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Les fonctions politiques de la foule à Paris pendant la guerre civile (1407-1420)

Pages 65 à 76

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  • Cazaux, L.
(2011). Les fonctions politiques de la foule à Paris pendant la guerre civile (1407-1420) Hypothèses, 14(1), 65-76. https://doi.org/10.3917/hyp.101.0065.

  • Cazaux, Loïc.
« Les fonctions politiques de la foule à Paris pendant la guerre civile (1407-1420) ». Hypothèses, 2011/1 14, 2011. p.65-76. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2011-1-page-65?lang=fr.

  • CAZAUX, Loïc,
2011. Les fonctions politiques de la foule à Paris pendant la guerre civile (1407-1420) Hypothèses, 2011/1 14, p.65-76. DOI : 10.3917/hyp.101.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2011-1-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.101.0065


Notes

  • [*]
    Doctorant et ATER à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il prépare une thèse intitulée Les Capitaines face à la justice dans le royaume de France au xve siècle, sous la direction de Claude Gauvard.
  • [1]
    B. Guenée, Un meurtre, une société. L’assassinat du duc d’Orléans, 23 novembre 1407, Paris, 1992 ; B. Schnerb, Les Armagnacs et les Bourguignons. La maudite guerre, Paris, 1988 ; N. Offenstadt, « Guerre civile et espace public à la fin du Moyen Âge. La lutte des Armagnacs et des Bourguignons », dans La politisation. Conflits et construction du politique depuis le Moyen Age, L. Bourquin et P. Hamon dir., Rennes, 2010, p. 111-130.
  • [2]
    F. Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du ixe au xve siècle, Paris, 9 t., 1881, t. IV, p. 111-112.
  • [3]
    Cf. Nicolas de Baye, Journal de N. de Baye, greffier au Parlement de Paris, 1400-1417, A. Tuetey éd., 2 t., Paris, 1885-1888, t. II, p. 249-250 ; Jean Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI, roy de France… (1380-1422), D. Godefroy éd., Paris, 1653, réimpr. dans Nouvelle collection pour servir à l’histoire de France…, Michaud et Poujoulat éd., t. II, 1re série, Paris, 1836, p. 437 ; Clément de Fauquembergue, Journal, A. TUETEY éd., 3 t., Paris, 1910, t. I, p. 188-189, 225 et t. II, p. 40-41 ; Journal d’un Bourgeois de Paris de 1405 à 1449, C. Beaune éd., Paris, 1990, p. 43-44 et p. 111 ; Enguerrand de Monstrelet, La Chronique d’Enguerrand de Monstrelet, L. Douët D’Arcq éd., 6 t., Paris, 1857-1862, t. I, p. 123-124 et 160 ; Chronique du Religieux de Saint-Denys, contenant le règne de Charles VI de 1380 à 1422, M.L. Bellaguet éd. et trad., 6 t., Paris, 1839-1855, t. III, p. 332, t. IV, p. 660, t. V, p. 20 et t. VI, p. 230.
  • [4]
    Monstrelet parle ainsi de la « mise en armes de la communauté en très grant multitude » à Paris pour résister à l’éventuel retour du duc d’Orléans « et ce qu’il voulist habandonner la ville à piller et eulx occire » (1405) (Chronique…, op. cit., t. I, p. 123-124).
  • [5]
    C’est ici la terminologie classique de désignation du peuple par les élites qui se trouve convoquée, cf. Le Petit Peuple dans l’Occident médiéval. Terminologies, perceptions, réalités. Actes du congrès international de l’Université de Montréal, octobre 1998, P. Boglioni, R. Delort et C. Gauvard dir., Paris, 2002.
  • [6]
    À l’occasion de l’enterrement du duc d’Orléans en 1407, la « grant multitude du peuple de Paris » est distinguée des princes et hauts officiers, nommés personnellement, et de « plusieurs […] gens d’Église comme noble » par Monstrelet (Chronique…, op. cit., t. I, p. 160). L’entrée de Charles VI à Paris le 16 septembre 1410 reste fort peu documentée, cf. Les Entrées royales françaises de 1328 à 1515, B. Guenée et F. Lehoux éd., Paris, 1968, p. 59.
  • [7]
    Cf. La Circulation des nouvelles au Moyen Âge. XXIVe Congrès de la SHMESP, Avignon, 1993, Paris, 1994 ; C. Gauvard, « Les révoltes du règne de Charles VI. Tentative pour expliquer un échec », dans Révolte et société. Actes du IVe colloque d’histoire au présent, Paris, mai 1988, F. Gambrelle et M. Trebitsch éd., 2 t., Paris, 1989, t. I, p. 53-61 ; S. Fargette, « Rumeur, propagande et opinion publique au temps de la guerre civile (1407-1420) », Le Moyen Âge, 113/2 (2007), p. 309-334.
  • [8]
    Ordonnances des rois de France de la troisième race, D.-F. Secousse et al. éd., 22 t., Paris, 1723-1849, [désormais ORF], t. IX, p. 93, 96, 293, 531, 573, 652, 654, t. X, p. 167, 173 et t. XII, p. 222 (1405-1413). Cf. L. Cazaux, « Réglementation militaire royale et usage de la force, xive -xvie siècles », Inflexions. Civils et militaires : pouvoir dire, 13 (janvier 2010), p. 93-104 ; C. Gauvard, « Rumeur et gens de guerre dans le royaume de France au milieu du xve siècle », Hypothèses 2000, Paris, 2001, p. 281-292.
  • [9]
    Voir la qualification « d’inhumains » des actes des gens de guerre, leur assimilation à « l’ennemi » dans la législation militaire (ORF) ou « l’inhumanité » des émeutiers populaires lors de la Caboche en 1413 : Jean Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI…, op. cit., p. 481. Voir aussi la lecture par allégories, selon le modèle de la psychomachie, des émeutes de juin 1418 et des massacres qui s’ensuivirent : « Et éveilla Ire la forcenée et Convoitise et Enragerie et Vengeance, et prirent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avec elles Raison, Justice, Mémoire de Dieu et Attrempance, moult honteusement » (Journal d’un Bourgeois de Paris…, op. cit., p. 115).
  • [10]
    Journal d’un Bourgeois de Paris…, op. cit., p. 71.
  • [11]
    Chronique du Religieux de Saint-Denys…, op. cit., t. III, p. 333.
  • [12]
    Ibid., t. III, p. 341-343 : la Chronique du Religieux de Saint-Denys indique que le duc viros urbis Parisiensis mandavit. Jean Juvenal des Ursins précise quant à lui qu’il « fit assembler le peuple de Paris » (Histoire de Charles VI…, op. cit., p. 437). Monstrelet parle parallèlement de la « mise en armes de la communauté en très grant multitude » pour résister à la venue du duc d’Orléans (Chronique…, op. cit., t. I, p. 123 [1405]).
