Émouvoir le prince
Révoltes populaires et recours au roi en Languedoc vers 1380
- Par Vincent Challet
Pages 325 à 333
Citer cet article
- CHALLET, Vincent,
- Challet, Vincent.
- Challet, V.
https://doi.org/10.3917/hyp.011.0325
Citer cet article
- Challet, V.
- Challet, Vincent.
- CHALLET, Vincent,
https://doi.org/10.3917/hyp.011.0325
Notes
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[*]
Allocataire-Moniteur, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, La révolte des Tuchins en Languedoc (1381-1384), thèse sous la direction de Monique Bourin.
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[1]
A. Farge, Des lieux pour l’histoire, Paris, 1997, p. 105.
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[2]
Beata virgo Maria, succure nobis. Qualiter vivemus et nutrire poterimus liberos nostros, quia non poterimus gravissimas indictiones, impositas in nostri prejudicium ad procuracionem divitum et in ipsorum relevationem supportare ; AN, JJ 113, no 101, fol. 41.
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[3]
AN, JJ 119, no 185, fol. 121-123 v°.
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[4]
Miguel de Verms, Chronique des comtes de Foix, BNF, collection Doat, no 164, fol. 41 : « per las oppressios que fazian per lo Rey de Franssa » ; Bertrand Boysset, Chronique, BNF, ms. fr. 5728, fol. 14 v : « per las opressions […] fachas per los officiers del Rey ».
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[5]
Honoré Bovet, L’arbre des Batailles, bnf, ms. fr. 587, fol. 33.
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[6]
C. de Vic et J. Vaissete, Histoire Générale du Languedoc, Toulouse, 1889, t. X, col. 1627-1628.
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[7]
Christine de Pizan, Le livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V le sage, S. Solente éd., Paris, 1936, t. I, p. 66-67.
-
[8]
Chronique de Jean II et de Charles V, R. Delachenal éd., Paris, 1919-1920, p. 368-376.
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[9]
J.-M. Moeglin, « Edouard III et les six bourgeois de Calais », Revue Historique, 592 (oct.-nov. 1994), p. 229-267.
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[10]
C. Gauvard, De grâce especial. Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1991, t. 1, p. 349.
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[11]
Ibid, p. 353.
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[12]
AN, JJ 124, no 110, fol. 63.
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[13]
Imbuto maligno spiritu ; AN, JJ 117, no 37, publiée dans C. de Vic et J. Vaissete, op. cit., t. X, col. 1632-1639.
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[14]
Accedamus ad dominum ducem et providebit nobis ne exheredemur et fame pereamus ; AN, JJ 113, no 101.
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[15]
C. Gauvard, op. cit., t. 2, p. 918 ; seules 0,8 % des lettres de rémission utilisent la pitié seule contre 44,4 % pour la miséricorde.
-
[16]
A. Blanc, « Le rappel du duc d’Anjou et l’ordonnance du 25 avril 1380 », Bulletin philologique et historique du comité des travaux historiques et scientifiques, 1899, p. 191-212.
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[17]
L. Delisle, Mandements et actes divers de Charles V (1364-1380), Paris, 1874 ; no 1955, p. 948.
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[18]
Je dois cette remarque à Monique Bourin que je remercie ici vivement d’avoir bien voulu assurer, de pair avec Patrick Boucheron, une relecture attentive de ce texte.
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[19]
A. Farge, op. cit., p. 107.
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[20]
B. Guenée et F. Lehoux, Les entrées royales françaises de 1328 à 1515, Paris, 1968.
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[21]
Jean d’Oronville, dit Cabaret, La chronique du bon duc Loys de Bourbon, A.-M. Chazaud éd., Paris, 1876, p. 216-218.
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[22]
AD du Gard, AC de Nîmes, NN 2, pièce 142.
