Stigmatiser pour mieux régner
Les usages sociaux de la différence à l'hospice
Pages 267 à 279
Citer cet article
- ROSSIGNEUX-MÉHEUST, Mathilde,
- Rossigneux-Méheust, Mathilde.
- Rossigneux-Méheust, M.
https://doi.org/10.3917/hyp.131.0267
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- Rossigneux-Méheust, M.
- Rossigneux-Méheust, Mathilde.
- ROSSIGNEUX-MÉHEUST, Mathilde,
https://doi.org/10.3917/hyp.131.0267
Notes
-
[1]
Archives de l’Assistance publique (désormais AAP), Circulaire du 16 février 1857.
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[2]
À lire le règlement intérieur de Bicêtre de 1850, la liste des fautes que pourraient commettre les vieillards est longue. AAP, Arrêté du 17 janvier 1850.
-
[3]
E. Goffman, Stigmate : les usages sociaux des handicaps, Paris, 1975, p. 57 (1re éd. 1963).
-
[4]
É. Feller, Histoire de la vieillesse en France 1900-1960, Paris, 2005, p. 104-108.
-
[5]
À cet égard, et pour reprendre la terminologie de Goffman, l’hospice est un lieu policé dans lequel la vieillesse est traitée avec politesse. E. Goffman, Stigmate…, op. cit., p. 100-101.
-
[6]
E. Goffman, Stigmate…, op. cit., p. 15.
-
[7]
Ibid., p. 161.
-
[8]
H. S. Becker, Outsiders : études de sociologie de la déviance, J.-P. Briand et J.?M. Chapoulie trad., Paris, 1985, p. 48-63 (1re éd. 1963).
-
[9]
Sont inclus dans cet article tous les établissements de l’Assistance publique, ainsi que la maison de retraite de Villers-Cotterêts qui prend ce nom en 1889 et cesse alors d’être un dépôt de mendicité. Elle est gérée par la Préfecture de police de Paris. Seuls les établissements strictement confessionnels n’ont pas été considérés.
-
[10]
AAP, circulaire du 25 septembre 1875.
-
[11]
AAP, L3, Registre de correspondances (1869-1871), hospice des Incurables?Hommes.
-
[12]
AAP, 9L95.
-
[13]
Il le rappelle d’ailleurs encore dans un ouvrage récent : H. S. Becker, Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales, Paris, 2009, p. 237.
-
[14]
Il ne s’agit évidemment pas de nier que la sévérité des règlements doit s’inscrire dans le temps long de l’histoire de l’assistance hospitalière. Voir par exemple le règlement pour l’hôpital des Incurables de 1744 analysé par F. Mion-Mouton, Pratiques sociales et charitables en France dans la seconde moitié du xviiie siècle. L’exemple de l’hôpital des Incurables de Paris, thèse de l’École nationale des chartes, 2012, p. 365-366.
-
[15]
AAP, circulaire du 7 février 1867.
-
[16]
AAP, Arrêté du 17 janvier 1850 ; AAP, 9L47.
-
[17]
AAP, 9L146.
-
[18]
En ce sens, la conception de la faute pour l’Assistance publique revient vraiment à faire des fautifs des marqués, des stigmatisés, au sens où l’entend Goffman (cf. E. Goffman, Stigmate…, op. cit., p. 14).
-
[19]
Le projet de règlement de 1898 devant s’appliquer à Bicêtre prévoit même une « réprimande publique » pour les propos obscènes. AAP, 829 FOSS 465.
-
[20]
« La bonne harmonie du service » est la forme plus édulcorée du même désir de tranquillité. AAP, 9L146.
-
[21]
AAP, 9L110.
-
[22]
AAP, article 62 du règlement modèle pour les hospices d’indigents adopté en 1899, 829 FOSS 465.
-
[23]
Jusque dans les années 1840, on distingue peu dans les comptages, les traitements et les règlements, les aliénés des vieillards dans les établissements qui accueillent les deux populations. Le même mouvement est analysé pour Lyon par O. Faure, Genèse de l’hôpital moderne. Les Hospices Civils de Lyon de 1802 à 1845, Lyon, 1982, p. 174-175.