  • [13]
    Monstrelet, Chronique…, op. cit., t. III, p. 46-47 (1414).
  • [14]
    Ibid., p. 355-356 (15 septembre 1419).
  • [15]
    Clément de Fauquembergue, Journal…, op. cit., t. I, p. 221, 225-226, 232, 241-242, 243, 245 et 246 sqq.
  • [16]
    En 1419, le dauphin Charles, se nommant alors régent, tente de rendre illégitime l’action politique de ces assemblées comme contraire à « l’auctorité et puissance du roy nostre souverain seigneur », ce à quoi l’assemblée répond qu’elle nie le droit à la régence du dauphin pour ce qu’elle « n’en estoit aucunement apparu à la court [de Parlement] par lettres royaulx ou autrement deuement » (ibid., t. I, p. 278). Une autre de ces assemblées, rassemblant les princes de sang, les grands officiers et prélats du royaume et de Paris, et une centaine de bourgeois parisiens, fut également réunie au Louvre le 5 septembre 1408 pour valider publiquement la délégation du gouvernement du royaume, le roi étant malade, à la reine et au dauphin, cf. Nicolas de Baye, Journal…, op. cit., t. I, p. 240.
  • [17]
    Chronique du Religieux de Saint-Denys…, op. cit., t. V, p. 17-27 ; Jean Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI…, op. cit., p. 481 ; Monstrelet, Chronique…, op. cit., t. III, p. 344-348, 350, 353 et 361-362 (1413) ; Gilles le Bouvier, dit Le Héraut Berry, Les Chroniques du roi Charles VII, H. Courteault et L. Celier éd., Paris, 1979, p. 55-56 et 59 (1413). Voir aussi les lettres patentes de Charles VII du 18 septembre 1413, condamnant l’émeute cabochienne, dans Monstrelet, Chronique…, op. cit., t. VI, p. 115-123 (p. j.) en particulier p. 117-118 : « se rassemblèrent à très grant et excessif nombre [tous armés et,] à estendart déploié vindrent par manière d’ostilité et de puissance desordonnée par devant nostre hostel de Saint-Pol, sanz ce que nous en sçeussions aucune chose ».
  • [18]
    Chronique du Religieux de Saint-Denys…, op. cit., t. V, p. 46-49 ; Monstrelet, Chronique…, op. cit., t. II, p. 362 ; L’Ordonnance cabochienne, A. Coville éd., Paris, 1891, p. III-VI (Introduction).
  • [19]
    Journal d’un Bourgeois de Paris…, op. cit., p. 126-129 ; Chronique du Religieux de Saint- Denys…, op. cit., t. VI, p. 263 et 265-266 ; Monstrelet, Chronique…, op. cit., t. III, p. 289-291 (août 1418). Ces périodes de révolte peuvent donner lieu à des phénomènes d’inversion temporaire du pouvoir, comme Capeluche se revendiquant « beau-frère » du duc de Bourgogne.
  • [20]
    Des lettres d’infamie et des excommunications sont publiées par les deux partis, devant de « grandes assemblées » publiques réunissant « tout le peuple », souvent à Notre-Dame de Paris, cf. Journal d’un Bourgeois de Paris…, op. cit., p. 43-44 ; Fauquembergue, Journal…, op. cit., t. I, p. 188-190 (1411, 1418) ; ORF, t. IX, p. 532 (30 août 1410), 652 (5 novembre 1411).
  • [21]
    ORF, t. IX, p. 293-294, 311 et 369-371 (18 février 1408, 6 avril 1408, 1er septembre 1408) ; Archives nationales, Y 61 (Livre vert vieil du Châtelet), fol. 63 (16 décembre 1415) et fol. 73 (9 avril 1416). Les lettres patentes du 18 février 1408 concernent aussi l’Université, à qui il n’est toutefois pas interdit de prêcher à condition que cela concerne seulement la « parole en Dieu […] en la forme et manière deües », (ORF, t. IX, p. 294). Voir aussi les ordonnances sur l’interdiction des assemblées militaires illicites, citées supra, qui interdisent tout autant les « voyes de faits » que les « paroles injurieuses ».
  • [22]
    Voir aussi le cas de la révolte de la Praguerie (1440) : L. CAZAUX, « Les lendemains de la Praguerie. Révolte et comportement politique à la fin de la guerre de Cent ans », dans Lendemains de guerre. Les hommes, l’espace, le récit, l’économie et le politique, F. Pernot et V. Toureille dir., Bruxelles, 2010, p. 337-346.
  • [23]
    Sur l’assimilation du peuple (demos) à foule (plethos), cette dernière se trouvant comme corps et sujet politique pleinement intégrée aux institutions : Aristote, Les politiques, Paris, 1993 (Livre III).
  • [24]
    Cf. Christine de Pisan, Livre du corps de Policie, R.H. LUCAS éd., Genève, 1967, p. 15, 23, 28 et 31 (c. 1404-1407) ; Alain Chartier, Le Quadrilogue invectif, F. Bouchet éd., Paris, 2002, p. 71 sqq. (1422) ; Jean Gerson, « Vivat Rex », dans id., Œuvres complètes, P. Glorieux éd., 10 t., Paris, 1960-1968, t. VII/2, notamment p. 1155 et 1160 (1405). Sur le thème théologique du Vivat rex, les liens entre pouvoir royal et adhésion populaire à partir de l’exégèse biblique : P. Buc, L’Ambiguïté du Livre. Prince, pouvoir et peuple dans les commentaires de la Bible au Moyen Âge, Paris, 1994, p. 312-398. Voir aussi P.S. Lewis, « Jean Juvenal des Ursins and the common literary attitude towards tyranny in fifteenth-century France », dans id., Essays in Later Medieval French History, Londres, 1985, p. 169-187 (1re éd. 1965).
  • [25]
    Me adhuc advenisse non pro utilitate propria, sed omnium regnicolarum atque regni, Chronique du Religieux de Saint-Denys…, op. cit., t. III, p. 340 (1405).
  • [26]
    Cf. A. Babeau, « Les préambules des ordonnances royales et l’opinion publique », Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques. Comptes-rendus (1896), p. 797-858 ; C. Gauvard, « Le roi de France et l’opinion publique à l’époque de Charles VI », dans Culture et idéologie dans la genèse de l’État moderne. Table ronde organisée par le CNRS et l’EFR (Rome, 1984), Rome, 1985, p. 355-366 ; Haro ! Noël ! Oyé ! Pratiques du cri au Moyen Âge, D. Lett et N. Offenstadt dir., Paris, 2003 ; Information et société en Occident à la fin du Moyen Âge, C. Boudreau et al. dir., Paris, 2004.
  • [27]
    Justification du duc de Bourgogne par Jean Petit (8 mars 1408), dans Monstrelet, Chronique…, op. cit., t. I, par exemple p. 185, 220 (d’après saint Grégoire), 222 et 241.

