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Article de revue

L’amour d’un maître maçon

Pages 99 à 103

Citer cet article


  • Kriff, J.
(2017). L’amour d’un maître maçon. Humanisme, 315(2), 99-103. https://doi.org/10.3917/huma.315.0099.

  • Kriff, Jean.
« L’amour d’un maître maçon ». Humanisme, 2017/2 N° 315, 2017. p.99-103. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2017-2-page-99?lang=fr.

  • KRIFF, Jean,
2017. L’amour d’un maître maçon. Humanisme, 2017/2 N° 315, p.99-103. DOI : 10.3917/huma.315.0099. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2017-2-page-99?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.315.0099


La Roumanie, fille de la plus ancienne civilisation européenne, celle des Daces, latinisée par la treizième légion romaine de Trajan, vassalisée au cours des siècles par les Magyars, la Sublime Porte, l’empire des tzars, fut enchantée par ses tziganes indiens. C’est pourquoi, elle finit par élire Voltaire et la France pour y voir plus clair.
Comprendre la Roumanie ? Très difficile…

1C’est l’empereur Trajan qui romanisa la Dacie de 101 à 106. En attestent, les vestiges d’un pont de pierre sur le Danube, ouvrage de 14 mètres de large et de plus d’un kilomètre de long permettant à la treizième légion de passer au nord du Danube. L’une des plus anciennes civilisations européennes, celle des Daces, fermement encouragée, dès lors, à oublier sa propre langue, conserva néanmoins son monde de légendes en le mêlant au christianisme naissant, orthodoxe et romain.

Légende

2Meisterul Manole (le Maître maçon Manole). Neuf compagnons lui obéissent. Un Prince noir le charge de bâtir un monastère. Il se met à l’ouvrage mais chaque nuit, ce qui a été construit, s’écroule. Une nuit, pendant un rêve, il reçoit un message. L’ouvrage ne sera terminé que si la femme de l’un des dix maçons est emmurée vivante. Ce sera celle qui, au petit matin, portera de la nourriture à son mari. Evidemment, c’est la femme de Manole que le sort désigne.

3Pendant qu’il travaille au plus haut de la flèche du clocher pour terminer son œuvre, le Prince, soupçonneux et jaloux du futur bâtiment que Manole pourrait édifier, fait enlever les échafaudages : condamnant le maître maçon à mourir sur le faîtage. Au travers des murs il entend les plaintes de sa femme. Pour la rejoindre, il tente de concevoir des ailes pour voler jusqu’à elle mais il échoue et s’écrase sur le sol. Son brutal contact avec la terre le transmute miraculeusement en une source dont l’eau, pour l’éternité, saura rejoindre son épouse et l’aimer d’un amour devenu infrangible : métaphore de la véritable « eau de vie ».

4Cette histoire est l’adaptation d’une ancienne coutume de peuples dits indo-européens : le sacrifice d’une vie par son emmurement, sa « l’atomisation », dans le corps d’un bâtiment, donne à ce dernier l’âme de la victime, lui donne vie, en quelque sorte. Le « corps vivant de l’église » n’en est qu’une transposition. L’histoire est intéressante et nous pourrions trouver quelques ressemblances avec des légendes qui nous sont proches.

Maçonnerie

5En tout cas, pour cette raison ou une autre, la franc-maçonnerie fut accueillie avec bienveillance. Elle y apparut en 1734 à Galati en Moldavie puis à Iassy en Valachie, grâce à un frère florentin, Anton Marion del Chiaro, engagé comme secrétaire du Prince régnant et tuteur de ses enfants. Grâce à la culture française, pendant toute son histoire, mises à part les périodes de grande crise politique (Exemple : Antonescu ou Ceausescu), l’Ordre conservera son influence dans cette partie des Balkans.

6Les puissances occupantes, l’Autriche-Hongrie et la Russie lui furent plutôt favorables car dans les deux empires, les élites politiques et militaires pratiquaient les rituels maçonniques, d’ailleurs bien souvent en langue française.

7Quant aux Ottomans, ils fermèrent les yeux tant que cela favorisait le maintien de leurs intérêts.