-
[24]
E. Goffman, Stigmate…, op. cit., p. 163.
-
[25]
H. S. Becker, Outsiders…, op. cit., p. 158.
-
[26]
On retrouve ces catégories d’administrés troublant l’ordre à Lyon dans l’hôpital du premier xixe siècle. O. Faure, Genèse de l’hôpital moderne …, op. cit., p. 108.
-
[27]
Au voleur ! Imaginaires et perceptions du vol dans la France contemporaine, A.-D. Houte et F. Chauvaud dir., Paris, 2014 ; M. Rossigneux-Méheust, « Boire à l’hospice. Morales, tensions et contestations autour de la consommation de vin chez les vieillards parisiens au xixe siècle », Histoire, économie et société, 32 (2013/3), p. 46-60.
-
[28]
AAP, 371 FOSS 1, Registre de correspondances de l’hospice de Ménages (1846?1862).
-
[29]
AAP, L8, Registre de correspondances de Bicêtre (1861-1863).
-
[30]
Il faut nuancer ce résultat au regard de la remarque précédente sur les individus qui cumulent les sanctions.
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[31]
Pour penser l’étiquetage des femmes jugées violentes ou dangereuses, lire le dossier spécial de la revue Champ Pénal consacré à cette question et notamment l’article très stimulant de C. Cardi et G. Pruvost, « La violence des femmes : occultations et mises en récit », Champ pénal, 8 (2011) [En ligne : http://champpenal.revues.org/8039].
-
[32]
J.-G. Petit, Ces peines obscures. La Prison pénale en France 1780-1875, Paris, 1990, p. 301.
-
[33]
E. Goffman, Stigmate…, op. cit., p. 153.
-
[34]
Les données annuelles dont nous disposons sont très lacunaires selon les années. Par ailleurs, elles ne sont pas nominatives, et rendent compte surtout des consignes en vigueur dans les maisons de retraite. Elles ne permettent donc pas de réfléchir à l’identité des vieillards définitivement exclus.
-
[35]
Ces archives ont été retrouvées récemment au château de Villers-Cotterêts. Elles sont pour l’instant conservées par le service des archives du Centre d’action sociale de la Ville de Paris (le CASVP a pris la suite de la Préfecture de police dans l’administration de la maison de retraite). Je remercie Elsa Quétel et Guillaume Normand de m’avoir permis de les consulter.
-
[36]
Ouverture de Michelle Perrot de l’ouvrage collectif Femmes et justice pénale, xixe?xxesiècle, C. Bard, F. Chauvaud, M. Perrot et J.-G. Petit dir., Rennes, 2012, p. 14 ; L. Guignard, Juger la folie. La folie criminelle devant les Assises au xixe siècle, Paris, 2010, p. 120 ; Y. Ripa, La Ronde des folles. Femmes, folies et enfermement au xixe siècle, Paris, 1986, p. 20-22.
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[37]
D’autant que le groupe des fous est plus large que celui du seul registre des aliénés renvoyés de l’hospice, puisqu’en 1904, outre les dix-sept vieux aliénés évacués dans des asiles, on compte soixante-sept décès expliqués par le motif de « débilité ».
-
[38]
E. Goffman, Stigmate…, op. cit., p. 153.
-
[39]
Ibid.
-
[40]
Ibid., p. 105
-
[41]
M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, 1975, p. 139.
1En 1856, les inspecteurs de l’Assistance publique, l’institution administrative qui organise la vie quotidienne d’environ 7 000 vieillards alors hébergés dans le département de la Seine, rendent visite à divers établissements hospitaliers et ils constatent « qu’il ne reste pas trace des mesures disciplinaires prises par les directeurs et qu’ainsi cette partie du service échappe au contrôle de l’administration ». En réponse, le directeur de l’Assistance publique enjoint chaque directeur d’établissement à tenir l’année suivante « un carnet sur lequel il inscrira, au fur et à mesure qu’elles se produiront, les punitions infligées aux sous-employés, gens de service et administrés de son établissement » [1]. L’arsenal disciplinaire déployé par les établissements dévolus à la vieillesse indigente donne à voir les vieillards hébergés comme de potentiels vieux délinquants ou encore [2], pour utiliser la typologie de Goffman, comme des individus discréditables [3]. Si la représentation courante, qui consiste à faire des vieillards admis à l’hospice des individus socialement stigmatisés [4], est largement contredite par les listes d’attente des hospices parisiens qui s’allongent tout au long du siècle et par des conditions d’accueil en nette amélioration [5], certains vieillards franchissent toutefois le seuil de ce que la vieillesse a de tolérable en étant punis, voire exclus de l’hospice. Contre eux, des opérations de stigmatisation et d’étiquetage sont mises en place, instituant ainsi une définition de la déviance à l’hospice.