1La guerre civile qui déchire le royaume de France de 1407 à 1435 peut paradoxalement être appréhendée comme une période d’intense construction politique. Ce sont alors plusieurs pôles de pouvoir qui se font face, chacun revendiquant son droit légitime au gouvernement d’un royaume grandement affaibli par plusieurs décennies de guerre contre les Anglais et les crises de folie du roi Charles VI. Les princes du sang et leurs clientèles, nobles ou non-nobles, se structurent alors en deux grands partis identifiés par des signes et programme propres, qui cependant se recoupent sur la nécessité sans cesse répétée de réformer le royaume au profit de l’établissement de la paix [1]. En cela, la guerre civile cristallise des thèmes idéologiques apparus dans les décennies précédentes de la guerre de Cent Ans. Ces partis peuvent revendiquer à partir de 1410 un nom, pleinement reconnu par une opinion publique régulièrement sollicitée. D’un côté, les Bourguignons menés par le duc de Bourgogne Jean sans Peur ; de l’autre, les Armagnacs, proches du dauphin, et désirant venger le meurtre du duc d’Orléans en 1407. Tous deux s’affrontent majoritairement à Paris et en Île-de-France. La capitale, lieu principal de résidence du roi où se concentrent les institutions du royaume, représente un enjeu politique essentiel, doublé d’un enjeu militaire lorsqu’à partir de 1415 la reconquête anglaise menace. Après 1420 et le traité de Troyes qui déshérite le dauphin au profit du roi d’Angleterre, soutenu par les Bourguignons, les évènements changent d’échelle pour s’intégrer à une opposition renouvelée entre deux royaumes. De fait, si le rapport des différents pouvoirs à la foule peut être appréhendé de façon privilégiée dans le cadre politique circonscrit et cohérent de la capitale, c’est avant tout pendant les deux premières décennies du xve siècle, qui formeront les bornes de la présente étude.