1Pour tout médiéviste, l’idée même d’émotion reste polysémique. Car si l’émotion est avant tout ce trouble subit provoqué par un sentiment vif (peur, joie, surprise, etc.), elle est aussi synonyme pour les hommes du Moyen Âge de révolte, d’émeute ou de commotion. Le Petit Littré cite d’ailleurs comme différents sens du terme émotion à la fois « le trouble heureux ou doux de l’âme » mais aussi « l’agitation populaire qui précède une sédition, et quelquefois la sédition elle-même ». De ce point de vue, les trois sénéchaussées du Languedoc (Toulouse, Carcassonne, Beaucaire), entre 1379 et 1389, représentent un champ privilégié puisque cette décennie est marquée d’une part, par des commotions urbaines extrêmement violentes, d’autre part, par une révolte quasi générale contre le duc de Berry entre 1381 et 1384 connue sous le nom de révolte des Tuchins. La situation languedocienne permet de discerner en partie la complexité des enjeux qui se cristallisent autour de la notion d’émotion à travers trois types principaux de rapports de l’émotion au politique : tout d’abord, l’émotion en tant que sentiment collectif ressenti et partagé par une communauté ou par une partie suffisamment large de cette communauté pour qu’elle puisse donner naissance à une émeute ; ensuite, une émotion presque entièrement ritualisée, orchestrée par les communautés et qui apparaît comme médiatrice de la grâce, si les conditions de cette grâce sont réunies ; enfin, une émotion purement politique dans les rapports entre le roi (ou son lieutenant en Languedoc) et les consuls des villes languedociennes. Cette émotion n’a alors évidemment plus rien de populaire mais devient un moyen quasi juridique d’intervenir sur des décisions politiques.
2Ainsi, l’émotion ou les émotions me semblent participer d’un jeu complexe entre le pouvoir royal et ducal d’une part, et les communautés de Languedoc d’autre part ; toutefois, seul un corps politique et social juridiquement constitué semble avoir pu transmettre l’émotion jusqu’au pouvoir royal. Ces considérations expliquent, à mon sens, que l’on ne voit guère ces rapports se nouer, ni en ce qui concerne les Tuchins qui souffrent précisément d’un manque d’interlocuteurs valables et de médiateurs, ni lors de révoltes qui loin de s’exercer contre des officiers royaux, s’en prennent directement à l’unité du corps communautaire. On peut, dans un premier temps, tenter de s’appuyer sur le schéma suivant : l’émotion séditieuse est la manifestation d’émotions violentes suscitées par les sentiments les plus divers (peur, colère, frustration, etc.) et l’irruption de ces émotions d’ordinaire contrôlées sur la scène publique provoque une rupture flagrante et quasi irréparable du dialogue permanent qu’entretiennent les communautés du Languedoc avec le roi ou son lieutenant. Or ce que l’émotion a fait, seule l’émotion peut le défaire : l’émotion que le roi manifeste en retour vis-à-vis de son peuple est ce qui va permettre de rétablir ce dialogue parce que, feinte ou réelle, elle est le moteur de la grâce et l’une de ses conditions.
3Arlette Farge, s’interrogeant sur la naissance de l’émotion, déclarait que « la coulée des affects et la venue de l’émotion à des moments particuliers du temps social ne sont pas par essence des activités désordonnées, mais une mise en action de sensations et de réactions qui naissent et se meuvent à l’intérieur d’un groupe (voisinage, famille, quartier, cérémonie) dont elles transforment le regard » [1]. On peut retrouver ce schéma lors de l’émeute qui éclata au Puy-en-Velay, le 2 avril 1378 ; il s’agit d’une révolte fiscale provoquée par l’arrivée des commissaires ducaux chargés de lever un certain nombre d’impositions. Dès que la nouvelle de leur venue est connue, la population de la ville se réunit dans la cathédrale aux pieds de la Vierge Noire, pleurant et criant : « Sainte Vierge, secourez-nous ! Comment vivre désormais ? Comment nous nourrir, nous et nos enfants, incapables que nous sommes de porter les très lourdes impositions, mises sur nous par le fait des riches et pour leur propre soulagement » [2]. On assiste ici à la naissance d’une émeute qui trouve directement son origine dans l’expression d’une émotion commune, celle que fait naître la détresse générale de la population. Les cris, les larmes et les prières sont certes adressées à un intercesseur céleste – en l’occurrence la Vierge – mais elles ont peut-être aussi pour but de susciter cette émotion commune et de la transmettre à l’ensemble des participants. Ce qui est déterminant, c’est bien ce passage d’une émotion individuellement ressentie à une émotion collective qui devient alors le ressort de l’émeute. Or cette émotion, loin d’être incontrôlée, semble être l’émanation de liens de sociabilité, puisque l’on retrouve fréquemment à la tête des émeutiers des consuls ou d’anciens consuls, représentants désignés de la communauté, comme c’est le cas à Clermont-l’Hérault ou à Montpellier.