2Saisir ce qui conduit l’hospice à produire, mettre en scène, et traiter les vieillards jugés déviants, invite à considérer l’éclatement du moi et du sujet dans la durée. En effet, ce sont ceux qui avaient précisément été jugés conformes aux attentes de l’Assistance publique qui, quelques mois ou quelques années plus tard, présentent une « différence fâcheuse » [6]. À l’hospice, l’idée de Goffman que « le normal et le stigmatisé ne sont pas des personnes mais des points de vue » est particulièrement opératoire puisque les mêmes vieillards sont conformes [7], puis discrédités par l’univers qu’ils ont choisi pour finir leur jours. Nous tenterons de comprendre comment ces rôles se construisent dans les murs de l’hospice en centrant l’analyse sur les interactions à l’origine des dévoilements de stigmates. Derrière ce questionnement sur la mise en place de carrières de déviants et d’une catégorie d’outsiders à l’intérieur de l’hospice [8], c’est la définition de l’hospice au xixe siècle qui se joue : comment la fabrication d’une catégorie de « mauvais vieux » a-t-elle contribué à construire ce lieu policé ?
3Pour comprendre les usages sociaux de la stigmatisation dans les hospices publics accueillant des vieillards parisiens [9], nous confronterons les discours aux pratiques de marquage des mauvais vieux. Les correspondances des directeurs d’établissements, les règlements intérieurs et les lettres de vieillards sont autant de sources qui éclairent, dans un premier temps, les situations qui discréditent une partie des admis. L’étude des registres de population, de punition et d’expulsion permet dans un second temps d’analyser les stigmatisés et, dès lors, de comprendre les usages d’une politique de stigmatisation dans un cadre d’assistance au xixe siècle.
Disqualifier à l’hospice : une opération relationnelle en voie d’institutionnalisation
Les règlements de nos hospices, dont les dispositions ont été arrêtées par l’autorité préfectorale, exigent de tous les postulants la production d’un certificat de vie et mœurs en établissant, de la façon la plus formelle, que nul individu flétri par une condamnation ne peut été admis dans aucun de nos établissements. [10]
5Le directeur général de l’Assistance publique rappelle ainsi la norme aux directeurs d’hospices de vieillards : ne peuvent entrer gratuitement à l’hospice que des indigents inscrits dans un bureau de bienfaisance parisien, et en état de fournir des certificats de santé, de moralité et d’indigence. Toutefois, au cœur de ce groupe, sinon normal du moins normé, le marquage de certains individus se développe.
6Stigmatiser son voisin. Le courrier du directeur de l’hospice des Incurables du 13 décembre 1869 au directeur général de l’Assistance publique offre un exemple des nombreux récits qui mettent en scène des vieillards en accusant d’autres :
Sur des plaintes réitérées contre une administrée au service des valides, la veuve Lebotmel, née Gendron, âgée de 52 ans, admise ici en vertu de votre décision du 8 avril dernier, j’ai dû, après explications, la réprimander, puis la punir sans arriver à la moindre amélioration. C’est une véritable et continuelle persécution que la Veuve Lebotmel exerce sur ses compagnes de salle, les interpellant la nuit comme le jour pour leur adresser, même aux plus respectables, ce qu’il y a de plus ignoble en fait d’injures, joignant les menaces ou les moqueries, et paraissant s’attacher à troubler le repos commun. Son état mental n’ayant semblé pouvoir donner l’explication d’une conduite aussi étrange, j’ai prié le docteur Cadet de Gassincourt de l’examiner, mais ce chef de service, tout en constatant qu’elle n’a pas sa pleine raison, la juge beaucoup plus méchante que folle. C’est donc comme mesure de discipline et dans l’intérêt du repos de nos administrées que j’ai l’honneur de vous proposer la prompte translation de la veuve Lebotmel à l’hospice de la Vieillesse-Femmes. [11]
