Construire une posture d'exilé
Jacques Basnage, immigré français et historiographe de Hollande (1653-1723)
- Par Marion Brétéché
Pages 167 à 176
Citer cet article
- BRÉTÉCHÉ, Marion,
- Brétéché, Marion.
- Brétéché, M.
https://doi.org/10.3917/hyp.131.0167
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Notes
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[1]
P. Marchand, « Médailles », dans Dictionnaire historique, La Haye, vol. 2, 1758, p. 52.
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[2]
Bien que Basnage ne soit pas un cas unique, la figure des historiographes francophones des Provinces-Unies n’a pas donné lieu à une étude globale. On peut toutefois trouver quelques informations dans A. Goldgar, Impolite Learning. Conduct and Community in the Republic of Letters (1680-1750), Londres, 1995.
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[3]
On entend par « posture » une manière singulière d’occuper, de négocier une position dans un contexte particulier, grâce à des actions et des procédés d’écriture. Il s’agit donc à la fois d’une conduite et d’un discours. Voir en particulier G. Molinié et A. Viala, Approches de la réception. Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio, Paris, 1993 ; et J. Meizoz, L’œil sociologue et la littérature. Essai, Genève, 2004 ; et id., Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur, Genève, 2007.
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[4]
Sur les conditions de ce départ et plus largement pour une biographie de Basnage, voir G. Cerny, Theology, Politics and Letters at the Crossroads of European Civilization: Jacques Basnage and the Baylean Huguenot Refugees in the Dutch Republic, Dordrecht, 1987.
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[5]
Voir par exemple les deux lettres adressées au printemps 1709 par Basnage, Daniel de Superville et Pierre Jurieu au duc de Marlborough, British Library, Londres, Ad. Ms. 61 366, f° 163-166 et 167-168.
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[6]
G. Cerny, Theology, Politics and Letters…, op. cit., chapitre 3.
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[7]
Cette correspondance, qui compte plus d’une centaine de lettres de la main de Basnage et divers mémoires, est conservée au Nationaal Archief de La Haye [désormais NA] sous les cotes 3.01.19, 886 ; 1239 ; 1379 ; 1549 ; 1649 ; 1737 ; 1814 ; 1873 ; 1945 ; 1987 ; 2013 ; 2043 ; 2075 ; 2167 ; 2230 ; 2276.
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[8]
La correspondance échangée avec le marquis de Torcy, les ambassadeurs à La Haye, Châteauneuf puis Morville, les négociateurs français à Utrecht, Huxelles et Polignac, et enfin l’abbé Dubois, compte près de deux cents lettres. Elle est conservée aux Archives du ministère des Affaires étrangères à Paris [désormais AAE], sous les cotes CP Hollande, 232 ; 234-236 ; 240 ; 243-244 ; 297-299 ; 301-303 ; 306 ; 313 ; 315-317 ; 323 ; 325-330 ; 333 ; 336-338 ; 343 ; 346 ; 350.
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[9]
Par exemple, il sollicite des pensions (NA, 3.01.19, 886, Lettre du 18 février 1703) et demande la libération d’officiers français (NA, 3.01.19, 1239, Lettre du 28 juin 1707).
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[10]
AAE, CP Hollande, 231, f° 77-78, Lettre de Basnage à Torcy, 23 avril 1711.
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[11]
Ibid., f° 79, Lettre de Torcy à Basnage, 3 mai 1711.
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[12]
AAE, CP Hollande, 243, f° 232, Copie d’une lettre de Basnage à Polignac, 15 décembre 1712.
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[13]
Le Magasin de l’Univers. The Dutch Republic as the Center of the European Book Trade, C. Berkvens-Stevelink, H. Bots, P. G. Hoftijzer et O. Lankhorst dir., Leyde, 1992 ; et The Bookshop of the World. The Role of the Low Countries in the Book-Trade. 1473?1941, L. Hellinga, A. Duke, J. Harfisskamp et T. Hermans dir., Goy?Houten, 2001.