4L’attitude du pouvoir royal lors de la révolte de Montpellier permet de mettre en évidence l’idée que la miséricorde du prince répond à l’émotion du peuple. Rappelons que, le 25 octobre 1379, les habitants de Montpellier, avec à leur tête les consuls, massacrent les commissaires envoyés par le duc Louis d’Anjou pour procéder à la levée d’un fouage de 12 francs par feu, avant de jeter leurs cadavres dans des puits. La lettre de rémission qui leur est accordée [3] accuse même certains des émeutiers d’avoir mangé de la chair baptisée, les identifiant à des bêtes sauvages. Cette révolte s’appuie sur un très fort sentiment d’injustice, fondé sur l’impression que le lien social qui doit unir le roi à ses sujets est rompu. En effet, les exigences fiscales du duc d’Anjou ne sont plus ressenties comme de légitimes impositions, mais bien comme de véritables oppressions : c’est ce terme d’oppressions qu’utilisent Miguel de Verms et Bertrand Boysset lorsqu’ils s’interrogent sur les motivations des révoltés [4]. Ils rejoignent sur ce point Honoré Bovet lorsqu’il affirmait qu’un roi ne doit pas écouter ceux qui lui conseillent de « mettre imposicions ou tyranies sur ses hommes car ils veulent lui faire perdre le cueur de ses hommes et leur tollir lamour quilz ont de lui » [5]. La perception de l’impôt est ici déterminante : lorsque le peuple ne voit plus dans un fouage une imposition, mais une oppression ou une tyrannie, il est alors susceptible de basculer dans la révolte. Toutefois, plus encore que la révolte, c’est le châtiment de cette révolte par le pouvoir royal qui est le plus éclairant pour notre sujet : dès que la nouvelle de cette émeute est connue, le pape Clément VII charge Anglic Grimoard, cardinal d’Albano et frère d’Urbain V, d’intervenir auprès du roi Charles V pour l’inciter à la modération et lui demander d’être « piteux et misericors » [6]. On attend alors du roi qu’il laisse s’exprimer une émotion – hautement politique pour un roi de France – la pitié. Notons que la pitié est bien une émotion et non une vertu et qu’elle va plus loin dans le registre émotionnel que « la clémence et la générosité » que Christine de Pisan loue chez Charles V. Elle raconte, par exemple, quelle fut l’attitude de Charles V, alors dauphin, lorsqu’en 1358 il rentra dans Paris après l’épisode d’Étienne Marcel. À son passage, un garnement se mit à crier : « Par Dieu, se jen fusse creus, vous n’y fussiez ja entrez, mais, au fort, on y fera pou pour vous » et le dauphin intervint pour qu’il ne soit pas mis à mort. Dans ce cas, il s’agit de clémence et non de pitié, et d’une clémence visant à éviter une émotion dangereuse et subversive. En effet, l’attitude de Charles V s’explique parce que « la ville, qui par mauvaise exortacion estoit comme toute rebelle, se fust bien peue esmouvoir » [7]. La clémence découle donc ici de la prudence, tandis que la pitié doit résulter de l’émotion.
