Préface
- Par Claude Gauvard
Pages 9 à 11
Citer cet article
- GAUVARD, Claude,
- Gauvard, Claude.
https://doi.org/10.3917/hyp.001.0009
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- Gauvard, Claude.
- GAUVARD, Claude,
https://doi.org/10.3917/hyp.001.0009
1Les différentes séances de l’École doctorale d’Histoire, qu’elles soient organisées par les doctorants eux-mêmes ou par les enseignants qui les encadrent, frappent cette année par leur grande homogénéité : sous des formes diverses, il s’agit d’histoire politique, ce qui signifie que, quelle que soit la période considérée, le thème est à la mode. Est-ce un phénomène de génération, le fruit d’une école historique française qui n’aurait plus honte de dire et d’écrire qu’elle ne considère plus la sphère du politique comme l’épiphénomène des grands bouleversements économiques et sociaux ? Cette vision serait trop simple, qui consisterait à penser que l’histoire politique se nourrit des défaillances réelles ou supposées de l’histoire économique ou sociale. Les interrogations et les résultats auxquels aboutissent les doctorants montrent plutôt que les questions qu’ils se posent ont changé l’approche du politique. Certes, au cœur du débat se profilent les événements et les hommes, et au premier rang ceux qui, par leurs responsabilités, agissent sur le cours de l’Histoire, grands hommes ou groupes socio-politiques à qui on a donné le nom commode d’élites. Mais la façon de cerner leur supériorité a changé. Dans la biographie d’un homme, il est aussi important de cerner la part de ses actes et de ses intentions que l’image qu’il donne à voir et que lui donnent les contemporains, puis, après eux, les historiens. On est convaincu que Richelieu ou Henri IV sont aussi influents par la réalité de leur vie que par la légende qu’ils ont fait naître. Cette constatation revient à montrer que l’histoire politique ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur la place qu’occupe l’opinion publique dans l’Histoire.
2Certes, ces grands hommes jouent de l’opinion, ils peuvent même la manipuler par le biais d’une propagande bien orchestrée. Certes, les élites ne laissent guère de marge à l’expression du peuple. Mais le rapport établi entre les détenteurs du pouvoir et les autres est plus subtil qu’il n’y paraît. La journée consacrée à La rumeur, organisée par Jean-Marie Bertrand et Pauline Schmitt, le montre bien. Sa publication s’imposait ici, étant donné les résonances que ce thème entretient avec les autres séances de l’École doctorale. Car cette parole qui vole vient le plus souvent du bas, des fonds, de la voix non-officielle de ceux qui ont besoin, à un moment donné, de s’exprimer en dehors des cadres pré-établis. La rumeur échappe aux assemblées, aux lois, aux cadres rigides de l’État. Est-elle pour autant totalement libre de ses mouvements ? Son expression structurée par des normes plus ou moins implicites en fait un langage politique, mais il a la particularité de venir buter sur le pouvoir en place et de s’exprimer, face à lui, comme une requête plus ou moins confuse, voire d’amorcer la menace d’une rébellion. Il apparaît donc qu’un mouvement, qu’on peut considérer comme dialectique, existe entre le bas et le haut de l’échelle politique. Cette opinion publique, aux contours sociaux flous, pèse sur le pouvoir, mais elle peut se nourrir des fantasmes relatifs à l’exercice du pouvoir.
3Qu’est-ce que le pouvoir ? L’interrogation court en filigrane dans ces recherches de jeunes historiens qui n’ont pas peur de remettre les concepts à leur juste place. Il n’y a ni Paix, ni Guerre, ni Majesté, ni État, et à peine d’Institution. Toutes ces notions sont en devenir, avec leurs zones d’éclat et d’ombre, d’avancées et de repentirs. La doctrine en sort pulvérisée, ou plus exactement remise à sa juste place, au rang des idées et des idéaux, un viatique nécessaire pour l’Homme. Mais ce sont des hommes, en chair et en os, qui négocient, et pas seulement lors des manifestations officielles. Les hommes de l’ombre agissent puissamment et il est significatif que Raymond Aubrac, qui nous a fait l’honneur d’apporter son témoignage, ait été à la fois l’homme de la Résistance et celui des négociations secrètes au Vietnam. Loin d’être indigne, cette part d’ombre est nécessaire à un pouvoir que l’absolu imaginaire et réel de sa tâche expose et fragilise en l’isolant. Elle a aussi ses rituels et ses codes et, même si elle s’accommode du secret, elle obéit à la déontologie que nécessite tout service public. Dans ces conditions, il était logique de terminer en s’interrogeant sur « Ces obscurs fondements du pouvoir », pour réfléchir aux composantes de cette opacité. La leçon est simple : toute prise de décision résulte d’une course d’obstacles où s’entremêlent le temps et l’argent. Les hommes en font leur miel, sans que le scandale soit pour autant au cœur de l’action. Ceux que les historiens anglo-saxons appellent les courtiers du pouvoir, powerbrokers, sont d’indispensables relais pour que se prennent les décisions. À ce jeu, ils s’enrichissent ou se brûlent les ailes, fondent des lignées de serviteurs de l’État ou se heurtent aux sanctions de la justice. Le phénomène gagne à avoir été étudié sur la longue durée. Les périodes anciennes et médiévales permettent d’éclairer celles que nous vivons. Non qu’elles préparent à une fin dernière, qui serait celle de l’Histoire au présent. Le fonctionnement de l’École doctorale, en brisant les chaînes chronologiques pour mieux réfléchir sur les outils et sur les buts de l’historien, récuse cette histoire déterministe que sous-tendrait l’idée d’une avancée ou d’un progrès. Les périodes anciennes et médiévales, avec leurs rituels bien marqués, du baiser et du vin partagé, de la supplication ou de la requête, voire de la révolte, y compris quand il s’agit des actions de l’ombre, découpent à cru les fonctionnements du pouvoir, comme des modèles. Ainsi, et pour revenir au point de départ de cette brève introduction, se profile une histoire renouvelée du politique, conçue finalement comme une histoire complexe d’où émerge cette vertu qu’est l’obéissance.
4Les doctorants, qui s’engagent dans l’aventure comparée sans perdre de vue la spécificité chronologique de leur recherche, ont la gentillesse de dire combien ils ont appris de ces séances, par la rigueur de la réflexion et l’ouverture qui leur sont offertes. Ils ont pu y côtoyer des historiens prestigieux et ils ont le privilège, dans cette publication, d’inscrire leur nom aux côtés des leurs. Des stages sont venus, comme chaque année, compléter la formation de ces jeunes chercheurs, en particulier dans le domaine informatique, sous la responsabilité de Giulio Romero. Le site de l’École doctorale est de plus en plus fréquemment consulté. Christine Ducourtieux l’a réalisé et elle en poursuit avec enthousiasme la remise à jour. Le secrétariat qu’assure Suzanne Gaudens permet une meilleure coordination des activités. Enfin, sans l’efficacité d’Élisabeth Mornet aux Publications de la Sorbonne, l’effort que manifeste le Conseil scientifique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en subventionnant la parution de la revue Hypothèses, malheureusement trop confidentielle, ne pourrait pas être suivi d’effets. Mes remerciements vont donc à tous ceux qui ont fait en sorte que ces échanges intellectuels aient été possibles et, à leur contact, meilleurs.