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[14]
Sur les négociations d’Utrecht, voir L. Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis xiv, Paris, 1990.
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[15]
NA, 3.01.19, 1814, Lettre de Basnage à Heinsius [février-mars 1713].
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[16]
« La dessus il [le Maréchal d’Huxelles] m’a chargé d’écrire à votre excellence qu’il engageoit sa parole d’honneur de faire venir ce traité de cession […] », NA, 3.01.19, 1814, Lettre de Basnage à Heinsius du 28 avril [1713].
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[17]
« Si M. Banage qui est parti d’ici hier matin n’a pas accepté de vous faire un rapport exact et détaillé de tout ce qui lui est apparu, je ne négligerai pas de vous conseiller. Mais lui-même étant chargé de cela, je ne doute pas qu’il aura essayé de s’acquitter au mieux de cette tâche et que ce même rapport mettra en lumière ce que j’aurai l’honneur de vous communiquer maintenant. », Lettre de W. Buys à Heinsius, 2 avril 1713, traduction du néerlandais à partir de l’édition de De Briefwisseling van Anthonie Heinsius, 1702-1720, A. J. Jr. Veenendaal dir., La Haye, vol. 14, 1996, p. 664.
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[18]
AAE, CP Hollande, 234 et 235. Il ne s’agit que des lettres de Basnage transmises par les plénipotentiaires à Versailles.
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[19]
Il facilite par exemple l’obtention de passeports, AAE, CP Hollande, 235, f° 60 et 89.
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[20]
AAE, CP Hollande, 236, f° 133-134, Lettre de Basnage à Torcy, 19 juillet 1712.
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[21]
Ibid., f° 484, Lettre de Torcy à Basnage, 1er septembre 1712.
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[22]
AAE, CP Hollande, 236, f° 91, Lettre des plénipotentiaires français à Torcy, 17 juillet 1712.
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[23]
AAE, CP Hollande, 297, f° 290, Lettre de Basnage à Châteauneuf, 29 mai 1716.
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[24]
AAE, CP Hollande, 295, f° 148, Lettre de Huxelles à Châteauneuf, 7 février 1716.
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[25]
AAE, CP Hollande, 295, f° 40, Lettre de Châteauneuf à Huxelles, 28 janvier 1716.
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[26]
AAE, CP Hollande, 312, f° 176-177, Lettre de Huxelles à Dubois et Châteauneuf, 19 décembre 1716. Nous soulignons.
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[27]
AAE, CP Hollande, 335, f° 16, Lettre de l’ambassadeur de France à La Haye à Dubois, 11 octobre 1718.
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[28]
« Il n’est pas permis a un particulier comme moy de joindre mes vœux a ceux d’un ministre si important dont je suis la bouche mais le cœur ne laisse pas d’avoir des mouvements… », AAE, CP Hollande, 337, f° 55-56, Lettre de Basnage à Dubois, La Haye, 10 janvier 1719.
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[29]
AAE, CP Hollande, 336, f° 56, Lettre de Basnage à Dubois, 15 avril 1718.
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[30]
Basnage cherche à favoriser un compromis qui permettrait aux réfugiés de rentrer en France ou du moins de recouvrer leurs biens. Il s’oppose ainsi à une position radicale appelant au soulèvement des protestants de France représentée par le pasteur Pierre Jurieu.
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[31]
J. Basnage, Annales des Provinces-Unies contenant les choses les plus remarquables arrivees en Europe, et dans les autres parties du monde depuis les negociations pour la Paix de Munster jusqu’a la Paix de Nimègue, La Haye, 1719 et 1726.
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[32]
C. Le Vier, « Éloge historique de M. Basnage », dans J. Basnage, Annales des provinces-Unies…, op. cit., vol. 2, p. v-viii.
