Les marques corporelles, entre signature et biffure
À fleur de peau
- Par David Le Breton
Pages 381 à 383
Citer cet article
- LE BRETON, David,
- Le Breton, David.
- Le Breton, D.
https://doi.org/10.3917/hyp.051.0381
Citer cet article
- Le Breton, D.
- Le Breton, David.
- LE BRETON, David,
https://doi.org/10.3917/hyp.051.0381
Notes
-
[*]
Professeur de sociologie à l’Université Marc-Bloch, Strasbourg II.
-
[1]
B. Fraenkel, La Signature, genèse d’un signe, Paris, 1992, p. 7-9.
-
[2]
D. Le Breton, Signes d’identité : tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, 2002.
-
[3]
B. Fraenkel, op. cit., p. 11.
-
[4]
Les tatouages ou les piercings, d’une part, les scarifications de l’autre, ne sont jamais univoques et leur signification varie selon l’histoire du sujet et les circonstances. J’isole dans ce texte deux lignes de force : celle de la signature, où la marque redouble l’appartenance à soi, et la bififure, où, à travers l’attaque au corps, l’une des significations possibles est la volonté de s’arracher à soi, de changer de peau. Toute marque corporelle, propice ou rageuse, est polysémique, et nombre d’entre elles sont simultanément biffure et signature, effacement d’un brouillon pour accéder au propre. D. Le Breton, op. cit. ; Id., La Peau et la trace : sur les blessures de soi, Paris, 2003.
-
[5]
Il est clair que le piercing, le tatouage, les brandings, les scarifications effectués par des professionnels dans les boutiques peuvent simultanément revêtir une double signification de biffure d’un corps réprouvé et d’affirmation d’un corps restauré, marqué désormais d’un sceau d’appartenance.
1La signature est « ce signe hybride qui tient du mot et de l’image » ou de « l’apposition autographe du nom propre » [1]. Le tatouage ne prend pas le nom comme matière première ; inscription sur la peau à tonalité figurative ou non, il est vécu parfois comme une trace intime de soi, fortement investie et symbolisant au plus proche le sentiment de soi. De même le piercing. Les marques corporelles fortement investies par les acteurs deviennent dès lors des « signes d’identité » [2], des manières d’afficher une singularité et d’attester une présence à travers des signes qui valent pour soi car ils sont non seulement nécessaires à la définition de soi, mais il serait impossible de s’en séparer. Ce que dit Béatrice Fraenkel de la signature vaut aussi pour le tatouage, et jusqu’à un certain point pour le piercing :
« Si l’on compare les manières de lire, de regarder, de comprendre ces signatures lointaines, la signature actuelle prend encore valeur de symptôme : une souscription mérovingienne se lisait, parfois se décryptait ; un sceau armorié se décodait ; mais sous le tracé de la signature moderne, c’est le caractère de son auteur que l’on tente de percer. » [3]
3Le corps est toujours un analyseur des rapports sociaux, les attitudes à son égard disent des tensions, des aspirations, des affrontements de valeurs, un état de la société. Aujourd’hui, il est un texte sans cesse révocable, support virtuel en quelque sorte, d’une affirmation momentanée de soi. Objet d’un bricolage identitaire, il est une proclamation personnelle qui se déploie par la peau et la parole. Tour individu marquant délibérément son corps tient un discours à ce propos, et il est particulièrement disposé à en rendre compte.
4Autrefois plutôt recouverte par les vêtements et évidence sensible du rapport au monde qui ne suscitait guère d’attention, la peau a radicalement changé de statut. Jamais elle n’a été à ce point investie comme un objet à la fois intime et public. Lieu d’une communication permanente avec les autres à travers les signes affichés, et simultanément objet sexualisé, sensualisé qui occupe une bonne part de l’emploi du temps du sujet contemporain : tatouage, piercing, branding, implant, mais aussi bronzage, chirurgie esthétique, cosmétique, culturisme, remaniement de sa forme dans le transsexualisme ou le queer, etc. Ces ajouts ou ces transformations fonctionnent comme des signes d’identité, des outils de métamorphose qui prennent souvent l’allure de signature pour les acteurs. Transformation propice qui investit le signe d’une haute valeur symbolique, en fait une sorte d’attestation de soi.