5En ce qui concerne Montpellier, ce n’est pas Charles V qui fut chargé de manifester cette émotion, mais son lieutenant en Languedoc, Louis d’Anjou. Le 20 janvier 1380, le duc fait son entrée dans la ville accompagné de 1 000 hommes d’armes ; il y est d’abord reçu par les représentants des corps institutionnels de la ville (officiers royaux, collèges, religieux, université) tous à genoux et criant à haute voix : « Miséricorde pour le peuple de Montpellier ! » ; ensuite venaient des enfants de moins de quatorze ans qui criaient aussi « Miséricorde », puis les consuls et le peuple, chacun avec une corde autour du cou, à genoux et criant encore « Miséricorde », et enfin dans les faubourgs les femmes de la ville criant toujours « Miséricorde ». Le 24 janvier, le duc d’Anjou rend sa sentence qui comportait, outre la suppression du consulat et une amende de 600 000 francs, 600 condamnations à mort. À la lecture de la sentence, les consuls de Montpellier « crioient et requéroient avec le dit peuple très humblement miséricorde » et le cardinal d’Albano et les autres prélats présents « prierent le dit duc de moult affectueusement que il eust pitié de ce peuple ». Le lendemain, en présence de l’université et d’un « très grant nombre de femmes et de petiz enfans, qui touz crioient misericorde » pour le peuple, le cardinal parla « adfin de miséricorde » et le duc d’Anjou adoucit la sentence, transformant la peine criminelle en peine civile et supprimant ainsi toute condamnation à mort [8]. Cette relation nous décrit un rite que Jean-Marie Moeglin a déjà mis en évidence à propos de l’épisode des bourgeois de Calais [9] et qu’il a pu définir ainsi : « Lorsque la majesté royale a été trop gravement offensée pour que son honneur ne puisse être restauré sans que les coupables reçoivent le juste châtiment de leurs fautes mais que d’autre part l’exécution réelle des coupables n’est pas […] envisageable, il existe une solution : les coupables reconnaissent eux-mêmes qu’ils ont mérité la mort en se soumettant à un rite humiliant d’exécution symbolique. En échange de quoi, ils ont la garantie d’avoir la vie sauve. Ce rite est un rite d’hamiscara ». C’est bien ce cérémonial que l’on voit à l’œuvre à Montpellier, mais il semble que l’on ait renforcé tout ce qui pouvait susciter la pitié du duc : la présence de femmes et d’enfants en très grand nombre et la répétition comme un leitmotiv du cri de « Miséricorde » ont pour but de faire naître la pitié chez le représentant du roi, pitié qui doit précéder la grâce. Ainsi, la fureur du peuple a rompu l’équilibre dans les relations entre la ville et le roi, et ce dernier ou son lieutenant sont en droit d’en tirer vengeance ; mais c’est par le biais de l’émotion suscitée et de la grâce qu’elle entraîne que la ville de Montpellier va être non seulement purifiée mais aussi réintégrée dans le jeu politique. Cette mise en scène conduit à poser l’ensemble de la population comme victime expiatoire à la vengeance du duc, pour mieux la désarmer et susciter ainsi la miséricorde. Néanmoins, il semble qu’un certain nombre de conditions soient nécessaires pour susciter la miséricorde du prince et l’inscrire comme arme politique. Ainsi, dans le cas de Montpellier, le recours à la miséricorde ne fonctionne que parce que la communauté dans son ensemble – consuls y compris – est considérée comme coupable et surtout parce que c’est la majesté royale qui a été offensée : la pitié est l’attribut politique exclusif du roi ou de son lieutenant et elle ne saurait être exercée ni par les consuls, ni par d’autres agents royaux. C’est ce qui explique que dans le cadre des luttes sociales où s’affrontent, au sein des villes méridionales les « gros » et les « menus », nul recours à la pitié n’est possible. Ainsi, la répression du meurtre des consuls à Béziers en 1382 est si sanglante qu’elle se traduit par quatre exécutions publiques et une centaine de pendaisons dont, chose pourtant inhabituelle, la pendaison d’une femme.