8Peu de variations affectent les récits d’incidents retranscrits par les directeurs d’établissement. Le mauvais vieux est presque toujours d’abord dénoncé par ses voisins de lits ou de table. À l’origine du dévoilement du stigmate, il y a donc une interaction dysfonctionnelle entre vieillards contraints à la cohabitation – sachant que les dortoirs accueillent parfois plus de cent cinquante personnes dans les grands hospices de plusieurs milliers d’habitants comme Villers-Cotterêts, Bicêtre, la Salpêtrière, ou les Incurables, et que la fréquentation des réfectoires devient obligatoire en 1850. Autre constance dans le déroulement de ces récits d’étiquetage : les directeurs se donnent systématiquement le rôle de médiateur entre vieillards, puis d’enquêteurs chargeant le médecin de poser un diagnostic mental. Enfin, ils y décrivent l’échelle des réprimandes qu’ils aimeraient infliger au fauteur de troubles, de la remontrance verbale à la menace d’expulsion dans un dépôt de mendicité en passant par la privation de sorties ou de vin. Les directeurs se montrent soucieux de légitimer une décision auprès de leur hiérarchie, mais les lettres de vieillards confirment ce protocole de stigmatisation. Ainsi le dénommé Tauxier, pensionnaire occupant un lit à l’infirmerie de la maison de retraite Galignani, écrit en février 1905 directement au directeur général de l’Assistance publique, estimant que le directeur de la maison a « fait tout ce qui était en son pouvoir pour faire entendre raison à cette personne qui doit avoir d’autres motifs que la maladie pour être dans cet état [et que] malheureusement il n’a pas pu y parvenir » [12]. Au nom du « repos » et de la « tranquillité », les vieillards bien portants et conscients de leurs droits devancent donc parfois les administrateurs pour s’entendre sur l’éviction des individus aux comportements bruyants, malodorants ou violents. Toute l’œuvre de Becker montre que les opérations d’étiquetage sont toujours déterminées par les relations de pouvoir [13] : les dénonciations faites à l’hospice révèlent celles qui existent entre les assistés. La santé mentale et la capacité à écrire seul donnent aux normaux la possibilité de jeter le discrédit sur les vieux qui les dérangent. L’homogénéité que l’on pourrait supposer dans les populations admises à l’hospice n’est qu’une façade sociologique qui s’effondre dès lors qu’on prend connaissance de ces récits du quotidien en collectivité. La fréquence et surtout la répétition des plaintes entre vieux, tout au long du xixe siècle, ne permet pourtant pas de dresser la chronologie des processus de stigmatisation. Alors qu’on serait tenté d’y voir l’expression d’une norme institutionnelle intériorisée par les vieillards, il faut constater que l’étiquetage des administrés ne devient une pratique administrative qu’à partir des années 1850.
9Normaliser la stigmatisation. Produite d’abord par les interactions quotidiennes entre vieux, entre administrés et administrateurs, entre hospitalisés et personnels soignants, la législation interne de l’Assistance publique ne vient qu’ensuite donner un cadre resserré et durable à la lecture de la déviance [14].
10La multiplication des règlements intérieurs, à partir des années 1850, invite à penser que toutes les déviances trouvent une dénomination et une place dans la hiérarchie des sanctions. Dissimuler un stigmate devient plus difficile dès lors que les règlements se multiplient et que sont mis en place des protocoles permettant au personnel de détecter les « signes d’aliénation mentale » [15]. En ayant les mots et le pouvoir pour qualifier celui qui « est bruyant et [...] trouble d’une manière grave les malades ou administrés ses voisins », les sœurs, les surveillants et les sous-surveillants deviennent eux aussi des agents du marquage.
