Pour Bertrand Levergeois (1957-2022)
- Par Samuël Tomei
Pages 18 à 20
Citer cet article
- TOMEI, Samuël,
- Tomei, Samuël.
- Tomei, S.
https://doi.org/10.3917/huma.335.0018
Citer cet article
- Tomei, S.
- Tomei, Samuël.
- TOMEI, Samuël,
https://doi.org/10.3917/huma.335.0018
1 Parce qu’il en maîtrisait l’art comme personne, sa conversation vous élevait au-dessus de vous-même. Il maniait l’ironie dans tout son registre, du fin mot au trait cinglant, et ses dons d’imitateur dénotaient un sens de l’observation au laser. Homme d’esprit virtuose, il surprenait toujours son interlocuteur prêt à être déstabilisé dans un éclat de rire. Et s’il eût fait fureur dans les meilleurs salons, il y eût vite étouffé ; son intelligence avait besoin du grand air et, humaniste, il la nourrissait de tout ; son érudition était assez vaste et sûre pour se dispenser de toute ostentation. Expansif, il n’en était pas moins pudique.
2 Bertrand Levergeois, qui vient de mourir d’un cancer foudroyant à Milan, où il s’était récemment installé avec sa femme Claire Frédric, laisse une œuvre importante, suivant le précepte de Jacques Le Goff selon lequel il fallait combiner étendue, espace et profondeur – il est l’auteur d’une thèse sur l’Encyclopédisme de la Renaissance, de fait une carte de visite…
3 Sa biographie de Giordano Bruno (Fayard, 1995), ou « comment choisir le refus », disait-il, fait référence. Or si Bruno a été le modèle des libres-penseurs, des francs-maçons du 19e siècle, Bertrand Levergeois, par sa manière de choisir ses refus, d’échapper non pas seulement à tout dogme mais, ce qui est moins aisé, à tout conformisme sans que le pas de côté relève de l’esprit de système, en était le meilleur disciple. Il en a traduit et commenté plusieurs œuvres : L’infini, l’univers et les mondes, L’Expulsion de la bête triomphante, La Cabale du cheval Pégase. Le Fléau des Princes, l’Arétin, en marge des humanistes de la Renaissance « et des pédants qu’il ridiculise », ne pouvait à son tour que l’intéresser et c’est un bel essai biographique qu’il a publié sur « l’insolence du plaisir » du Divino (Fayard, 1999). Remontant plus loin dans le temps, il a traduit le Tesoretto (Le Petit Trésor, Michel de Maule, 1997) de Brunetto Latini, l’un des deux maîtres de Dante, avec Virgile.
4 Le Rinascimento, on s’en doute, n’épuise pas la curiosité de Bertrand Levergeois dont l’éclectisme n’est pas sans fil conducteur puisqu’il écrit un… Alphabet du refus, consacré à la figure singulière de Pasolini, « pédagogue de la subversion », qu’il fait revivre grâce à des citations jusque lors inédites en français (Félin, 2005) ; Pasolini qui se sentait lié au grand poète (et franc-maçon) Giovanni Pascoli « presque par une fraternité humaine » ; Bertrand Levergeois en a donné, pour la première fois en français, Il fanciullino (Le Petit enfant, Michel de Maule, 2004). À l’heure de la pandémie, la poésie a pris pour notre ami un relief particulier, voyant dans celle de Chandra Candiani « une anti-parenthèse », ajoutant : « Cette permanence dans l’écoute défie le Mal, faisant du silence une chose vive. » (Fyinpaper, 6 décembre 2021).
5 Entre poésie et peinture, le cinéma de Fellini auquel il a consacré deux livres dont la première biographie en français du maître. À une culture cinématographique éblouissante, il convient d’ajouter une grande sensibilité à la peinture, dont témoigne, parmi ses derniers écrits, l’article consacré à l’exposition, à Milan, notamment d’œuvres de Claire Frédric. Après un plaidoyer pour le dessin, il y décrit les collages de l’artiste comme « des morceaux incandescents, fruit de l’éruption invasive de la photographie. Absent, le dessin laisse la place à une peinture de papiers collés, à un assemblage convulsif où le volume se déploie en une illusion de sculpture ». (Fyinpaper, 3 septembre 2021)
6 Un tel parcours, pourtant seulement esquissé, ferait presque oublier qu’il a été haut fonctionnaire à l’ONU – traducteur –, en Suisse, en Thaïlande et aux États-Unis d’Amérique. Truculent, le récit de ses aventures bureaucratiques aurait mérité une prise de notes pour quelque satire et ses réflexions sur la langue internationale auraient pu faire l’objet d’un petit traité, lui qui défendait la langue française, la langue italienne et, bien sûr, la langue anglaise contre leur corruption par le globish.
7 Bertrand Levergeois a été initié au sein de la loge Shakespeare en 1989 et a fondé entre autres avec Charles Porset la loge Léonard de Vinci, en 1994, pour en devenir le vénérable maître de 2005 à 2008, atelier dont il est resté membre actif jusqu’à la fin.
8 Il a également été rédacteur en chef d’Humanisme de 2006 à 2008, avec des contributions sur Giordano Bruno, Shin Dong-huyk, Copernic, Garibaldi, Pessoa, sur l’occultisme… Il a mené de multiples entretiens et rédigé nombre de notes de lecture. Il a enfin coordonné les dossiers sur les États-Unis et sur ce qu’est une crise (2008, nos 280 et 281). Soucieux qu’Humanisme reste fidèle à son sous-titre de « revue des francs-maçons du Grand Orient de France », il rappelait que « c’est d’eux qu’elle dépend, c’est avec eux qu’elle s’écrit et c’est pour eux qu’elle s’extériorise ». Il avait relevé qu’en 1961, « une plume de la revue rendait hommage à Fellini pour avoir “ salué et imposé comme la seule valable, la solution maçonnique “ qui consiste à répandre cette parole d’espoir : «Il faut vivre au-dehors des passions, dans l’ordre qui est celui des œuvres d’art.» Puisse Humanisme s’en inspirer. » (n° 275, novembre 2006) On songe à la fin de son article sur l’œuvre de sa compagne de vie : « De la ligne du dessin à la ligne de la lumière, Claire Frédric nous offre son épiphanie. Elle revient à la cause de la perdition et rassure, redonnant foi et vigueur à la prophétie de Chesterton : “ Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement. “ »
9 C’est peu dire qu’avec Bertrand Levergeois la pensée libre perd une de ses plus belles figures, la maçonnerie un maillon de pur métal. La rédaction d’Humanisme s’associe de tout cœur à la douleur de Claire.