2Dans ce contexte troublé où, en parallèle avec les canaux d’information officielle, la rumeur joue un rôle essentiel dans la diffusion des messages politiques et militaires, le rapport concret avec la foule, s’il existe, forme-t-il un élément important de l’expression et de la légitimation du pouvoir ? L’interaction directe avec le pouvoir confère-t-elle à la foule certaines fonctions politiques ? L’analyse des désignations et conceptions sociales et politiques de la foule pendant la guerre civile permet de comprendre comment se constitue un lien direct du pouvoir avec la multitude, et en quoi ce lien se trouve instrumentalisé dans le cadre du jeu politique entre les différents partis.

3Le terme « foule » ne désigne qu’à la toute fin du Moyen Âge une multitude de personnes réunies ensemble dans des circonstances particulières, signification qui ne sera véritablement fixée autour de ce mot qu’à partir du xvie siècle. Le terme se détache progressivement de son acception technique liée au piétinement, à l’action de « fouler » pour devenir synonyme d’assemblée, cohue, mêlée pouvant être violente, impliquant aussi le sens de contact physique rapproché, voire de coup ou de combat [2]. On trouve ainsi fort peu de traces du mot « foule » dans les sources relatives à la guerre civile à Paris et susceptibles de l’évoquer : journaux, chroniques, législation, traités politiques. Dans ces indications éparses, si l’on excepte les mentions d’assemblées catégorielles liées à des réunions régulières et institutionnalisées telles qu’à l’Université, au Parlement, ou au Grand Conseil du roi, la foule apparaît au travers des rassemblements ponctuels des Parisiens. Souvent, le critère quantitatif prime sur le qualitatif. On relève de vagues mentions comme « en très grant multitude », « plusieurs », « grant nombre » ou l’indication d’« assemblées », c’est-à-dire d’une multitude réunie autour d’un mot d’ordre, souvent politique dans ce contexte de guerre civile, ou d’une action violente et collective. Cependant, des références sociales viennent préciser le caractère de cette multitude, appartenant généralement au « peuple » : « grant assemblée de peuple », rues « toutes pleinnes de peuple » [3]. Il s’agit fréquemment du peuple parisien, de la « communauté » des habitants [4], mais une distinction sociale s’opère dans l’appréhension de la foule entre les simples habitants, voire le « menu peuple », et les « bourgeois ». Alors que l’élite s’individualise nominativement dans les sources, la notion de « multitude » renvoie tout autant à un rassemblement circonstancié qu’à une hiérarchie sociale [5]. L’appréhension médiévale de la foule est donc vecteur de définition sociale, à plus forte raison de la part de chroniqueurs proches des élites politiques et cléricales. L’expression la plus aboutie de cette distinction par la multitude apparaît pour les récits des cérémonies rassemblant la communauté urbaine, et dans lesquelles les hiérarchies sont nettement exprimées grâce à l’ordonnancement des cortèges. C’est le cas pour les cérémonies religieuses à coloration politique telles que les processions encouragées par les opposants, ou les enterrements princiers et royaux [6]. C’est le cas aussi pour les entrées royales, dont le déroulement ritualisé se fixe aux xive-xve siècles – mais qui sont mal documentées pour notre période de la guerre civile.