6Cette utilisation de la miséricorde comme arme politique est aussi ce qui structure les lettres de rémission : elles comportent toujours la formule nobis humiliter supplicavit, à laquelle le roi répond en octroyant sa grâce. Je ne citerai, dans ce registre, qu’un exemple : une habilitation à succéder pour les enfants de Pierre de Bré donnée en janvier 1384, par le duc de Berry, puis confirmée, par Charles VI. Pierre de Bré, l’un des principaux chefs du Tuchinat, était un chevalier qui appartenait sans doute à la même famille qu’Étienne Aubert, pape sous le nom d’Innocent VI, entre 1352 et 1362. Il s’illustra par le pillage des bagages du duc de Berry, avant d’être capturé et décapité pour crime de lèse-majesté. Il était marié à Jacqueline de Bruyère, dame d’Ayguesvives et de Capendu, dans la sénéchaussée de Carcassonne, et les époux avaient trois enfants âgés de moins de quinze ans. La condamnation de Pierre de Bré pour crime de lèse-majesté entraîna la confiscation de tous ses biens et rendit ses enfants inaptes à lui succéder, les contraignant à se poser comme suppliants. Le cas est évidemment assez rare dans les lettres de rémission, les enfants ou jeunes enfants ne représentant que 3,5 % des coupables des registres du Trésor des chartes [10], mais Claude Gauvard note que la jeunesse est considérée comme circonstance atténuante et que son évocation est souvent source de succès [11]. Ici, l’habilitation à succéder est accordée, parce que les enfants de Pierre de Bré seraient condamnés à être « mendicans requerans les aumosnes, pour laquelle chose de vivre devroient avoir dœil et de mourir devroient avoir joye si par nous ne leur estoit sur ce impartie nostre grâce et miséricorde » [12]. La requête adressée au prince met d’autant plus l’accent sur cette évocation de pauvres enfants nobles, réduits à la mendicité, que le crime en question – celui de lèse-majesté – fait partie des crimes les plus graves. La démarche adoptée ici par la veuve de Pierre de Bré semble bien répondre à cet impératif : émouvoir le prince. Le sentiment de pitié, que doit ressentir le roi, et l’émotion qu’il exprime alors en accordant sa grâce répondent à l’émotion qui a poussé le suppliant au crime. Car les lettres de rémission le disent abondamment, si le suppliant a agi ainsi, c’est qu’il a été mu de chaude cole ; de même, si les habitants de Clermont-l’Hérault se sont révoltés, c’est imprégnés « d’esprit malin » [13]. C’est bien une émotion qui, selon le schéma particulier des lettres de rémission, est à la naissance de l’acte qui retranche l’individu de la société et, en conséquence, c’est aussi une émotion – celle, réparatrice, de la miséricorde – qui permet de le réintégrer. Et ceci s’applique tant aux individus qu’aux communautés, lorsque la responsabilité de ces dernières est engagée dans une révolte.
7Toutefois, cette émotion du prince peut être institutionnalisée, ritualisée et surtout utilisée comme arme politique par les communautés du Languedoc. En effet, l’émeute ne semble pas exclure le recours au prince ou au roi. Au Puy, au moment même où la sédition va éclater, certains émeutiers s’écrient : « Allons trouver le duc [d’Anjou] ; il pourvoira à ce que nous ne soyons pas déshérités et à ce que nous ne mourrions pas de faim » [14], ce qui implique que le duc soit accessible à la pitié. Et si l’émotion ne le gagne pas en cette occasion, c’est que les émeutiers n’ont pas su mettre en place l’espace émotionnel qui permettrait à la pitié du prince de s’exprimer. En conséquence, la miséricorde qu’ils n’ont pas trouvée chez le duc d’Anjou, les Languedociens vont aller la chercher directement auprès du roi. Mais il convient tout d’abord de préciser ces notions parallèles de pitié et de miséricorde. La pitié est ce sentiment qui rend sensible aux malheurs et aux souffrances d’autrui et, a priori, le prince réserve sa pitié aux innocents. La pitié s’opposerait à la grâce, qui suppose une faute préalable, et à la miséricorde, cette dernière étant la pitié qui pousse à faire grâce à un coupable. Ainsi, les enfants de Montpellier demanderaient la miséricorde du duc d’Anjou, puisque la ville entière a été jugée coupable, tandis que les enfants de Pierre de Bré feraient appel à la pitié du duc de Berry, puisqu’ils sont considérés comme innocents des crimes de leur père. Pourtant la frontière entre la miséricorde et la pitié reste parfois floue : le pape n’a-t-il pas demandé à Charles V de se montrer « piteux et misericors » envers les habitants de Montpellier ? Et les lettres de rémission utilisent à la fois les formules « préférant miséricorde à rigueur de justice » et « préférant miséricorde et pitié à rigueur de justice ». Toutefois le terme de pitié n’est quasiment jamais utilisé seul pour expliquer les motivations royales de la rémission [15], sans doute parce que l’on n’éprouve de la pitié que pour les innocents.