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[33]
33. Voir également C.-E. Levillain, Vaincre Louis XIV. Angleterre - Hollande - France, Histoire d’une relation triangulaire, 1665-1668, Paris, Champ Vallon, 2010, p. 347 sq.
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[34]
À cet égard, leur réussite repose sur « la pratique avisée d’une activité sociale investie d’une valeur nouvelle, l’écriture », selon la formule de C. Jouhaud et H. Merlin, « Mécènes, patrons et clients », Terrain, n° spécial « Liens de pouvoir », 21 (octobre 1993), p. 13.
C’est ainsi que [Jacques Basnage,] cet Historien vénal que Jurieu faisoit trembler au seul nom d’Orange pendant la vie du Roi Guillaume, avilissoit [Guillaume II] sous l’Administration du Pensionnaire Heinsius qui l’avoit fait historiographe au grand mécontentement des habiles gens Hollandois qui croioient mériter mieux ce poste qu’un controversiste étranger. Aussi s’en sont-ils amèrement plaints. [1]
1Tel est le portrait, peu flatteur, que Prosper Marchand dresse de son compatriote d’exil, Jacques Basnage, nommé historiographe des États de Hollande et de West-Frise en 1715. D’origine française et pasteur de profession, l’auteur pensionné se voit ici reprocher son statut d’étranger et son inexpérience en matière politique, ses écrits antérieurs relevant de la polémique religieuse. Loin de sembler le meilleur candidat pour réaliser l’histoire de la République des Provinces-Unies qui lui a été commandée, Basnage apparaît à certains comme un historien vénal et incompétent. Si l’animosité des contemporains a aujourd’hui disparu, demeure en revanche l’étonnement face au choix des autorités néerlandaises de confier l’histoire officielle de leur État à un réfugié français [2]. L’étrangeté de cette situation s’estompe dès lors que la nomination du pasteur est replacée dans l’ensemble de ses activités d’écriture, sans considération pour les supports empruntés ou les genres mobilisés. Appréhender dans un même mouvement la publication de cet ouvrage et les correspondances que le pasteur entretient avec certains ministres d’État permet de saisir comment la construction d’une posture d’exilé rend valorisables des compétences d’écriture pouvant donner accès à une nouvelle position. Empruntée à la sociologie de la littérature, la notion de posture rend visible les mécanismes grâce auxquels ses écrits constituent le vecteur de son entrée dans l’action politique au point qu’il se voit confier la publication de l’image de la République [3]. Alors que les motifs religieux qui l’avaient contraint à quitter la France le désignaient comme le défenseur des intérêts d’une minorité religieuse persécutée, Basnage devient progressivement un acteur politique servant aussi bien les intérêts français que néerlandais, dont la trajectoire repose sur la construction d’une posture d’exilé qui l’autorise à revendiquer une posture d’expert politique.
2Pasteur de l’Église calviniste de Rouen depuis octobre 1676, Jacques Basnage est relevé de ses fonctions en janvier 1685, accusé par le Parlement de Normandie d’avoir instruit dans la religion réformée une orpheline dont la mère avait abjuré le protestantisme sur son lit de mort. Cinq mois plus tard, après de nombreuses démarches judiciaires, il est emprisonné jusqu’à sa condamnation qui lui retire, le 6 juin, son droit d’exercer, le somme de quitter Rouen et lui interdit de fréquenter toutes les villes de Normandie proposant des offices protestants. Le 9 octobre, quelques jours à peine avant la révocation de l’édit de Nantes, il reçoit de Louis xiv la permission d’émigrer avec sa famille en Hollande [4]. Dès son arrivée à Rotterdam, il obtient un poste de pasteur au sein de l’Église wallonne. Progressivement, il s’impose comme l’une des figures majeures de cette institution ecclésiale hollandaise francophone, créée à la fin du xvie siècle pour les réfugiés français et dont les effectifs s’accroissent considérablement après 1685. Il publie des ouvrages théologiques souvent polémiques et devient progressivement le principal représentant des huguenots de Hollande. Si bien qu’au printemps 1709, ses pairs au sein du synode wallon le désignent pour travailler avec les États-Généraux en vue d’obtenir une amélioration de la situation des calvinistes de France lors des conférences des Gertruydenberg prévues au printemps 1710 [5].
