Article de revue

Conclusion

Pages 293 à 300

Citer cet article


  • Lemercier, C.
(2011). Conclusion. Hypothèses, 14(1), 293-300. https://doi.org/10.3917/hyp.101.0293.

  • Lemercier, Claire.
« Conclusion ». Hypothèses, 2011/1 14, 2011. p.293-300. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2011-1-page-293?lang=fr.

  • LEMERCIER, Claire,
2011. Conclusion. Hypothèses, 2011/1 14, p.293-300. DOI : 10.3917/hyp.101.0293. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2011-1-page-293?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.101.0293


Notes

  • [*]
    Chargée de recherche au CSO (CNRS-Institut d’études politiques).
  • [1]
    La thématique du « petit monde » ou des « six degrés de séparation », déjà ancienne en sociologie (S. Milgram, « The small world problem », Psychology Today, 61 (1967), p. 62-67), a aussi produit bien des titres de livre et de film… Étant donné la qualité de l’introduction proposée par les auteurs du dossier et le fait qu’elle renvoie entre autres à mes propres travaux, je me contente ici de fournir quelques références ponctuelles supplémentaires, en appui direct de mes propos.
  • [2]
    Pour des analyses éclairantes sur le caractère parfois négatif, ou difficile à mobiliser par l’individu, de la multi-positionnalité et du capital social, voir en particulier L. Boltanski, « L’espace positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », Revue française de sociologie, 1973, p. 3-26 ; et A. Portes, « Social capital : its origins and applications in modern sociology », Annual Review of Sociology, 24 (1998), p. 1-24.
  • [3]
    Par exemple M. Granovetter, « The myth of social network analysis as a separate method in the social sciences », Connections, 13/1-2 (1990), p. 13-16.
  • [4]
    Ce qu’explique plus subtilement que moi M. Grossetti, « Les limites de la symétrie », SociologieS, 2007 <http://sociologies.revues.org/index712.html>, consulté le 29 septembre 2010.
  • [5]
    Voir par exemple W. de Nooy, « Fields and networks : correspondence analysis and social network analysis in the framework of field theory », Poetics, 31 (2003), p. 305-327.
  • [6]
    C. Bidart, A. Degenne, M. Grossetti et C. Lemercier, « Réseaux sociaux : une “French touch” ? Retour sur l’école thématique CNRS “Réseaux sociaux : enjeux, méthodes, perspectives”, Cargèse (Corse), 15-20 septembre 2008 », Bulletin de méthodologie sociologique, 106/1 (2010), p. 45-58 ; Network Analysis and History Conference, Lausanne, 2010 (<http://www3.unil.ch/wpmu/reseaux2010/>, consulté le 29 septembre 2010) ; numéro thématique de la revue Redes « Analyse de réseaux et histoire », prévu pour 2011 (<http://revista- redes.rediris.es/Convocatoria_historia.htm>, consulté le 29 septembre 2010).

1Le jour même de cette rencontre, un acteur français s’émerveillait lors d’une interview télévisée de se retrouver lié à Barack Obama par seulement deux intermédiaires – puisqu’il connaissait bien Carla Bruni, épouse du président de la République française. La leçon exacte qu’il tirait de cette remarque n’était pas évidente : surprise teintée d’ironie devant la petitesse du monde, probablement [1], et sans doute conscience aiguë de ce que cette chaîne de relations ne lui donnait pas pour autant beaucoup d’influence sur le président des États-Unis, ni même sur celui de son propre pays.

2De telles relations indirectes, « à deux coups » ou plus, sont sans doute devenues récemment plus visibles dans la vie quotidienne de ceux qui usent des sites dits « de réseaux sociaux » : si ceux-ci inventorient au premier chef les « amis », c’est-à-dire en fait les relations directes de tous types, ils incitent aussi leurs utilisateurs à s’intéresser aux « amis de leurs amis » ou encore à vérifier si leurs amis se connaissent entre eux. Cette vulgarisation d’éléments de base de la sociologie des réseaux sociaux va de pair avec une valorisation unilatérale de la quantité de liens : il est forcément bon d’avoir beaucoup d’« amis », et par conséquent d’« amis d’amis ». Bien sûr, cette inflation est dans l’intérêt direct des éditeurs de sites de réseaux sociaux. Mais l’idée que le capital social est forcément un bien, un atout, une ressource se retrouve plus largement, des manuels de management ou de développement personnel jusque, bien souvent, aux sciences sociales même. Il est vrai que la métaphore du « capital » s’y prête : si l’on peut concevoir qu’il soit intéressant de le diversifier, il n’est guère envisageable que le capital le plus élevé ne soit pas le meilleur.

