]e musée a un rôle de gardien destiné à la fabrication du savoir. C’est aussi souvent le dernier endroit public où il est possible d’avoir un contact direct, physique mais dépassionné » (accentué par l’auteure, S. R.) [29]. En 2016, la journaliste Rosa Moussaoui déplore que les crânes soient perçus comme de « simples “objets scientifiques” [30] ».
10 En soulignant qu’ils servent uniquement à la recherche anthropologique, les discours de ce type placent ces objets hors de l’histoire coloniale française et de la recherche sur la « race » qui est précisément à l’origine de la collection des crânes. Cela s’explique notamment par le fait que la mémoire du colonialisme en Algérie se limite, dans les médias français, presque exclusivement à la guerre d’Algérie de 1954 à 1962 [31]. La période précédente est peu prise en considération et « la mission civilisatrice » n’est pas appréhendée comme un système de violence. Malgré les connaissances de la recherche historique, cette période n’a pas encore atteint une signification collective dans la société française contemporaine.
11 L’expansion coloniale en Algérie est donc démémorisée affectivement dans les journaux par la dissociation de ces restes humains de tout contexte colonial qui les mettrait en relation avec la violence exercée pendant cette période de colonisation. En ce sens, l’oubli décrit une politique productive de mémoire qui représente ici une « production of disaffection », comme l’a écrit Ann Laura Stoler [32]. En 2020, la presse française ne fait toujours pas le lien entre la colonisation et la recherche sur la « race ». Dans une interview parue dans Libération, l’historien Benjamin Stora exprime son espoir que « [l]e travail mené autour des dépouilles permettra peut-être de mieux connaître l’histoire de la conquête dans l’Ouest et le Sud algérien » et aussi que « [l]’assassinat de George Floyd […] éveille dans le monde entier une conscience citoyenne sur la question des races et du racisme, et donc sur ce passé-là [33] ». Pourtant, le rapatriement actuel aurait transformé ces « politiques d’oubli que partagent l’ex-métropole et l’ex-colonie », selon le constat fait en 2016 par Rosa Moussaoui sur les relations entre la France et l’Algérie [34], car, pour aller plus « loin dans l’apaisement [35] », le président de la République algérienne attend de la France qu’elle fasse « un autre pas [36] ».
« L’oubli de la culpabilité » : les rapatriements des crânes des OvaHereros et des Namas en Namibie en 2011
12 À la différence du cas français, l’Allemagne a déjà rapatrié à plusieurs reprises des restes humains provenant du génocide des OvaHereros et des Namas, le troisième rapatriement ayant eu lieu en 2018. Ce premier génocide du xxe siècle a été commis par l’armée allemande pendant la guerre coloniale, entre 1904 et 1908, dans l’ancienne colonie du Sud-Ouest africain allemand. Après la bataille d’Ohamakari, le 11 août 1904, le général Lothar von Trotha donna « l’ordre d’extermination » (Vernichtungsbefehl) qui autorisait l’armée allemande à abattre les hommes, les femmes et les enfants avec ou sans armes [37]. Presque 80 % des OvaHereros et la moitié des Namas furent tués. Les camps de concentration qui furent établis sur la Haifischinsel (« Île aux requins », une péninsule près de la ville de Lüderitz) et à Swakopmund devinrent des champs d’expérimentation du racisme scientifique dès cette époque [38]. En effet, le médecin Eugen Fischer, précurseur des théories raciales du national-socialisme, mena non seulement des expérimentations médicales sur des prisonniers, mais ordonna aussi l’envoi de leurs crânes en Allemagne pour des recherches anthropologiques coloniales [39]. La première restitution de vingt crânes a eu lieu en septembre 2011 [40], à la suite de la demande officielle du gouvernement namibien formulée en 2009 [41].
13 Ici, je me focaliserai principalement sur la couverture médiatique de la première cérémonie de restitution en 2011 s’agissant d’un événement qui constitue une date clé de la négociation du passé colonial en Allemagne. Les trente-neuf articles publiés dans la presse dite « de qualité » montrent le grand intérêt pour la prise de position du gouvernement fédéral. La plupart des médias se sont accordés pour parler d’un « incident » diplomatique. Ce jugement s’explique par le déroulement de la cérémonie et par le comportement de la secrétaire d’État aux affaires étrangères, Cornelia Pieper. Elle prôna d’abord la réconciliation entre les deux États, mais sans présenter ses excuses pour le génocide, puis elle est quitta la cérémonie sans attendre le discours du ministre namibien de la culture Kazenambo Kazenambo. La délégation namibienne fut également « surprise » par l’absence de ses homologues allemands à la cérémonie [42] et par le fait que le gouvernement n’ait pas répondu d’une manière digne à cet acte officiel de la remise des crânes. Le ministre de la culture namibien a reproché au gouvernement allemand d’avoir exprimé un « mépris dégradant [et un] manque de sensibilité et de tolérance [43] ». La particularité de la cérémonie de restitution des crânes de 2011 réside dans le fait que le génocide n’a pas été officiellement reconnu à l’époque. Par conséquent, cet événement a presque toujours été associé à la demande des OvaHereros et Namas d’obtenir la reconnaissance officielle du génocide, la présentation d’excuses et le paiement de réparations. Ici, la dénomination d’oubli du passé colonial fonctionne différemment qu’en France car il est marqué comme « indigne » et comme un état auquel on devrait mettre fin.