3À la fin de l’année 1709, le pasteur est appelé à la tête de l’Église de La Haye à la demande du Grand Pensionnaire [6], Anthonie Heinsius, premier personnage politique de la République des Provinces-Unies. Cette nomination – politique autant que religieuse – marque une étape essentielle dans la trajectoire de Basnage car elle le place dans la proximité du pouvoir. Les implications de sa nouvelle situation peuvent être saisies grâce aux courriers qu’il adresse à Heinsius de février 1703 à mai 1718 [7]. Toutefois, cette seule correspondance ne suffit pas pour cerner la nouvelle envergure du personnage. Il convient d’y ajouter les échanges épistolaires entretenus simultanément par le réfugié avec différents représentants de la diplomatie française entre avril 1711 et octobre 1722 [8], soit un peu plus d’une année avant son décès le 21 décembre 1723. Ces deux ensembles de lettres permettent d’identifier les différentes actions effectuées par le pasteur et de mettre ainsi en évidence les rôles que ce dernier investit et se construit par le biais de sa correspondance grâce à ses compétences d’écriture et sa position d’exilé.
4Avant 1709 et sa venue à La Haye, la correspondance adressée à Heinsius permet à Basnage de solliciter le gouvernement néerlandais afin que celui-ci vienne en aide à des huguenots réfugiés aux Provinces-Unies ou restés en France [9]. Il s’y présente en intercesseur, écrit et agit en vertu de son statut de pasteur réfugié, membre du synode wallon. La correspondance échangée, à partir d’avril 1711, avec le marquis de Torcy, secrétaire d’État des Affaires étrangères de Louis xiv, est bien différente. Dès la première lettre, le pasteur joint à ses condoléances pour la mort du Dauphin un imprimé politique publié en Hollande [10]. Suite à ce premier courrier, et à la demande du ministre français [11], Basnage sélectionne des documents, propose des extraits et commente – dans ce qu’il appelle ses « égarements politiques » [12] – la publication d’écrits ayant trait aux relations internationales. L’activité épistolaire de l’exilé est dans ce cas entièrement justifiée par le fait qu’il bénéficie d’un accès privilégié aux écrits politiques grâce à son installation en Hollande, alors l’un des principaux centres européens de la production imprimée [13].
5Toutefois, dès le printemps 1712, ces deux correspondances se modifient radicalement ce qui permet de saisir la diversification des fonctions tenues par Basnage ainsi que la nouvelle posture en vertu de laquelle il agit et écrit. Cette transformation trouve son origine dans la présence du pasteur à Utrecht où se tient le congrès devant mettre un terme à la guerre de Succession d’Espagne qui, depuis 1701, oppose la France à l’Europe coalisée [14]. Si, officiellement, il a été mandaté pour protéger les intérêts des huguenots lors des négociations, ses lettres adressées très régulièrement au Grand Pensionnaire témoignent de l’ampleur de son action auprès des plénipotentiaires. Basnage est en réalité la plume, les yeux et la bouche d’Heinsius au congrès. Non seulement il lui rapporte l’avancée des discussions, mais il est aussi celui grâce auquel le Grand Pensionnaire intervient dans les négociations bien que sa fonction lui interdise de participer aux pourparlers et même d’être présent dans la ville. En témoignent les formules, récurrentes dans les lettres, telle que « Si Votre Excellence veut me donner des ordres, je les exauceray. » [15] S’entretenant avec les ministres, allant d’un hôtel à l’autre pour trouver des arrangements, Basnage semble agir comme s’il était l’instrument de la politique d’Heinsius pour parvenir à la paix. Sa proximité avec le Grand Pensionnaire est connue des diplomates qui l’utilisent comme messager [16]. Ainsi, le chef de la délégation néerlandaise lui-même, Willem Buys, passe bien souvent par son entremise pour informer Heinsius [17].