3Pourtant, le simple cas de notre acteur français devrait inciter à plus de prudence dans l’interprétation : nous avons tous des liens indirects, mais ils mènent rarement à Barack Obama « en trois coups ». Cela dit, un très grand nombre de personnes dans le monde ont certainement ce type de lien avec Barack Obama – en passant par un chef d’État d’un autre pays qu’il ne croise que quelques fois par an – et un très grand nombre aussi fréquente plus directement ce type de personnage public. Mais cette concurrence de fait limite un éventuel usage instrumental de ce lien. Surtout, bien sûr, ce lien indirect, tout existant qu’il soit comme canal potentiel de communication, ne sera pas nécessairement mobilisable : tout dépend de l’usage envisagé – faire passer une information, une demande ? – et des autres éléments de décision pour la cible. Cet exemple trivial permet de rappeler des évidences qui sont parfois trop rapidement oubliées par les historiens – comme par des spécialistes d’autres sciences sociales – lorsqu’ils se mettent à s’intéresser aux liens sociaux ou au capital social, dans le but légitime de souligner leur importance dans les sociétés humaines en général et dans les phénomènes de pouvoir en particulier [2]. Parler de réseaux, ce n’est pas nécessairement parler de pouvoir ; pourtant, réfléchir en termes de réseaux peut aider à mieux comprendre le pouvoir, et ce de bien des façons différentes.

Pouvoir et relations

4On peut tout d’abord grandement enrichir les analyses du pouvoir en traitant ce dernier comme une relation. Cela implique au fond de s’intéresser aux actions et réactions des deux parties de la relation, et pas uniquement à celui qui « a » le pouvoir, comme s’il s’agissait d’une chose que l’on peut posséder : de ce point de vue, parler de relation revient à symétriser l’analyse, démarche salutaire partagée par ceux qui s’intéressent, par exemple, à la réception des œuvres d’art, à l’appropriation des innovations techniques ou à l’agency des populations dites subalternes. On peut également, et c’est déjà une démarche un peu différente, reconstituer des configurations relationnelles, des agencements qui concernent plus de deux individus, et en tirer des conclusions sur les types correspondants d’exercice du pouvoir : plus ou moins décentralisé, hiérarchisé, clivé, etc. Enfin, une fois identifiées des « positions de pouvoir », éventuellement par une analyse de ce type, on peut aussi réfléchir sur ce qui facilite ou complique l’accès ou le maintien à ces positions. Alors entrent en jeu, potentiellement, des types de relations très variées – familiales, amicales, clientélaires, institutionnelles… – qui ne sont pas forcément « des relations de pouvoir » en elles-mêmes, mais qui peuvent conditionner l’accès au pouvoir. En somme, on peut considérer le pouvoir comme une relation, mais aussi étudier des agencements de relations qui permettent l’exercice d’un pouvoir, ou encore s’intéresser à la mobilisation d’autres types de liens pour accéder à une position de pouvoir.

5Les textes de Jérémie Tamiatto et de Guillaume Tronchet renvoient pour l’essentiel à la deuxième option : ils s’intéressent à la forme et aux canaux des relations entre des individus ou des institutions qui sont pris dans des organisations (mais dont toutes les relations ne dépendent pas de ces organisations formelles). Leur but est de mieux comprendre le fonctionnement de ces dernières, l’existence d’alliances ou de clivages en leur sein, la prise de décision. En revanche, le point de vue adopté par Héloïse Bocher et Claire Tignolet est plutôt le troisième : il s’agit là, en se centrant à chaque fois sur un individu, de comprendre en quoi ses différentes insertions sociales et les liens électifs qu’elles lui permettent ou non de construire sont des facteurs, parmi d’autres, de son accès ou de son maintien dans une position de pouvoir – ou sans doute plutôt, dans les deux cas évoqués, d’influence. D’un côté, donc, le recours à la notion de réseau permet d’affiner l’étude d’organisations qui ne sont pas seulement ce que leurs organigrammes officiels en disent ; de l’autre, elle permet de discuter l’importance trop souvent supposée plutôt que prouvée du « capital social ».