5La peau est l’objet d’une revendication esthétique, mais simultanément, à travers la prise d’importance des attaques au corps chez les jeunes générations, à travers notamment les scarifications, elle incarne le lieu sensible de l’identité contemporaine, elle en traduit l’ambivalence, la frontière ambiguë et difficile entre soi et l’autre qui implique une mobilisation et un souci sans repos. La peau est saturée d’inconscient et de culture, elle dévoile certes le psychisme du sujet, mais aussi la part qu’il prend à l’intérieur du lien social, l’histoire qui le baigne. Le privé et le public se rejoignent en elle. La peau est le point de contact avec le monde et les autres. Elle est toujours une matière de sens. Toute marque corporelle d’emblée visible au regard est simultanément une communication [4].
6Lieu de salut à travers une identité affichée et fortement investie, le corps est pour d’autres (ou les mêmes) celui de la chute, de l’enfermement en soi dont il faut se délivrer en le rayant, en le biffant, en en bouleversant la forme, pour accéder enfin à soi. Les entames corporelles interviennent dans une situation de souffrance et d’impuissance, d’impossibilité de mettre la tension hors de soi. Face à la paralysie de toute possibilité d’action, elles rétablissent une ligne d’orientation, elles ramènent l’individu au sentiment de sa présence. Acte de passage (et non passage à l’acte comme le dit la psychanalyse) souvent lucide sur le moment ou l’après-coup, franchissement in extremis d’une passe dangereuse, les scarifications sont une manière de négocier un entre-deux intolérable. La douleur, l’incision, le sang endiguent le trop plein d’une souffrance débordante et écrasante et rappellent au sujet qu’il est vivant à travers la brutale sensation d’existence ainsi provoquée. L’impossibilité de sortir de la situation par le langage force le passage par le corps pour décharger la tension. La trace corporelle porte la souffrance à la surface de soi, là où elle devient visible et contrôlable. On l’extirpe d’une intériorité qui paraît comme un gouffre. Ultime tentative de se maintenir au monde, de trouver une prise. La douleur physique est une butée symbolique opposée à une souffrance indicible et écrasante.
7Nombre d’adolescents y recourent comme à une forme de régulation de leurs tensions. Nul ne soupçonne leur comportement. Leurs parents ou leurs meilleurs amis ignorent leur acte. Souvent ils n’en parlent à personne, continuant à éprouver un sentiment de honte d’avoir vécu une telle expérience.
8Martine, aujourd’hui âgée de trente-huit ans, s’est coupée plusieurs années autour de ses vingt ans, alors qu’elle était étudiante. Elle en témoigne ainsi :
« C’était un état d’esprit. Une sorte de trop plein de quelque chose. Il fallait que je le fasse sortir, comme du pus. Quelque chose de destructeur. C’était une sorte d’énergie noire, il fallait que je la supprime, et je la faisais physiquement sortir de moi, peut-être parce que je ne pouvais pas la dire ».
10La marque a un statut de signature quand elle est une trace de subjectivité apposée sur un corps perçu auparavant comme n’étant pas tout à fait le sien, elle traduit une symbolique d’appropriation, d’inclusion à soi. À l’inverse, la biffure cutanée est une tentative de se défaire de soi, une volonté de s’arracher une peau qui colle à la peau et enferme dans un intolérable sentiment d’identité. Il s’agit de faire peau neuve, mais à travers une sorte de désengluement de la souffrance, dans un geste douloureux qui est justement le prix à payer de la survie. Acquitter la part du feu à travers la trace, la douleur et le sang [5].