6Toutefois, le gouvernement néerlandais n’est pas le seul à bénéficier de la présence du pasteur à Utrecht. Ce dernier facilite également les démarches des plénipotentiaires français, essentiellement l’abbé de Polignac et le maréchal d’Huxelles, avec lesquels il entretient des correspondances qui, dès avril 1712, doublent leurs conversations en marge du congrès [18]. Le réfugié intercède ainsi auprès de l’administration néerlandaise pour faciliter leurs démarches et les informe des procédures nécessaires à la validation des pourparlers de paix par le gouvernement hollandais [19]. Ces précisions sont précieuses pour des envoyés français souvent déroutés par la nature fédérale du régime républicain.
7Durant la réunion du congrès, Basnage poursuit sa correspondance avec Torcy, mais celle-ci aussi se transforme. Tout en continuant à lui faire parvenir des imprimés et des nouvelles, il l’informe de l’état d’esprit qui règne en Hollande à propos des affaires internationales. Sa lettre du 19 juillet 1712 a ainsi pour principal objet de décrire au ministre « avec quelque sincerité la situation où l’on est dans ce pays par raport à la paix et à la guerre » [20]. Loin d’être une simple description, la lettre insiste sur le poids politique au sein des États-Généraux du parti favorable à une reprise des hostilités après l’évocation d’une paix séparée entre l’Angleterre et la France. Le ton employé relève davantage de la mise en garde que d’un simple constat. La correspondance entre les deux hommes n’est plus seulement un échange de nouvelles ou un service rendu à un ministre par un exilé bien informé. Elle se trouve prise dans les négociations du traité de paix. À partir de cette date, elle est essentiellement consacrée à la présentation des positions anglaise et hollandaise vis-à-vis des propositions de paix et à l’énonciation d’arguments susceptibles de faire céder le roi de France en prenant appui sur son ministre puisque ses représentants à Utrecht ne semblent pas prêts à faire de compromis. Torcy a conscience de ce changement comme en témoignent ses remerciements à Basnage pour sa lettre du 16 août qui lui a « fait voir de quelle manière les Hollandois souhaiteroient que le Roy voulut penser au sujet des conditions de la paix » [21].
8Ces quatre correspondances qui cessent avec la fin des négociations à l’été 1713 déconcertent par la diversité et l’ambigüité de la position en vertu de laquelle Basnage prend la plume à l’intention de si puissants ministres. Les contemporains, eux aussi, s’interrogeaient. Dès l’été 1712, il semble évident aux yeux des membres de la diplomatie française, jusqu’à Versailles, que Basnage n’écrit pas « sans dessein, ni sans ordre » [22]. Selon eux, il n’agit pas en son nom mais sur les ordres du Grand Pensionnaire. Le constat des diplomates se radicalise même lorsque, à l’été 1716, l’activité épistolaire de Basnage reprend presque simultanément avec le Grand Pensionnaire, le maréchal d’Huxelles, alors secrétaire d’État français des Affaires étrangères, l’ambassadeur de France à La Haye, le comte de Châteauneuf, et l’abbé Dubois. Ces quatre hommes sont en 1716-1717 impliqués dans les pourparlers entrepris par la France, les Provinces-Unies et l’Angleterre pour la signature de la triple alliance. Comme en 1713, par le biais de cette quadruple correspondance, Basnage informe le Grand Pensionnaire, décode le fonctionnement du gouvernement des Provinces-Unies pour les négociateurs français et transmet au ministre à Versailles les exigences hollandaises. De nouveau, l’origine du discours du pasteur paraît difficile à localiser : alors que dans une lettre à Châteauneuf, Basnage affirme « communiquer [s]es Reflexions » [23], d’après les diplomates français, le pasteur parle et agit au nom du Grand Pensionnaire. Il est considéré comme une « créature » [24] et un « espion » d’Heinsius [25]. À la fin de l’année, Huxelles dresse un portrait de l’exilé qui témoigne de la méfiance des négociateurs français à son égard mais aussi de la manière dont ceux-ci doivent exploiter sa présence :
Vous n’ignorez pas aussy que le Sr Basnage, que le Pensionnaire pourroit vous envoyer pour être plus exactement instruit, est l’Emissaire dont il fait le plus d’usage et qui luy est le plus absolument dévoué. Ainsi vous sçaurez bien donner des bornes à ce que vous luy confierez. Ce n’est pas qu’en dissimulant ce que vous scavez de son devouement absolu au Pensionnaire vous ne puissiez en faire usage par les fausses confidences que vous luy feriez et qu’il rapporteroit ; mais il est inutile de vous donner des avis sur ce sujet. Il suffit que vous sachiez qu’il est l’espion favori du Pensionnaire […]. [26]
10Basnage constitue donc le « canal » par lequel les ministres peuvent faire circuler les informations auprès des différents acteurs de la négociation [27].