6Dans tous les cas, il me semble que les auteurs échappent à la tentation fréquente de tout rabattre sur « le réseau ». Une approche relationnelle du pouvoir, comme tout changement des lunettes de l’historien – comme, par exemple, une focalisation sur le genre ou sur le transnational – permet en effet de percevoir des choses nouvelles. Encore faut-il bien spécifier de quelles choses il s’agit, et ne pas oublier des réflexes élémentaires de contextualisation (les relations ne sont pas les seuls facteurs d’une réussite ou d’un échec, et leur activation même peut demander d’autres ressources) et de comparaison (si l’individu que j’étudie pouvait compter sur tel ou tel lien, ses adversaires n’en avaient-ils pas autant, ou plus, à leur disposition ?). Où l’on retrouve la réflexion liminaire sur le cas Obama : pour affirmer que « les relations comptent », encore faut-il s’intéresser à l’origine des liens, à leur importance pour chacune des parties, à ce qui peut y circuler ou non, ou encore à leur insertion dans un réseau plus large qui peut permettre de les court-circuiter. L’approche en termes de réseaux a souffert de l’enthousiasme de pionniers ou de vulgarisateurs qui ont pu affirmer qu’au fond, les organisations n’étaient guère plus qu’une somme de liens inter-individuels mouvants, ou encore que l’accès au pouvoir dépendait plus de la construction de liens (supposée plus contrôlable par l’individu) que de caractéristiques sociales plus extérieures, fixes ou héritées comme l’âge, le sexe, le statut ou la classe sociale. Il est vrai que de tels discours étaient dans l’air du temps – celui de la société en général, mais aussi de renouvellements historiographiques favorisant les pratiques par rapport aux institutions ou l’agency par rapport aux déterminismes. C’est plutôt, comme toujours, le dépassement de telles dichotomies qui peut à long terme faire avancer la recherche en histoire.

Figures d’intermédiaires

7Les contributions réunies ici en donnent de bons exemples, sans tomber pour autant dans la tiédeur ou le simple constat de la complexité. Réfléchir en termes de réseaux permet ainsi de mieux comprendre la trajectoire de Théodulfe d’Orléans, en évitant de le réduire à des catégories exclusives (si l’on se demandait s’il est « dans » la cour ou bien « dans » l’élite ecclésiastique par exemple) et en précisant ce que sa position a de particulier comme intermédiaire entre l’empereur et un certain nombre d’autres acteurs. Pour autant, tout cela n’a pas de conséquences nécessaires, évidentes, ahistoriques, en termes de pouvoir : dans les circonstances particulières liées au changement de souverain, Théodulfe ne parvient pas à mobiliser ses liens pour éviter la disgrâce. Les études d’un échec relationnel, pourrait-on dire, sont très rares : l’article de Claire Tignolet en montre la fécondité. Le regain d’intérêt des historiens pour les positions d’intermédiaire – commercial aussi bien que culturel – ne doit ainsi pas s’accompagner d’une focalisation sur les trajectoires les plus réussies ou mener à une assimilation trop simple entre « intermédiarité » et pouvoir.

8L’article d’Héloïse Bocher permet d’ailleurs des réflexions complémentaires sur cette question : d’abord en insistant sur le fait que le « capital relationnel » de Pierre-François Palloy n’en est qu’un parmi d’autres et que sa construction est en partie permise, notamment, par sa richesse et son activité professionnelle ; ensuite en soulignant que la position de celui qui veut être de tous les groupes à la fois, qui utilise délibérément des termes variés pour se désigner, peut être avantageuse en un moment de révolution, mais pas nécessairement avant, ni après. Ici, les sources ne permettent pas en l’état actuel de la recherche d’aller très loin dans la qualification de chaque lien : aussi l’approche en termes de réseaux n’apparaît-elle que comme un outil parmi bien d’autres pour comprendre la trajectoire. Pourtant, elle fait la preuve de son efficacité, même dans cette position auxiliaire, par exemple en ce que les visualisations qu’elle produit permettent d’affiner un diagnostic (celui de la variété des milieux sociaux représentés parmi les Apôtres de la liberté) et de poser de nouvelles questions de recherche.