8Et c’est sur ce ressort de la pitié que vont jouer les communautés languedociennes. À l’inverse des lettres de rémission qui mettent en avant la miséricorde du roi, certaines ordonnances royales s’appuient sur les termes de pitié et de compassion. En effet, les communautés languedociennes, capables de se regrouper et de mener une action concertée au niveau des trois sénéchaussées, sont conscientes que la pitié nécessite un recours direct à la personne royale : elles vont donc essayer d’opposer la pitié du roi aux exactions du prince. En décembre 1379, réunies en assemblée à Toulouse, elles décident d’envoyer à Paris des députés qui exposeront au roi la triste situation du Languedoc et demanderont le rappel du duc d’Anjou. Ce recours au roi est couronné de succès et donne lieu à l’ordonnance du 25 avril 1380 [16], qui prive le duc d’Anjou de sa lieutenance. Si la notion de pitié n’apparaît pas dans ce texte, elle figure par contre dans l’ordonnance donnée par Charles V, le 16 septembre 1380, à la veille de sa mort, et qui supprime l’ensemble des fouages. Cette abolition d’impôts est accordée par le roi, conscient que la pression fiscale subie par le royaume est à l’origine des récentes émeutes, « pour la pitié et compassion » [17] qu’il éprouve envers ses sujets. La pitié va ici de pair avec la compassion et témoigne également d’une incertitude morale quant à la légitimité de l’impôt [18]. La pitié du roi est une réponse à la pauvreté et à la misère de son peuple et l’on peut rappeler que la compassion est l’émotion éprouvée par celui qui souffre avec. Mais le roi ne répond à l’émotion de son peuple que lorsqu’elle est canalisée et qu’elle s’exprime par la voix des représentants institutionnels des communautés. En effet, entre l’émeute de Montpellier et l’ambassade des consuls languedociens, il n’est de différence que de forme : à la ville coupable, le roi répond par la miséricorde ; au pays innocent, par la pitié.
9Enfin, il peut arriver que « le roi, dans la rhétorique qu’il entretient avec ses sujets, aspire à l’effusion collective de ses sujets, en créant un corps mystique et réel entre lui et eux » [19] et ceci caractérise les entrées royales. Or, après ces dures années de contestation de l’autorité royale en Languedoc, la pacification morale et politique de la province ne fut pleinement réalisée qu’en 1389, à l’occasion du voyage de Charles VI. Les entrées de Charles VI permettent alors la construction d’un espace émotionnel et se déroulent selon un rituel qui est la réplique inversée de l’entrée du duc d’Anjou à Montpellier. Elles sont un moment symbolique de re-fondation qui permet d’instaurer une continuité dans l’exercice de la fonction royale, alors même qu’elles établissent une rupture claire et nette entre la lieutenance du duc de Berry et la reprise en main par le roi. Le point culminant de ce voyage se situe à Toulouse où le roi fit son entrée le 29 novembre 1389 – jour de la Saint-Saturnin – ce qui permettait de faire coïncider entrée royale et fête religieuse. Charles VI est accueilli dans la ville par les consuls, le clergé, l’université, les gens de métier et une multitude d’enfants qui crient : « Noël ! Vive le roi ! ». Ce cri de joie peut être entendu comme un lointain écho du cri de miséricorde que d’autres enfants firent retentir à Montpellier en 1379. Certes, ces manifestations d’allégresse s’expriment dans le cadre d’un rituel politique dont la forme commence à être strictement définie, celui des entrées royales [20], mais Charles VI plaça son entrée à Toulouse sous le signe de la paix et de la réconciliation du roi avec ses sujets. Cabaret d’Oronville mentionne que le roi séjourna, pendant un mois à Toulouse, afin de « terminer les querelles du pays » et qu’il fit crier que « quiconque se