11Or Basnage peut jouer ce rôle parce qu’il a construit au fil de ses lettres une posture lui permettant de tenir cette position. Il se décrit agissant en qualité de simple particulier – et, de fait, il ne bénéficie d’aucun statut officiel ni en Hollande ni en France – mais, dans le même temps, franchit sans cesse la limite que devrait lui imposer son statut. Son identité d’exilé bien informé lui permet de se présenter comme le trait d’union entre la France et la Hollande et d’ainsi justifier son intervention [28]. De la sorte, en avril 1718, après avoir conseillé à Dubois de transmettre au seul Grand Pensionnaire certaines informations alors même que « [l]a Republique ne nomme jamais une seule personne car chacun est jaloux de conserver son morceau d’autorité », il n’hésite pas à conclure : « Je ne vous ecris tout cecy que comme un particulier qui raisonne librement avec vous et qui croy devoir vous instruire de ce qu’on publie icy. » [29] Bien entendu, un tel avis n’est pas celui d’un simple particulier.
12Basnage exploite ses multiples positions nées de l’exil : son statut de réfugié français parti avec une autorisation royale, sa réputation de pasteur et de défenseur modéré des droits des protestants auprès des magistrats de la République et son service du Grand Pensionnaire [30]. Sa correspondance et son action diplomatique interviennent ainsi à une triple échelle, celle-là même de sa trajectoire d’exilé : locale, nationale et internationale. Dans ces conditions, il peut être un atout à la fois pour sa patrie d’accueil et pour son pays d’origine. Par la construction de cette posture d’exilé, il rend possible son service auprès de deux gouvernements – un double service – en exploitant l’interstice ouvert par l’exil, en énonçant une double appartenance qui se traduit par une non-appartenance. Son passé de victime de la politique répressive de Louis xiv à l’égard des protestants le place au-delà de tout soupçon de sympathie vis-à-vis du gouvernement de Versailles, tandis que l’attachement qu’il proclame envers la France lui permet de nier pouvoir être l’instrument d’une politique qui nuirait à son ancienne patrie.
13L’efficacité de la construction de cette posture constitue peut-être l’un des motifs expliquant son obtention d’un titre d’historiographe en 1715. S’il est délicat de restituer les raisons qui ont motivé les États de Hollande et de West-Frise, il est possible d’émettre quelques hypothèses. L’éditeur de son histoire des Provinces-Unies n’a, pour sa part, pas hésité à réutiliser et affiner cette posture élaborée par le pasteur.