9Chez Jérémie Tamiatto, dont les questions de départ portent plutôt sur des organisations que sur des individus, on retrouve pourtant un élément qui affleurait aussi chez Claire Tignolet : le rôle qui peut échoir à celui qui n’a ou n’étale que peu de liens personnels – Théodulfe, dont la famille reste dans l’ombre, comme Maring, isolé de bien des points de vue, mais dont le rôle politique s’avère finalement décisif. Cette figure, prise comme un idéal- type, mériterait sans doute d’être étudiée pour elle-même : l’affirmation du déracinement peut être un atout pour nombre de fonctions, par exemple, pendant longtemps, celles de la magistrature itinérante en Angleterre. L’investissement dans l’international de certains acteurs peu pourvus par ailleurs en capital symbolique, évoqués par Guillaume Tronchet, représente peut-être une aspiration à ce même type de position que l’on peut présenter comme neutre, ou surplombante par rapport aux groupes existants. C’est dire aussi qu’avoir des liens ou non peut être moins important qu’en parler ou non, ou que la façon dont on en parle – un point qui apparaît dans toutes les contributions.

Comment se fabriquent des politiques

10Choisir donc de parler de réseaux à propos d’un univers qui ne prise pas, officiellement, le lien personnel ou l’affinité locale, celui des partis communistes, s’avère fécond ici non seulement, dans une démarche déjà classique, pour mettre en évidence des formes d’autonomie relative, mais aussi parce que l’étude précise des coalitions et de la position de Maring permet de mettre l’accent sur les éléments pratiques que mobilise une Internationale – correspondance, voyages, connaissance des langues… – et sur le pouvoir qu’ils peuvent conférer à ceux qui les maîtrisent. Celui-ci paraît ainsi moins lié, dans ce cas, à une position d’intermédiaire entre groupes sociaux, ou dans un réseau de liens privés qui nous reste largement imperceptible, qu’à la maîtrise des outils nécessaires au maintien du lien politique.

11Guillaume Tronchet, tout en posant une question similaire, celle des interactions entre une organisation formelle – et, ici, une politique d’État – et des liens ou concurrences préexistants entre personnes et entre groupes, parle d’un milieu qui a laissé beaucoup plus de traces de ses structures relationnelles. Cela peut être l’effet de l’accessibilité des sources, par exemple de lettres de recommandation, mais aussi de la diversité réelle des formes d’organisation : il y est non seulement possible, mais aussi légitime, d’y parler et d’y agir au nom d’une Université, d’une discipline, d’un corps, ou encore de groupes à la structure plus incertaine définis par le lien entre professeur et anciens élèves. Le poids de ces différents groupes, où naissent des solidarités, mais aussi des concurrences (entre groupes et à l’intérieur de chacun), leurs interactions complexes, peuvent permettre de comprendre que la politique publique de diplomatie culturelle qui naît dans ce milieu n’ait rien de délibérément unitaire, que l’État n’y ait pas d’emblée un rôle central, que les instituts culturels créés à l’étranger soient plus une collection d’institutions indépendantes qu’un ensemble structuré. Si la recherche en est à son début, on peut espérer que la richesse des sources et une approche en termes de réseaux, peut-être même de type formel, permette de discerner une structure interne précise dans cette nébuleuse universitaire, d’y repérer des positions clés ou des coalitions déterminantes.

Pourquoi parler de réseaux ?

12Malgré quelques traits déjà évoqués, on pourrait juger que ces quatre articles n’ont finalement pas grand chose en commun. Parler de réseaux a-t- il encore un sens lorsque cette notion peut s’appliquer à des contextes sociaux et organisationnels si différents, lorsque – cela est apparu pendant le débat suivant les présentations – on se donne le droit de parler de « lien » aussi bien pour évoquer une dette que la relation d’un croyant à Dieu, la circulation de caisses de vin que le geste de dédier un poème ? Recourir à des concepts d’abord utilisés en sociologie est-il bien raisonnable si cela peut conduire à se réclamer de Bruno Latour aussi bien que de Pierre Bourdieu ou de Bernard Lahire – trois noms prononcés aussi lors de cette discussion, et dont les sociologies ne sont pas nécessairement compatibles ?