4Au-delà, l’appréhension discriminante de la foule conduit à une lecture morale des phénomènes de mobilisation collective [7]. Dès qu’il se fond dans l’impersonnalité de la multitude, le comportement collectif touche à l’irrationnel, voire à l’incontrôlable, au transgressif. La rumeur qui parcourt la foule et peut véhiculer de fausses nouvelles s’oppose à l’information politique officielle criée, qui se veut une tentative de maîtrise par le pouvoir de l’opinion publique. Il est significatif que le terme d’« assemblée » apparaisse, selon les degrés d’institutionnalisation de la mobilisation collective, avec des connotations morales et politiques fort différentes. Si les assemblées d’États, de l’Université, du Parlement forment une expression légitime des hiérarchies sociales et de l’ordre politique, les assemblées armées illicites levées par les princes renvoient dans le discours législatif qui les condamne aux stéréotypes de la criminalité, au registre de la guerre illégale et injuste. Ces stéréotypes s’illustrent par une dénonciation des pillages et crimes incessants des « compagnies et assemblées » de gens de guerre autour de Paris et dans le royaume [8]. Il en est de même pour les émeutes populaires qui secouent Paris en 1413 et 1418. Elles sont perçues par les chroniqueurs comme un déchaînement de violence, un dérèglement du corps social causé par ses éléments les plus modestes, appartenant au « menu peuple [9] ».

5Telle qu’on peut la percevoir à partir de ces différentes appréhensions des comportements collectifs, la foule ne s’inscrit au début du xve siècle qu’en fonction de la hiérarchie sociale et de l’ordre politique qui l’encadre, la définit. Il s’ensuit que la foule constitue, par delà ses connotations sociales, un objet éminemment politique et idéologique. Les chroniques, proches des pouvoirs qui s’affrontent, rejettent très largement toute capacité légitime d’autonomie de décision ou d’action collective, en la renvoyant soit au nombre indéterminé, soit par métonymie au peuple, donc à un type social encadré par les ordres supérieurs, soit à un ensemble de comportements collectifs excluant de fait le groupe de la communauté. La foule s’envisage essentiellement dans son rapport à l’ordre légitime et au pouvoir, incarné en un chef, avant tout le roi. Ainsi se plaint le Journal d’un Bourgeois de Paris en 1414, après le renversement politique de 1413 qui vit les Armagnacs prendre le dessus sur les Bourguignons :

6

« Et en ce temps était toujours le roi malade et enfermé […] dont le pauvre commun de Paris avait moult détresse au cœur, qui n’avait aucun chef qui pour eux parlât, mais autre chose n’en pouvaient faire [10]. »

7La foule peut-elle dès lors se voir conférer des fonctions politiques ? En quoi entretient-elle dans le contexte de la guerre civile un rapport spécifique et personnel avec les détenteurs du pouvoir ?

8Les moments de face-à-face physique entre des détenteurs du pouvoir et la foule à Paris restent assez rares dans cette première partie de la guerre civile. Toutefois, autant que les sources permettent de nous les faire connaître, ils interviennent à des moments importants de l’évolution politique. Ces face-à-face prennent majoritairement la forme de déclarations publiques ayant un objet militaire et politique. Ils sont organisés par les princes ou leurs représentants, qui tentent d’obtenir par ce lien personnel avec la multitude, vue comme représentante de la communauté parisienne, une reconnaissance légitime de leur action armée et de leur programme politique. Leur caractère ponctuel, voire spontané, découle du fait qu’ils interviennent à des moments d’instabilité ou de rupture politique. C’est le cas dans les préludes de la guerre civile, en 1405, puis en 1414 et en 1418-1420.