11Certains dispositifs disciplinaires facilitent également les opérations d’étiquetage de la déviance. Ainsi l’hospice de Bicêtre a-t-il gardé, en héritier de l’Hôpital général, certaines pratiques de marquage. Un local disciplinaire, rétabli en 1850, sert surtout de salle de dégrisement jusqu’en 1914 [16]. On retrouve le même phénomène à la Salpêtrière où les administrées jugées les plus difficiles sont regroupées dans les mêmes dortoirs [17]. Mais l’assignation à résidence, la consigne, est la punition la plus donnée : là encore, l’espace est l’instrument de la politique de l’administration. Discréditer le fautif en rendant visible son stigmate de fauteur de troubles [18], tel semble être aussi le projet du règlement de Bicêtre de 1850, puisque l’article 14 précise que « toutes les punitions seront affichées dans l’établissement » [19]. Cette pratique de la réprimande publique est aussi en vigueur aux Incurables. Les murs de l’hospice deviennent des supports et des vecteurs de la stigmatisation, servant autant à afficher le règlement intérieur que les listes de punis (des privés de vin à ceux qui sont renvoyés), la norme que la déviance. C’est enfin une pratique d’écriture administrative qui fixe celle de l’étiquetage puisque, à partir de 1857, les directeurs d’hospice sont sommés de rendre compte annuellement du nombre et de la nature des punitions données sous leur autorité. L’injonction administrative montre que l’étiquetage de ceux qui dérogent et dérangent est une invention formelle de l’assistance aux vieillards dans la seconde moitié du xixe siècle.
12La stigmatisation assumée. Les responsables de la mise à l’écart de ceux qui sont désormais étiquetés comme non-conformes aux attentes de la vie d’hospice cherchent à légitimer leurs procédés. Pour justifier la sévérité des peines et des exclusions éventuelles, la nécessité de maintenir l’ordre et la discipline est mise en avant [20]. Ainsi l’article 34 du règlement intérieur de 1860 de la fondation Michel Brézin stipule-t-il que :
Les admis sont soumis à toutes les règles établies pour leur bien-être, pour l’ordre et la sûreté de l’hospice. Ceux qui refuseraient de s’y conformer pourront être consignés pendant un temps déterminé, depuis trois jours jusqu’à trois mois. [21]
14Le maintien de l’ordre est toujours présenté comme un bienfait pour la communauté et suffit généralement à justifier les sanctions contre ceux qui remettent en cause les règles. Conséquence directe de cette conception coercitive de l’hospice, les directeurs insistent systématiquement sur la nécessité de montrer l’exemple. Disciplinaire, la punition a non seulement pour vertu l’exemplarité, mais elle est aussi dispensée pour défendre une idée de ce que doit être un hospice de vieillards. Ainsi la répression de la mendicité est-elle justifiée parce qu’elle « ne peut se concevoir chez des personnes recueillies dans un établissement public où les secours doivent être suffisants » [22] : la tolérer, c’est reconnaître l’inefficacité de l’assistance à la vieillesse indigente. De la même façon, encourager la stigmatisation des vieux aliénés à l’hospice et leur séquestration dans les asiles, c’est pour les directeurs prendre acte de la distance prise entre les deux institutions tout au long du xixe siècle [23].
15Pleinement assumé au nom de la discipline et du calme qui doivent régner à l’hospice, le processus d’étiquetage des mauvais sujets déborde du cadre des relations de mauvais voisinage pour devenir une construction administrative à l’origine d’une politique répressive et excluante.
Ces vieux qui dérangent
16Si Stigmate offre un formidable cadre conceptuel, il n’en reste pas moins que les stigmates analysés par Goffman sont ceux de l’Amérique de l’après-guerre. L’intérêt de son travail est de penser la relativité des processus de stigmatisations. Au jeu de la « différence honteuse », dans les hospices parisiens de la seconde moitié du xixe siècle, qui perd la face ? [24]
17Les figures de la vieillesse réprouvée. Une lecture par le haut des règlements intérieurs inviterait à multiplier les portraits de stigmatisés en puissance. Cette lecture informerait davantage sur les craintes, les hiérarchies et les priorités des inspecteurs et des membres du Conseil de surveillance de l’Assistance publique, mais elle ne rendrait en rien compte des figures de vieux qui, au quotidien, dérangent les « entrepreneurs de morale » – dans le monde de l’hospice, les vieillards sains, le personnel soignant et administratif [25]. Les récits d’incidents rédigés par les directeurs d’établissement permettent de dégager quatre figures de vieux gêneurs : le vieil escroc qui vole, mendie, trafique ; le vieil ivrogne bruyant et parfois violent ; le vieux fou qui hurle la nuit et, s’oubliant, contrevient aux normes de l’hygiène élémentaire ; le vieux querelleur (au féminin cette figure se décline en vieille méchante) qui se dispute constamment avec le personnel et avec ses condisciples à la recherche du scandale public [26]. Chacune de ces figures rappelle combien l’origine sociale des vieillards pèse sur le stéréotype qui leur est apposé : les présomptions de vol, d’alcoolisme et d’insoumission synthétisent en effet à grands traits les peurs que la France des élites du second xixe siècle éprouve et formule à l’égard des classes populaires [27]. L’ampleur de ces descriptions dans les correspondances administratives a sans doute contribué à alimenter la légende noire des hospices, en en faisant des bas-fonds comme les autres.