13C’est en réalité à la fois une grande qualité et un grand défaut de l’approche en termes de réseaux que de n’être, de l’aveu même de nombre de ses principaux promoteurs [3], que cela : une approche, un angle de vue, des lunettes, un instrument d’analyse qui propose une vue particulière de la réalité – et non pas un paradigme, une théorie sociologique, et moins encore la description d’une partie particulière de la réalité. Il n’y a pas dans la nature des choses qui sont « des réseaux » ou « des liens » et d’autres qui n’en sont pas ; il n’y a que des objets d’étude qui gagnent plus ou moins, selon les sources disponibles, l’échelle d’analyse adoptée, la problématique du chercheur, à être regardés en termes relationnels. Cela implique une certaine retenue dans le vocabulaire, qui a fait l’objet de bien des discussions entre les participants à cette journée : ne pas parler de « réseau » lorsqu’il existe un terme plus simple, plus précis ou plus modeste pour décrire un groupe, une organisation, un ensemble de relations ; ou bien qualifier le mieux possible le réseau ou le lien dont il est question, sa forme ou ce qui y circule. De ce point de vue, par exemple, la « théorie de l’acteur-réseau » associée aux noms de Bruno Latour et de Michel Callon n’est, le plus souvent, pas très relationnelle : si elle propose une approche nouvelle et féconde en redonnant toute leur place aux dispositifs matériels, elle s’intéresse finalement assez peu aux liens exacts qui les relient entre eux et avec les humains [4].

14En revanche, si l’on fait cet effort de précision et de vocabulaire, parler en termes de réseaux peut être autre chose qu’appeler autrement des réalités déjà connues ; cela peut faire émerger des hypothèses ou des conclusions inédites, comme les contributions présentées ici l’ont montré. Cela n’implique pas d’adhérer à une perspective sociologique bien précise : si certains sociologues estampillés « des réseaux » ont leurs théories, elles ne sont pas unifiées ; réciproquement, l’approche en termes de réseaux est compatible avec bien d’autres, notamment avec la théorie des champs, déjà largement utilisée par l’histoire sociale et culturelle française. En réalité, dans le monde anglophone, Pierre Bourdieu, un des inventeurs de l’expression « capital social », est souvent rangé parmi les théoriciens des approches relationnelles [5].

15Cela dit, l’essentiel n’est pas là, me semble-t-il, pour les historiens d’aujourd’hui. Après de longues années où les articles se réclamant de l’analyse de réseaux et portant sur des terrains historiques étaient le plus souvent, pour le meilleur ou pour le pire, écrits par des sociologues, une nouvelle génération de chercheurs commence à s’approprier outils et vocabulaire pour faire, tout simplement, de l’histoire – même si c’est souvent en dialogue avec d’autres sciences sociales. En témoignent des rencontres et des appels à communication récents, français et internationaux [6]. Les questions qui arrêtaient nombre de collègues il y a quelques années – parler de réseaux pour un passé lointain a-t-il un sens ? disposons-nous de sources aussi riches en la matière que ceux qui travaillent sur le présent ? – semblent en partie résolues dans les textes de ce recueil. L’anachronisme est toujours un risque, mais il n’est ni plus ni moins contrôlable que lorsque l’on parle de pouvoir, par exemple, à propos des sociétés les plus diverses ; et la variété des sources mobilisées ici – correspondances, poèmes, listes de membres, mémoires… – parle d’elle- même. Parallèlement, il se trouve précisément que les autres disciplines qui s’intéressent à la notion de réseau – la sociologie, mais aussi par exemple la géographie ou la gestion – s’interrogent de plus en plus sur la substance des liens, sur la façon dont les acteurs en parlent et surtout sur leur dynamique : autant de questions sur lesquelles nous pouvons, avec nos sources et nos savoir-faire d’historiens, apporter des éléments de réponse.


Date de mise en ligne : 30/06/2011

https://doi.org/10.3917/hyp.101.0293