sentirait être forfait, il lui ferait droit et raison, et pour cette cause était-il venu au pays ; et fut cette parole bien prise en gré de toutes gens qui dirent : Bien soit venu le roi » [21]. Bien plus sans doute que les cris de joie rituels qui retentirent lors de l’entrée de Charles VI, c’est cet unanime murmure d’approbation de la population languedocienne qui trahit l’émotion recherchée et suscitée par le roi. Le séjour de Charles VI fut aussi l’occasion pour les capitouls et autres consuls du Languedoc de présenter au roi un certain nombre de requêtes, dont la liquidation des arrérages de dettes, accordée par le roi de retour à Paris. Ce document précise que les consuls du Languedoc ont exposé au roi que, à cause des fouages et des diverses impositions, les habitants du Languedoc sont « venus a grant povreté misère et mendicité que ilz nont de quoy vivre » ; le roi accède alors à leur requête, « ayans pitié et compassion des dis povres exposants pour consideration des choses dessus dictes et de la bonne et vraye amour et obéissance quilz ont tousjours eue a nos predecesseurs Roys de France et a nous » [22]. Là encore, le roi laisse libre cours à sa pitié mais cette dernière semble conditionnée par l’obéissance et l’amour de ses sujets. Toutefois, il semble que l’on se situe ici à un moment crucial de l’évolution des rapports entre le roi et ses sujets languedociens : le voyage de Charles VI entérine la normalisation de ces rapports et le passage de relations fondées sur l’émotion à des relations fondées sur le droit et la raison.
10Il apparaît donc que l’émotion du roi répond à celle de ses sujets. De ce point de vue, on peut rapprocher les révoltes populaires des doléances des consuls méridionaux, en ce sens qu’elles ont pour but de solliciter l’émotion du roi. Ces deux manifestations – aussi différentes soient-elles dans leurs formes – résonnent comme un appel au roi et ce dernier ne peut y rester indifférent. La réponse du roi à ces appels se situe d’ailleurs dans le registre de l’émotion : miséricorde face aux coupables, pitié face aux innocents. Mais pour que l’émotion royale puisse trouver un champ d’application, il convient que les Languedociens se composent un personnage de suppliant digne de l’attention du roi. Émeutiers comme consuls ne sont rien d’autre, au regard du roi, que des suppliants et les suppliques prennent toujours la forme de supplications. A contrario, ceux qui ne peuvent ou ne savent se servir de cette arme politique, ceux qui ne maîtrisent ni le langage, ni les gestes d’une soumission mise en scène par et pour le pouvoir royal, ceux-là sont exclus de la miséricorde ou de la pitié royale ; et c’est bien ce qui arrive aux Tuchins, inaptes à créer un espace émotionnel avec le roi. Et pourtant, l’on ne saurait conclure trop hâtivement à l’inutilité des révoltes languedociennes. Les émeutes urbaines comme le mouvement des Tuchins sont, sans doute, vouées à l’échec ; toutefois, elles incitent le pouvoir royal à réagir et les communautés languedociennes jouent sur le double registre de cette émotion – émotion populaire, émotion du roi – et parviennent par le jeu des doléances et de la pitié à réintégrer la révolte dans la sphère politique. C’est alors dans la modification des relations entre le roi et ses sujets qu’il faudrait voir la principale réussite des mouvements languedociens. La capacité à émouvoir le roi deviendrait ainsi ce qui permet de transformer l’échec d’une révolte en réussite politique : sans l’émeute de Montpellier et le recours direct au roi qui s’ensuivit, le rappel du duc d’Anjou n’aurait sans doute pas eu lieu ; de même, sans la révolte des Tuchins et le nécessaire voyage de Charles VI en Languedoc qui en est la conséquence, le rappel du duc de Berry ne se serait pas produit.