18Or les rapports annuels de punitions offrent une autre lecture possible de la délinquance des vieillards. Notons tout d’abord que les plus pauvres sont les plus étiquetés : seuls les directeurs des établissements gratuits, à destination exclusive des indigents parisiens, rendent compte de leur politique à l’égard des fauteurs de troubles. Le nombre de punitions infligées vient renforcer ce premier résultat. En 1861, à l’hospice des Ménages où une minorité de lits est gratuite, seules vingt-cinq personnes sont consignées, soit 3 % de la population, et aucune n’est renvoyée [28] ; la même année, à Bicêtre, quatre cent quatre-vingt-sept des mille cinq cent quarante et un indigents accueillis gratuitement ont été punis par 211 avertissements et réprimandes, 647 consignes dont 274 ayant pour cause l’ivrognerie [29]. Dans l’hospice qui héberge les vieillards les plus pauvres de la capitale, 41 % des individus ont été consignés dans l’année [30]. Enfin, le bilan annuel de 1894 de la Salpêtrière laisse penser que pèsent aussi de fortes inégalités de genre dans le processus d’étiquetage des déviants [31]. Le directeur de cet hospice de femmes écrit en effet que « l’esprit des administrées n’est pas des meilleurs, cependant les punitions sont rares : 39 consignes en 1894 pour une population considérable ». Si, à la Salpêtrière, les récits d’incidents et les cas à problème sont tout aussi nombreux qu’ailleurs, moins de 1,5 % de la population y est consigné. Les processus de stigmatisation, du moins ceux qui apparaissent dans les archives disciplinaires, semblent montrer du doigt de façon très nette les indigents et les hommes, recoupant ainsi les logiques judiciaires en vigueur hors du monde de l’hospice [32]. L’entrée en assistance ne protège donc pas les catégories vulnérables de l’accusation de déviance : même s’ils ont montré patte blanche lors de leur admission, les vieillards indigents sont encore les plus stigmatisés à la fin de leur vie.
19Bon vieux, mauvais vieux : « deux coupons d’une même étoffe » [33]. Obtenus à partir de données chiffrées annuelles, ces premiers résultats présentent certaines limites [34]. La conservation de deux uniques registres d’exclusion de la maison de retraite de Villers-Cotterêts permet de mieux comprendre les processus de stigmatisation des vieillards discrédités par des institutions qui ont pourtant porté sur eux un regard suffisamment positif pour les héberger jusqu’à la mort [35]. Le premier registre renferme les noms de soixante-dix-huit vieux exclus, le plus souvent vers la maison départementale de Nanterre, entre 1890 et 1898, le second enregistre les trois cent cinq noms de vieillards aliénés conduits définitivement dans divers asiles entre 1889 et 1914.
20Les représentations des gêneurs sont confortées par l’analyse quantitative de ces registres : les directeurs éloignent bien les individus qu’ils discriminent par le discours. Parmi les soixante-dix-huit exclus du premier registre, cinquante-trois le sont pour « ivresse » ; sept pour vol ; le reste se déclinant en diverses inconduites essentiellement tournées contre le personnel. Les grilles d’interprétation de la déviance de l’Assistance publique et de la Préfecture de police, qui gère Villers-Cotterêts, convergent : ce sont les mêmes attributs stigmatisants qui y sont épinglés, ceux dont nous avons montré qu’ils relevaient davantage de la classe que de l’âge. Que les mêmes catégories reviennent dans deux institutions distinctes comme dans le reste de la société montre combien l’étiquetage est chronologiquement, culturellement et socialement situé : pour les entrepreneurs de morale parisiens de la seconde moitié du xixe siècle, un individu masculin issu des classes populaires qui discute la réglementation, boit, se bat ou trafique est un déviant qui n’a pas droit à l’assistance.
