La logique troublante de Poutine
- Par Alexandre Dorna
- et Jacques Sardes
Pages 21 à 27
Citer cet article
- DORNA, Alexandre
- et SARDES, Jacques,
- Dorna, Alexandre.
- et al.
- Dorna, A.
- et Sardes, J.
https://doi.org/10.3917/huma.335.0021
Citer cet article
- Dorna, A.
- et Sardes, J.
- Dorna, Alexandre.
- et al.
- DORNA, Alexandre
- et SARDES, Jacques,
https://doi.org/10.3917/huma.335.0021
1 Cet article écrit sous pseudonyme a été publié dans le n° 309 d’Humanisme à la fin 2015, tandis qu’un conflit avait éclaté un an plus tôt entre l’Ukraine d’une part et des séparatistes pro-russes et la Russie d’autre part. Alexandre Dorna, ancien rédacteur en chef de cette revue, spécialiste de psychologie politique, décédé il y a peu, y abordait avec une acuité troublante la question d’un Poutine complexe qui cherche sa « revanche patriotique » dans une société russe encore marquée par l’ère soviétique. « Poutine incarne l’homme russe providentiel, prudent et méthodique, un leader charismatique en attente du moment extraordinaire qui lui permettra de réaliser sa politique », cette seule phrase du texte suffit à indiquer combien clairvoyante était la thèse de Alexandre Dorna. Cette réflexion inaugure une nouvelle rubrique, « Pro fanum » (devant le temple), parce qu’il n’y a, au fond, guère qu’une simple porte pour séparer du dehors les francs-maçons au travail.
2 Le politologue André Siegfried disait qu’il y a dans la psychologie des peuples un fond qui se retrouve toujours. Ainsi de la Russie de Vladimir Poutine. Ce dernier fascine et fait peur. Pour l’univers médiatique, il se trouve au centre de la question russe. L’image psychologique qu’on donne de lui est celle d’un homme hypercontrôlé, glacé, calculateur, doué d’une grande intelligence stratégique – capable de jouer plusieurs coups d’avance. Un personnage impénétrable et complexe, peu visible et distant, un animal politique à sang froid. Personnalité troublante. Quels mécanismes sous-tendent donc l’activité et l’image du dirigeant russe ?
3 Vue de loin, la carrière de Poutine est fulgurante. Le 7 mai 2000, il est élu président après une campagne controversée. Depuis qu’il occupe le pouvoir, directement ou par l’intermédiaire de Dimitri Medvedev dont il fut le premier ministre de 2008 à 2012, il mène, sur fond de discours conquérant annonçant le retour de la Grande Russie, une politique d’autorité : lancement de réformes d’envergure, redressement de l’économie nationale, concentration des pouvoirs présidentiels…
4 Malgré les critiques suscitées par son autoritarisme, Poutine jouit d’une incontestable popularité, obtenue en particulier par sa conduite de la guerre en Tchétchénie, et par la lutte contre le pouvoir des oligarques qui avaient prospéré sous le règne de Boris Eltsine. La prise de contrôle progressive de l’État sur l’information de masse lui permet de diffuser une doctrine dont le caractère nationaliste et conservateur neutralise la tentative libérale de ses adversaires.
5 Le redressement économique assure la Russie d’un nouvel équilibre, permettant à son président de souffler le froid et le chaud sur la scène internationale et de s’offrir une sorte de revanche patriotique, au point que les relations entre la Russie et les États-Unis n’ont jamais été aussi tendues depuis la fin de la Guerre froide. Nostalgie de l’affrontement Est-Ouest ou retour sur la scène géostratégique de la « grande Russie », notons la reprise des vols stratégiques de bombardiers en Europe et l’augmentation significative des patrouilles de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dans le monde.
6 En conséquence, Poutine représente un casse-tête pour les ambitions politiques des États-Unis et de l’OTAN en Europe. Il est devenu un rival de taille, développant une stratégie confuse et réinventant une doctrine dont les composantes tactiques restent difficiles à saisir. Reste qu’on lui impute un projet impérial destiné à rendre à la Russie son rang de grande puissance.