9En 1405, alors que l’opposition politique entre Orléans et Bourgogne s’accentue, la mobilisation militaire prend forme, menant progressivement vers la guerre dont le début est marqué par l’assassinat du duc d’Orléans en 1407. En été, les rumeurs d’un enlèvement subit du roi déclenchent une émeute parmi les Parisiens. L’arrivée hâtive du duc de Bourgogne, « en personne », avec une troupe de cinq cents hommes d’armes, permet « d’apaiser les clameurs du peuple [11] ». Quelques semaines après, le duc convoque une assemblée des habitants pour une harangue publique. Au cours de celle-ci, il demande au « peuple de Paris » de s’armer pour l’aider à réaliser un programme politique qui, dit-il, est destiné à remédier au « mauvais gouvernement du royaume » et aux « exactions [fiscales] intolérables pesant sur le peuple ». Il s’entend répondre que, si l’on reconnaît que le duc « a travaillé au bien du peuple et du royaume », le peuple ne s’armera pas pour lui, sauf sur ordre du roi ou du dauphin [12].

10En 1414, c’est au duc de Berry de réunir une assemblée représentative de la communauté urbaine et des grandes institutions du royaume, depuis les bourgeois parisiens jusqu’aux gens de l’Université, du Parlement et de la Chambre des comptes. Berry fait partie des chefs armagnacs qui ont pris le pouvoir sur les Bourguignons en 1413. Se sentant écarté du gouvernement du royaume au profit du dauphin, il fait justifier par cette assemblée son droit au pouvoir grâce à son âge et son sang royal, puis demande aide et soutien. Là encore, l’assemblée répond que c’est au roi et à son conseil de décider en la matière [13].

11En septembre 1419, la ville est repassée sous contrôle bourguignon. Le duc de Bourgogne vient d’être assassiné par les Armagnacs. À la nouvelle de l’assassinat de son prince, le comte de Saint-Pol, lieutenant et capitaine royal, incarnant le pouvoir du roi à Paris, convoque immédiatement les Parisiens en assemblée. S’y joignent les représentants du pouvoir royal et municipal : chancelier, prévôts, conseillers du roi. Tous doivent faire publiquement serment au comte de le servir, soutenir, garder la ville, mais aussi d’agir « généralement à la conservacion de tout le royaume ». L’adhésion politique se fixe autour de la personne assassinée du duc, qu’il faut « venger » en poursuivant les « criminels, séditieux et rompeurs de paix ». En retour, le comte fait le même serment, mis par écrit sur lettres scellées, à la communauté civique et aux représentants du pouvoir du roi [14]. La pratique classique du serment promissoire vient conforter l’engagement envers l’autre et le soutien moral qui lui est pourvu. Il est intéressant de constater que cet engagement n’est pas dépourvu d’une dimension mutuelle. Ce n’est pas seulement l’adhésion qui est recherchée face à la multitude, mais également une métaphore de l’union personnelle, de l’entraide consentie entre tous les états de la société contre les ennemis, reflet d’une apologie partiale de la concorde et de la paix qui émaille alors le discours politique. Le détenteur du pouvoir prête aussi serment, donnant au face-à- face avec la communauté une forme quasi-contractuelle.