14 En tant que pratique mémorielle, « l’oubli » est également utilisé pour établir une relation entre un passé colonial toujours oblitéré et la commémoration de l’Holocauste. Dans les pages suivantes, j’analyserai précisément les références à l’Holocauste car elles produisent un discours émotionnel permettant de surmonter les états dé-mémoratifs relatifs au colonialisme allemand. Les articles de journaux font souvent le constat que la période du national-socialisme a fait écran à la mémoire du passé colonial, laquelle avait disparu de la conscience publique allemande. Le jour même de la remise des crânes, le journal taz écrit que « [l]’Allemagne a une mémoire historique extrêmement sélective. Tout le monde connaît Hitler, mais qui sait encore que le Reich allemand a eu des colonies dans le monde entier ? [44] »
15 Au lieu de supposer une mise en concurrence des différents passés, je propose de travailler utilisant le concept de « mémoire multidirectionnelle » proposé par Michael Rothberg [45]. Ce spécialiste de la littérature souligne qu’il n’y a nullement de relation antagoniste entre la mémoire de l’Holocauste et celle du colonialisme. Au contraire, la référence à la persécution des Juifs peut aussi permettre de renégocier la politique de mémoire postcoloniale [46]. Au cours des années 2000, la verbalisation de la référence à l’Holocauste a été plus fréquente dans les représentations médiatiques. La discussion sur « la thèse de la continuité » promue par l’historien allemand Jürgen Zimmerer [47], qui souligne les continuités entre colonialisme et national-socialisme, aurait encore été impensable dans les années 1990. C’est ce que le Süddeutsche Zeitung écrit quelques jours avant la remise des crânes :
Bien entendu, la responsabilité de l’Holocauste nazi laisse peu de place à d’autres manières de se souvenir. D’autre part, la réponse à la vaine question de savoir comment Hitler est devenu possible pourrait se trouver en partie dans les antécédents coloniaux. [48]
17 C’est la référence à l’Holocauste qui pourrait balayer l’ignorance du colonialisme et arracher ce dernier à l’oubli. Ici, la dénomination de l’oubli du passé colonial en relation avec l’Holocauste montre ses moments productifs en dénonçant la politique actuelle et en attribuant une valeur émotionnelle à cet épisode du passé. Ce constat se montre aussi dans la qualification de la cérémonie comme incident diplomatique qui a servi à exprimer la désapprobation à l’égard du comportement du gouvernement allemand pendant cette première remise de restes humains.
Des émotions amnésiques ?
18 L’article s’est proposé d’analyser les pratiques discursives de de-mémorisation affective des restes humains provenant du colonialisme dans les collections de musée en France et en Allemagne. D’une part, elle décrit la façon dominante de de-mémoriser le passé colonial. Le cas français a montré que les crânes algériens sont traités séparément de la recherche raciale coloniale et donc placés émotionnellement « en dehors » de l’histoire coloniale. D’autre part, la problématisation médiatique de l’oubli a rendu visible l’absence de l’histoire coloniale dans les politiques de mémoire publique. Par conséquent, sa verbalisation par des intellectuels, des historien.nes et des journalistes mue le colonialisme en savoir affectif et lui attribue donc de l’importance dans le présent. Le cas allemand a montré la manière dont la référence à l’Holocauste sert à dénoncer l’oubli afin de le surmonter.
19 Bien que le présent article se concentre sur les débats médiatiques en France et en Allemagne, cela ne doit pas occulter la signification diplomatique des rapatriements de restes humains actuels. Le chef d’état algérien considère l’acte de rapatriement en juillet 2020 comme une « demi-excuse » qui devrait inciter à une future formulation d’excuses officielles [49]. La demande d’excuses marque aussi les négociations mémorielles entre les OvaHereros et Namas d’une part et le gouvernement allemand d’autre part. Une future recherche devrait donc s’intéresser aux transformations des mémorisations affectives et aux mécanismes par lesquels des sociétés différentes attribuent de la pertinence commémorative aux passés coloniaux.