Les années de formation et l’héritage culturel
7 Tout est en place pour forger, avec le secours des médias russes et mondiaux, l’image d’un homme fort, habile et machiavélique. L’étude prédictive de l’homme d’État, dans une perspective psychologique, s’impose donc. Toutefois, les vieilles théories psychologiques bâties sur des analyses de la personnalité ne se révèlent pas heuristique. La dernière tentative en la matière, réalisée par le Pentagone, a consisté à attribuer à Poutine une forme d’autisme (le syndrome d’Asperger), qui l’obligerait à exercer un « autocontrôle maximal » dans ses relation publiques. L’auscultation du « dedans » serait ainsi la principale source explicative du comportement des leaders politiques. En réalité, ces observations – qui ne relèvent nullement de la psychologie politique – alimentent les bruits de couloirs et les préjugés sur Poutine repris par les journalistes.
8 C’est pourtant l’étude du « dehors » qui peut fournir les clefs les plus importantes : origines, milieu culturel, proches, formation, personnes influentes de son entourage (maîtres, amis, conseillers), réussites, échecs…
9 Aussi avons-nous l’impression que Poutine, dans ses années de formation professionnelle, intellectuelle et émotionnelle, a partagé les croyances cardinales de la société soviétique et cru au modèle de l’homme soviétique. Il n’a pas, certainement, aujourd’hui, les mêmes convictions politiques mais l’essentiel de ces valeurs se retrouve, ici et là, dans ses gestes et discours. L’histoire de la société russe entretient des limites très ambiguës entre l’état de guerre et l’état de paix. La tradition russe se prolonge dans la politique soviétique inspirée par une discipline militaire et un sens moral (ou religieux) collectif assez ferme, ce qui lui donne une certaine supériorité stratégique.
10 D’ailleurs, Poutine n’est-il pas un beau produit intellectuel des sciences politiques de l’Université de Leningrad et de l’école des services de renseignements du KGB ? Peut-on penser que tout ce passé serait devenu inutile ?
11 Ainsi, les historiens remarquent dans les discours de Poutine que, si tout retour sur un passé proche est interdit, en revanche, le passé est dans sa tête et son cœur.
12 Non sans arguments, le psychologue Gordon W. Allport (1897-1967) a bien montré que les motivations des leaders ne peuvent qu’exprimer la nature complète des hommes de leur époque. « L’étiquetage » n’est pas un « outil d’analyse » pour se faire une bonne idée de la personnalité d’un sujet. En revanche, pour comprendre la psychologie d’un leader, un regard à 360 degrés est nécessaire, afin de saisir le maximum d’éléments composant la situation, la structure socioculturelle, l’environnement humain et la société dans laquelle la personne évolue.
13 Faut-il rappeler que la société russe est un mélange singulier de tradition et de modernité ? Elle est l’héritière d’une vieille conception de l’autorité avec ses propres légendes politiques tsaristes ou soviétiques : Alexandre Nevski, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Lénine et Staline. L’âme russe reste toujours gouvernée par des figures qui frôlent le chaos et la gaieté factice. Le peuple russe a-t-il besoin d’un homme fort ? C’est encore le cas avec Vladimir : un prénom d’origine slave qui dérive de l’ancien slavon et signifie, littéralement, « diriger d’une main de fer ».
Doctrine et positionnement idéologique
14 Par ailleurs, l’entourage, la posture et la doctrine de Poutine se caractérisent par un sursaut nationaliste, une certaine nostalgie de l’empire tsariste et soviétique, la crainte de tomber à nouveau dans le chaos révolutionnaire et de subir le déclin et la dépendance extérieure, mais aussi l’espoir de construire une nouvelle idée de la société russe, une sorte de synthèse nouvelle faite de panslavisme et de rapprochement avec l’église orthodoxe. On observe, dans les discours, le retour des anciens théoriciens russes, toutes tendances confondues (Berdiaev, Herzen, Leontiev ou le sulfureux Ilyine), sans oublier l’influence de la formation philosophique soviétique (Hegel et Marx). Enfin, Vladimir Poutine, quoique capitaliste, n’est un libéral ni sur le plan économique, ni sur le plan politique.