14Désigné comme historiographe, Basnage reçoit la commande d’une histoire des Provinces-Unies depuis 1648, date à laquelle le traité de Munster officialise la reconnaissance internationale de la souveraineté du pays. L’ouvrage, rédigé en français, doit corriger L’Histoire des Provinces-Unies des Païs-Bas du Hollandais Abraham de Wicquefort, seul ouvrage disponible sur la question, également écrit à la demande des États mais sans obtenir leur approbation. Le premier tome des Annales des Provinces-Unies de Basnage paraît à La Haye en 1719 [31], le second en 1726, trois ans après sa mort. À cette date, l’éditeur Charles Le Vier fait précéder le volume d’un portrait de l’auteur. De manière significative, la première anecdote qu’il rapporte à propos de Basnage après son installation en Hollande tend à complexifier l’image de pasteur proposée dans les pages précédentes : lors de sa première rencontre avec Basnage en 1704, le Chevalier de Croissy, frère du marquis de Torcy, aurait ainsi été « surpris de trouver un Sçavant dont les manières sentoient plus son homme de Cour que son homme de Cabinet ». Éloquent, ce constat conduit l’éditeur à dresser un curriculum vitae de l’activité politique et diplomatique de Basnage [32] : il rappelle son amitié avec Torcy, le qualifie de « favori d’Heinsius », lui attribue des négociations secrètes avec Huxelles pendant le congrès d’Utrecht et en fait le principal interlocuteur de Dubois lors des pourparlers de la Triple alliance. De nouveau, la posture d’exilé entre France et Hollande est construite comme un atout déterminant pour écrire sur les matières politiques. Afin d’accréditer son propos, l’éditeur établit la liste des nombreux correspondants de Basnage, tant politiques que savants, et cite des lettres de Dubois et de Torcy attestant leur proximité avec le pasteur. Il conclut en précisant qu’il « fut honoré de l’estime des premières personnes de la République […] dont la plûpart lui ont fourni des mémoires tant pour les Annales des Provinces-Unies que pour la description du Gouvernement de la République ». La légitimation de l’écriture historique du pasteur repose ainsi entièrement sur la révélation de ses pratiques d’écriture politique et de sa fréquentation des ministres. L’éditeur place Basnage au cœur de l’action politique internationale et, selon lui, c’est à ce titre qu’il est compétent pour décoder les ressorts des décisions politiques bien que les faits qu’il rapporte soient plus anciens que les événements auxquels il a participé.
15Le statut d’exilé et le double service politique par la plume d’un pasteur apparaissent ainsi, aux yeux d’un éditeur, comme des atouts pour légitimer la publication d’une histoire récente. Ils permettent d’élaborer une posture d’expert politique singulière, détachée de toute appartenance trop tranchée à l’un ou l’autre pays. Du point de vue du gouvernement néerlandais, choisir un réfugié français pour publier l’histoire et la gloire de leur État relève sans doute d’une logique similaire. En préférant l’emploi de la langue française, alors idiome des élites européennes, le gouvernement commande un ouvrage principalement destiné à l’étranger – d’ailleurs, la traduction hollandaise initialement prévue ne vit jamais le jour – et, à ce titre, conçu comme un instrument de la politique néerlandaise à l’échelle internationale. Dans cette logique, la position d’exilé français aux Provinces-Unies et la réputation de représentant modéré du Refuge qui constituent le cœur de la posture construite par Basnage pouvaient être envisagées par le gouvernement comme un moyen de limiter l’inscription de l’ouvrage dans une relation de service.
16Finalement, ces écrits construisent l’exil et l’insertion dans un nouveau pays comme la condition de l’écriture et de l’activité politique par la plume. Le cas de Basnage montre ainsi avec force de quelle manière, dans le contexte né de la révocation de l’édit de Nantes, les exilés huguenots – et en particulier les pasteurs [33] – deviennent des acteurs politiques privilégiés des relations internationales car ils parviennent à valoriser auprès des gouvernants des compétences d’écriture en matière politique [34]. Plus largement, cette étude permet de saisir comment une relation de double service – bien souvent directement favorisée par un exil – se construit et se monnaye, mais aussi comment elle doit être dévoilée pour devenir réellement efficace dans une trajectoire sociale.