21Les logiques sociales qui mènent à l’asile ne sont pas tout à fait les mêmes que celles qui conduisent à être expulsé pour faute. On compte parmi les aliénés du registre de Villers-Cotterêts cent quarante-trois femmes et cent soixante hommes, soit au regard du ratio hommes / femmes dans la maison, légèrement plus de femmes que d’hommes, élément qui recoupe la réalité asilaire et surtout les représentations genrées de la dangerosité des femmes de la fin du xixe siècle. Les relégations vers la maison départementales de Nanterre concernent surtout des hommes puisque sur les soixante-dix-huit cas sanctionnés, entre 1890 et 1898, vingt seulement sont des femmes. À l’hospice, comme ailleurs, les femmes du xixe siècle sont plus susceptibles d’être envoyées à l’asile qu’en prison, confortant l’existence de « deux modèles parallèles, symétriquement sexés de la gestion des déviances » [36]. Le dévoilement de la maladie mentale et celui de la faute n’obéissent pas aux mêmes temporalités : plus de 56 % des fautifs sont expulsés entre deux et cinq ans après leur admission, quand 61 % des vieux jugés trop aliénés pour rester à la maison de retraite sont exclus dès leur première année dans l’établissement. La tolérance à l’égard du stigmate de la folie est moindre, peut-être parce que ceux qui perdent la tête sont plus nombreux, donc plus visibles, que ceux qui enfreignent consciemment le règlement [37]. Par ailleurs, l’éloignement des aliénés du registre présente sans doute un caractère d’urgence puisque d’autres déments sont gardés dans la maison jusqu’à leur mort. La présence de nombreux établissements spécialisés pour aliénés, quand il n’existe plus que le dépôt de mendicité pour les autres, explique aussi certainement cette politique de spécialisation. Les vieux fous sont donc les plus stigmatisés à l’hospice.
22Par ailleurs, on observe un effet de l’âge dans l’attribution d’une maladie mentale à un vieil assisté de la Seine à la fin du xixe siècle. Dans le registre dit d’aliénés, les correspondants à joindre en cas de malheur (décès ou incapacité à prendre des décisions) sont inscrits en marge du nom du vieillard : 72 % des entrants ont donné un ou plusieurs noms de parents ; 10 % ont laissé celui d’un ami ; et seulement 9 % se déclarent sans famille. Ce n’est donc pas la désaffiliation ou l’isolement social qui mène à l’asile, plutôt le grand âge. Parmi les transférés du registre d’aliénés, 14,5 % ont moins de 60 ans, 32 % entre 60 ans et 70 ans et 53,5 % ont plus de 70 ans. La folie jugée dangereuse n’est pas le monopole de la vieillesse mais les plus de 70 ans, qui ne représentent que 40 % de la population totale de Villers-Cotterêts, sont largement surreprésentés parmi ceux qui sont sommés de partir. Que la plupart des expulsés vers l’asile n’aient passé qu’un an dans les murs de l’établissement montre que normaux (les vieillards dont les attributs identitaires sont validés) et stigmatisés (les vieillards ensuite transférés) sont bien « deux coupons d’une même étoffe », les seconds étant ceux chez qui la différence honteuse de l’affaiblissement intellectuel, inhérente à l’état de vieillesse, s’est révélée. Si le stigmate a un sexe et une classe, il est donc aussi à inscrire dans des logiques d’âge.