12De ce fait, si la foule a droit de cité légitime et une possibilité propre d’action politique face au pouvoir, c’est majoritairement dans le contexte de relations encadrées et hiérarchisées. Leur expression la plus solennelle se présente dans le cas des assemblées constituées en délégation, réunissant tous les représentants du corps social, civique et politique, depuis les habitants et manants jusqu’aux gens et officiers du roi, en passant par les échevins et bourgeois parisiens. Ces assemblées s’inscrivent dans le cadre strict des grandes institutions du royaume. De 1418 à 1420, de telles assemblées, pouvant réunir jusqu’à trois cents personnes de tous les états de la société, sont très régulièrement convoquées au Conseil dans la Grand Chambre du Parlement. Elles prennent place face au comte de Saint-Pol, représentant avec le chancelier et d’autres officiers le pouvoir royal, joints par les gens du Parlement, de l’Université. On y forme une commission. On y délibère des matières diverses touchant à la police de la ville de Paris, à l’accès aux vivres, de l’élection des officiers municipaux, des finances et plus généralement du « bien de la chose publique » et de la « conservacion du royaume et de ses subgiez », de la « paix » et « tranquillité » de tous [15]. Est-ce là un exemple remarquable de la recherche par le pouvoir et les grandes institutions sous influence bourguignonne d’un consensus au sein de la communauté civique ? Il s’agit en tout cas de la recherche d’une légitimité politique pour une faction qui se voit toujours opposée aux Armagnacs en la personne du dauphin, revendiquant son propre droit à gouverner à côté du roi [16]. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces assemblées ne sont plus réunies après la publication en 1420 du traité de Troyes déshéritant le dauphin, et légitimant par là le gouvernement bourguignon à Paris. Le pouvoir recherche donc ponctuellement un lien personnel et public avec la foule dans un objectif de légitimation de son action politique. Il s’agit en effet rarement de convoquer la foule pour définir avec elle un programme politique. En mars 1408, la justification idéologique par le duc de Bourgogne de l’assassinat du duc d’Orléans se fait en séance solennelle devant les grands du royaume, pas devant la foule assemblée. La détermination du discours politique se fait d’abord devant le roi ou son Conseil, source première de légitimité, ainsi que le démontrent l’ensemble des chroniques. Notons d’ailleurs que lorsque les princes, dans les assemblées qu’ils réunissent pour des harangues, requièrent une adhésion personnelle qui n’inclut pas assez directement des références au roi, la foule ne semble pas suivre.

13Les révoltes parisiennes de 1413 et 1418 sont à l’opposé de ces échanges collectifs organisés par le pouvoir. Les rassemblements spontanés et violents d’émeutiers se confrontant à un prince sont alors rejetés hors de toute action politique véritablement légitime. En 1413, le mouvement populaire débute avec l’interpellation personnelle du dauphin par la foule des émeutiers. Mais les détenteurs du pouvoir n’investissent pas l’évènement pour engager une dynamique de mobilisation [17]. Au contraire, la révolte provoque, in fine, la chute d’un parti bourguignon déstabilisé par la peur de la rue. Et lorsque le roi promulgue la grande ordonnance de réforme des 26-27 mai 1413, certes sous la pression du mouvement populaire, c’est dans le cadre solennel d’une publication en lit de justice en la Grand Chambre du Parlement, non face à une foule qui ne participe pas à sa rédaction [18]. Il en est de même en 1418, dans le cas paroxystique des massacres d’Armagnacs succédant à la prise de la ville par les Bourguignons. Le duc de Bourgogne, arrivé à Paris, s’adresse d’abord personnellement aux émeutiers pour les calmer en invoquant le pouvoir royal, et en promouvant face à la violence la voie légitime et légale des procès en justice. Puis il se coupe rapidement d’un mouvement de foule qui ne veut pas pleinement reconnaître son autorité en faisant exécuter son chef, le bourreau Capeluche [19]. La vision la plus péjorative de la foule sert les moments où les phénomènes de mobilisation collective ne s’intègrent pas dans un ensemble normatif voulu par le pouvoir. Les sources, proches des détenteurs du pouvoir, en donnent une lecture biaisée, vue principalement au travers du comportement violent d’un nombre indistinct d’individus associés au « bas peuple », ou à des catégories socio-professionnelles auxquelles sont liés des stéréotypes moraux négatifs, comme les bouchers ou les gens de guerre.

14Aussi, en écho à ce qui été dit plus haut sur la conception générale de la foule, la multitude n’apparaît-elle dotée d’une capacité que lorsqu’elle est réunie par le pouvoir dans un cadre hiérarchisé, organisé, voire institutionnalisé. L’interaction personnelle avec le dépositaire du pouvoir confère à la foule une valeur politique. C’est pourquoi la possibilité d’user publiquement de ce discours politique devant des assemblées est un enjeu de pouvoir pour les partis qui s’opposent. Pendant la guerre civile, une série d’ordonnances réappropriant la parole royale dans des buts partisans, assorties d’excommunications, sont publiées pour discréditer l’autre [20]. En 1407, 1408, puis 1415, 1416 – années qui suivent la montée des dominations successives des Bourguignons puis des Armagnacs –, des lettres royaux défendent de faire des prises d’armes, de prendre parti par « parolle et libelle diffamatoire », et de réunir des « assemblées de peuple » sans la permission du roi, sous peine de crime de lèse-majesté [21]. Il est significatif que ces lettres patentes, criées publiquement à Paris, reprennent l’argumentaire idéologique utilisé par les princes dans leurs harangues sur la défense de la paix et du « bien public » dans le royaume. C’est que dans ces face-à-face sont invoqués par chacune des parties des catégories et des thèmes politiques qui fondent l’action politique légitime. Cette foule, organisée ou réunie par le pouvoir, n’est alors pas vue comme une masse indistincte : elle s’apparente à une vision de la multitude ordonnée de la communauté, au sein de laquelle se détachent ses premiers représentants : bourgeois, officiers municipaux. C’est de fait dans les liens interpersonnels que s’incarnent les relations et adhésions politiques à la fin du Moyen Âge. Toutefois, le caractère légitimant de ce rapport de pouvoir se fonde moins sur l’autorité personnelle du prince ou son éventuel charisme, que sur l’aptitude pour celui-ci à prouver publiquement qu’il est conforme dans son action et son discours aux normes reconnues de la morale politique [22]. Ces normes constituent la justification profonde de tels rassemblements de la foule face au pouvoir.