Un nouveau paradigme géopolitique : l’eurasisme
15 Certains intellectuels russes posent la question de l’eurasisme. Une erreur courante des occidentaux est de croire que la culture philosophique russe avait complètement disparu sous le régime de Staline et de ses épigones. Rien d’étrange à ce que Poutine cite parfois Lev Goumilev (1912-1992), représentant de la théorie eurasiste durant la période soviétique, une doctrine géopolitique qui considère l’ensemble formé par la Russie et ses voisins proches, slaves, roumains, grecs ou musulmans, comme une « entité continentale », comme un espace intermédiaire entre l’Europe et l’Asie.
16 Cette doctrine a été conçue au début des années 1920 avant de tomber dans l’oubli. Depuis la fin de l’URSS, elle a été relancée, parfois sous le nom de néoeurasisme, par le philosophe et géopoliticien A. Douguine dont on dit qu’il est « l’homme qui murmure à l’oreille de Poutine ». C’est un ultranationaliste dont l’idéologie « rouge-brune » vise à créer un empire eurasien. Ainsi est-il devenu un propagandiste du régime auprès de mouvements nationalistes européens comme le Front national en France.
17 L’eurasisme est assez répandu en Russie et dans « l’étranger proche » (principalement dans les républiques musulmanes anciennement soviétiques : Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizistan), dans certains pays d’Europe (les partis pro-russes d’Ukraine ou de Moldavie), mais aussi en Turquie, en Arménie, en Iran ou chez les anti-Talibans d’Afghanistan.
18 L’ère Poutine bascule dans un nouveau paradigme mondial où la géopolitique de l’identité nationale est primordiale. Un cadre idéologique (sans marxisme ni libéralisme) est ainsi en train de se répandre à l’intérieur et l’extérieur de la Russie, qui permet par exemple d’interpréter l’annexion de la Crimée comme le refus de la tentative par les forces pro-occidentales de séparer l’Ukraine de la zone d’influence russe pour isoler la Fédération de Russie.
19 La stratégie de Poutine consiste en une posture pragmatique économicocentriste. Il ne propose pas de doctrine alternative au capitalisme financier global. Bref, Poutine incarne l’homme russe providentiel, prudent et méthodique, un leader charismatique en attente du moment extraordinaire qui lui permettra de réaliser sa politique.
Les tensions anciennes : slavophiles vs occidentaux
20 La pensée de Poutine et de son entourage intellectuel semble pousser à un retour aux choses politiques. Or, paradoxalement, la politique entretient des rapports étroits avec la domination et simultanément n’existe qu’en tant qu’elle se sépare de la domination, dans un geste de rupture et d’opposition où la réactivation de la philosophie politique conduit à accepter que l’état d’exception soit la règle.
21 La politique de Poutine fait renaître de ses cendres les vieilles tensions idéologiques de la Russie. Leur réactivation dans les polémiques actuelles éclaire la nature profonde de la question russe. Il est difficile de définir la tendance occidentaliste au sens qu’a pris ce mot en Russie. Or, dès ses premières manifestations, au 18e siècle, c’est l’orientation des intellectuels qui reconnaissent la nécessaire intégration de la spiritualité russe au sein de l’Europe occidentale – partie indissociable d’un même tout historique et culturel. C’est une vision universaliste et chrétienne.
22 Dans la psychologie politique des peuples, un fond constant se retrouve toujours, écrivions-nous plus haut. L’idée de « psychologie des peuples » a été forgée par Wilhelm Wundt et Arnold Lazarus ; elle est présente en France notamment dans les travaux d’Alfred Fouillée, dont l’Esquisse psychologique des peuples européens (1903) contient un important chapitre sur le caractère du peuple russe. Ces recherches ont été reprises de nos jours sous l’expression « mentalité russe ».