23Le « déviant-normal » triomphant [38]: les stratégies pour ne pas perdre la face. Le carnet d’exclusion de Villers-Cotterêts montre des effets extrêmes de la stigmatisation : les exclusions pour motifs disciplinaires ou pour démence ne sont pas la norme. Les registres d’entrée et de sortie montrent, à de très rares exceptions près, que les établissements conservent dans leurs murs tous les vieillards qui le souhaitent, jusqu’à la mort. Cette clémence s’explique en partie par l’absence de solution familiale ou institutionnelle alternative pour ces déviants, mais aussi par l’habilité de certains vieillards à neutraliser les effets de leur stigmate. Le plus souvent, ils connaissent l’institution qu’ils ont choisie ; leur ligne de défense dans les situations délicates montrent qu’ils partagent les mêmes « croyances relatives à l’identité » [39]. Certains récits rendent en effet compte de vieillards qui, accusés par l’hospice de ne pas correspondre aux exigences de la maison, décident de quitter l’institution. Ils rentrent alors de leur propre chef chez leurs enfants, chez des amis, chez eux, ou se rendent dans une institution qui leur convient davantage – même si cette dernière jouit d’une moins bonne réputation. Adopter une posture extrême d’allégeance en multipliant les promesses est une autre stratégie mobilisée pour rester à l’hospice et éviter le renvoi définitif. Ils savent par ailleurs que tous ont droit à une seconde chance : malgré ses dehors coercitifs, c’est souvent après des dizaines de lettres au siège de l’Assistance publique qu’un directeur d’établissement obtient de se séparer d’un gêneur – et généralement pour le rediriger vers un autre établissement. La dernière stratégie des fauteurs de troubles consiste à faire appel à leur famille ou à des protecteurs extérieurs pour défendre leur droit à l’assistance en jouant, le plus souvent, sur leur fragilité sociale.
24Toutefois trois éléments invitent à nuancer la marge de manœuvre dont disposent les vieillards stigmatisés. D’une part, les stratégies supposent d’avoir recours à des appuis ou d’être en état de comprendre les mécanismes institutionnels : les désaffiliés, les alcooliques, les aliénés, qui sont les grandes catégories d’outsiders identifiés par l’assistance, sont disqualifiés d’office de cette étape du processus décrit par Goffman. Par ailleurs, l’auteur de Stigmate explique que les stratégies de dissimulation sont particulièrement lisibles pour les stigmatisés d’une même catégorie [40]. Enfin, même si aucune source ne permet de l’avancer, on peut seulement faire l’hypothèse que ceux qui dérangent le font par rejet de l’hospice : pour eux, il ne s’agit plus seulement de neutraliser leur stigmate, mais de le jouer au maximum jusqu’au point de non-retour, celui du renvoi.
25Si les analyses de Michel Foucault ont été privilégiées par les historiens de l’enfermement afin de comprendre les dispositifs établissant un rapport de « docilité-utilité » chez les assistés ou les délinquants [41], l’approche goffmanienne permet de déjouer certains pièges : d’une part, celui de gommer les hiérarchies entre les stigmates et de faire de toutes les fautes des facteurs de stigmatisation équivalents au sein de l’hospice ; d’autre part, de conclure trop rapidement à une dimension punitive de l’hospice, faisant des vieux hébergés des stigmatisés en puissance. Travailler sur les processus de stigmatisation dans les hospices permet d’abord de montrer que la coercition est marginale dans la gestion de ces immenses cités de vieillards. Loin de la représentation d’hospices-prisons, que l’analyse des règlements laissait supposer, l’analyse de la pratique réglementaire montre qu’il s’agit plus d’un marquage des individus, dans un espace assistanciel en train de se policer, que d’une politique de répression et d’expulsion. Par ailleurs, le déplacement du regard vers ceux que l’hospice marginalise permet de mettre en évidence des évolutions de la prise en charge des vieillards au xixe siècle. Si les vieux qui dérangent sont les porteurs des stigmates attendus des classes populaires masculines (voleurs et alcooliques), les véritables exclus de l’hospice sont les fous, ce qui confirme la thèse d’une spécialisation de l’assistance, et de la prise en charge de plus en plus distincte des pathologies médicales. Les travaux de Becker, en pistant dès leur origine les processus d’étiquetage des déviants, invitent à voir que les vieillards normaux devancent la stigmatisation institutionnelle, donc expriment largement leurs attentes vis-à-vis de ce que doit être une institution pour vieillards. Avant même que l’administration n’ait produit des textes règlementaires, les vieux normaux trouvent les mots pour dénoncer ceux qui les gênent. Enfin, probablement parce que la vieillesse est un temps de réversibilité des identités, où l’état psychique, économique et corporel des individus est susceptible de vaciller, l’œuvre de Goffman est particulièrement efficace pour faire l’histoire des premières générations de vieux assistés, puisqu’elle permet d’insister sur la vulnérabilité de statuts sociaux individuels, mais aussi d’identités collectives en permanente reconfiguration.