15Les princes font appel dans leurs discours à l’idéologie du bon gouvernement, c’est-à-dire la prise en compte du « bien commun » et de l’intérêt de tous, dont le roi est le gardien le plus haut. La légitimité de l’autorité publique et de l’action politique est inséparable de la reconnaissance explicite par le législateur de la multitude de ses gouvernés, appréhendés au travers d’une assemblée nombreuse mais hiérarchisée, susceptible d’évoquer la communauté civique. Or, dans les premières décennies du xve siècle, les prêches, de même que les traités théoriques influencés par la pensée aristotélicienne [23], soulignent le respect dû par les gouvernants aux intérêts de la multitude, par métonymie du peuple, l’assimilant à une morale devant régir les relations et la concorde entre les trois ordres [24]. Les attributions de la souveraineté se fixent selon ce rapport qui doit garantir la perpétuation de l’intérêt général. La pratique politique, tout comme la justification des lois, s’en font l’écho. On l’a vu au travers des discours face à la foule, tel celui du duc de Bourgogne niant en 1405 toute volonté de ne penser qu’à son intérêt privé [25]. Les préambules des ordonnances, criées publiquement, ne cessent également de définir l’édiction de la norme comme une nécessaire réponse aux « clameurs » du « povre peuple » ou une apologie du bien commun [26]. A contrario, la satisfaction prioritaire de son intérêt propre par le détenteur du pouvoir paraît assimilée à une dérive tyrannique, une usurpation illégitime de l’autorité publique. Ainsi voit-on le théologien Jean Petit justifier en 1408 le meurtre du duc d’Orléans par le fait que ce dernier agissait en « tyran ». Mené seulement par la « convoitise », trahissant l’intérêt général de tous les habitants du royaume, il s’immisçait « sans droit dans la chose publique » et se rendait par là coupable de crime de lèse-majesté contre le roi et la Couronne [27]. Vocabulaire de la tyrannie qui irrigue d’ailleurs l’ensemble de la conscience politique collective, allant jusqu’à désigner l’action abusive des hommes de guerre contre la communauté.

16Si la multitude se laisse difficilement percevoir à la fin du Moyen Âge et plus particulièrement dans le contexte de la guerre civile, c’est qu’elle dispose d’un statut ambigu. Source ponctuelle de légitimation face au pouvoir qui la convoque et tente de la régir dans les moments d’instabilité, voire acteur du jeu politique dans le cadre d’un rapport institutionnalisé, elle peut devenir facteur d’opposition lorsque les tensions politiques, militaires, sociales et économiques se font trop vives. Elle est alors rejetée par des sources proches des élites en dehors de l’ordre socio-politique qui doit l’enserrer. En cela, la foule apparaît comme un prisme des hiérarchies sociales et des distinctions politiques et morales qui fondent la société médiévale. Il est significatif que les désignations de la foule se confondent avec celle du « peuple », conçu comme communauté civique ou dernier des trois états. Parallèlement, les détenteurs du pouvoir s’isolent de la foule, s’individualisent, mais entretiennent avec le nombre un rapport nécessaire car légitimant. Ce face-à-face est également promu par la théorie politique : le pouvoir doit trouver sa justification idéologique dans la recherche du bien commun, de l’intérêt général, de la paix pour tous, de la nécessaire concorde entre les gouvernants et la pluralité des états et communautés du royaume.


Date de mise en ligne : 30/06/2011

https://doi.org/10.3917/hyp.101.0065