23 Cette idée « d’âme russe » est très présente dans la littérature mais sous d’autres appellations, se retrouve également dans les réflexions philosophiques et politiques. C’est « l’esprit russe » qui trouve son origine dans Hegel et la notion de principe « mystérieux » ou « d’élément substantiel ». Parallèlement, on entend par esprit russe à la fois l’esprit humain universel du christianisme orthodoxe et la négation de l’esprit occidental.
24 Qu’est-ce que « l’âme russe » ? Question épineuse ! Les stéréotypes nationaux soulignent, dans le caractère de différentes populations, un ou deux traits généraux. Comment pourrait-on dépeindre les Russes en quelques mots ? Beaucoup s’étonnent de la générosité et du sentimentalisme des Russes, de leur mélange d’affliction et de mélancolie et aussi de leur manque de sens des responsabilités et d’esprit pratique.
25 Les occidentalistes représentent un mouvement social et antiféodal des années 40 du 19e siècle. Les salons littéraires de Moscou étaient la base d’organisation des occidentalistes. L’écrivain Tourgueniev faisait partie des occidentalistes. Leur idéologie consistait à rejeter le servage féodal et ses implications dans l’économie, la politique et la culture ; ils exigeaient des réformes socio-économiques selon le modèle européen, proches des idées socialistes. Ils jugeaient possible d’établir un régime démocratique et bourgeois par des moyens pacifiques, de former l’opinion publique et d’obliger la monarchie à faire des réformes grâce à l’éducation et à la persuasion politique. Les occidentalistes étaient favorables au dépassement du retard socio-économique de la Russie en s’inspirant de l’expérience européenne, au lieu de s’appuyer sur des éléments culturels particuliers (proposés par les slavophiles). Ils articulaient les points communs de l’essor culturel et historique de la Russie et de l’Occident, plutôt que d’en souligner les différences. Le développement du capitalisme en Russie favorisera la cristallisation des idées politiques occidentalistes dont certaines deviendront la social-démocratie et d’autre les tendances nationalistes.
Peut-on conclure ?
26 En réalité, dans ce débat philosophique et politique, ce qui est en jeu et ce qui provoque un retournement idéologique, c’est la critique du nationalisme, le nationalisme se définissant comme le refus de concéder aux autres peuples le droit de chercher ce que l’on réclame pour son propre peuple : la grandeur et une vraie prééminence. Certes, on ajoute : pour le bien du peuple.
27 Mais, le nationaliste est-il un patriote ? Ou est-il un autoritaire sectaire ?
28 Au fond, c’est bien dans le domaine de la politique étrangère que l’actualisation de ce vieux contentieux se fait jour. Le contexte surdétermine la position politique. Une phrase de Lénine prononcée en 1922 résume la position actuelle de Poutine : « Isoler l’Europe des États-Unis, afin de mieux diviser les Européens. »
29 Pour ce faire, le conflit en Ukraine est un bon exemple. Les raisons profondes en sont à la fois politiques et théologiques car la religion aussi sépare pro-russes et pro-ukrainiens. Or Berdiaev, dans son essai d’éthique paradoxale écrit : « La conscience morale du nationalisme débuta par la question divine : “ Caïn, qu’as-tu fait de ton frère Abel ?” ; elle s’achèvera par cette autre question : “Abel, qu’as-tu fait de ton frère Caïn ?” ».
Éléments Bibliographiques
- • Nicolas Berdiaev, Les sources et le sens du communisme russe, Paris, Gallimard, 1937, 1963.
- • Gordon Willard Allport, Personality : A psychological interpretation, New York, Holt, Rinehart, & Winston, 1937.
- • Alexandre Douguine, La quatrième théorie politique, Paris, Ars Magna, 2012.
- • Alexandre Dorna, Faut-il avoir peur de l’homme providentiel ? Paris, Breal, 2014.
- • Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Paris, Solin/ Actes Sud, 2015.