8L’une de leurs méthodes de 1711 à 1821 fut d’instituer le « régime » des Phanariotes. Il s’agissait de grandes familles d’origine grecque, chrétiennes à la mode byzantine, vivant depuis des siècles dans le quartier du Phanar (à Istanbul) qui, par l’effet du commerce international, étaient en contact avec nombre de nations occidentales.

9La Sublime Porte choisissait parmi eux les plus doués pour en faire des diplomates et les princes régnants dont ils avaient besoin, particulièrement pour la Moldavie et pour la Valachie. Si certains ne s’intéressèrent qu’aux honneurs et à l’argent, d’autres, sitôt éloignés d’Istanbul, gourmands des parfums occidentaux, firent venir des pédagogues étrangers pour leurs enfants et envoyèrent les plus âgés dans les capitales culturelles européennes. Parmi ces précepteurs, citons le journaliste girondin Jean-Louis Carra qui ne se priva pas de sensibiliser l’entourage princier aux mouvements prérévolutionnaires français à travers les écrits de Voltaire, Florian et Chamfort. Plus tard, après l’Empire, les goûts du jour s’orientèrent sur Alphonse de Chateaubriand, Paul Louis Courrier, Alphonse de Lamartine, Eugène Sue, Alexandre Dumas. George Sand fut spécialement célébrée par d’impatients mouvements féministes de Transylvanie encore sous contrôle hongrois.

10La franc-maçonnerie se sentait en phase avec les désirs existentiels du peuple roumain : l’unification de sa langue et des deux principautés qui le composaient ; pour ce qui était de la Transylvanie, il faudrait encore attendre. L’initiation de nombreux francs-maçons, tant dans les principautés qu’à l’étranger, à Paris La Rose du Parfait Silence et à Bruxelles Etoile du Danube, amplifia leur influence. On peut créditer la franc maçonnerie de l’abolition du servage (dès 1748), de la sécularisation des biens du clergé (1868), de la libération des tziganes (1856), de l’octroi de la nationalité aux juifs (1878), de l’égalité reconnue des femmes et des hommes et enfin de l’unification nationale (1859) par l’élaboration d’une constitution instituant la Roumanie, royaume constitutionnel. Ce texte, bien rédigé, inspiré de celui de la Constitution Belge de 1831, permit au premier roi de Roumanie : Carol Ier – ancien officier prussien – de régner pendant 48 ans, montrant un jour libéral à l’extérieur, tout en favorisant à l’intérieur une Assemblée de 173 membres - tenue en mains par deux familles de boyards - dont quatre-vingt-trois d’entre eux étaient de grands propriétaires et soixante-deux, avocats d’affaires.

Conpendium d’histoire

11Le décès de Carol 1er, le 27 octobre 1914 décala de deux ans l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Russes. Malheureusement pour elle, le traité de Paix de Brest-Litovsk du 3 mars 1917 interrompit cette mutuelle collaboration. Lâchée par les Russes, l’armée roumaine, demanda un armistice le 9 décembre. Elle s’empressa de le rompre d’ailleurs, aussitôt que la défaite de son ex-adversaire fut reconnue et, profitant de sa faiblesse, occupa un maximum de territoires jusqu’alors sous contrôle saxon, souabe ou hongrois, convoités par elle depuis le siècle précèdent : le Banat, la Transylvanie, la Bucovine. Ce conflit sans commune mesure avec ce que dut supporter la France, lui coûta tout de même 330 000 victimes. Ce qui avait soudé l’âme roumaine avait sans doute été son goût partagé pour l’imaginaire et la métaphysique, heureusement enrichie d’un prodigieux sens de la dérision. Pourtant ce qui sut le mieux adoucir leurs frissons de douleur fut la musique, aussi indispensable que l’amour. Elle faisait oublier l’absence de pain et de liberté : musique folklorique, musique gitane ou tzigane, musique religieuse et finalement musique savante occidentale.

Musique

12Compte tenu de son histoire, la musique roumaine est toute singulière dans ses hora (qui se dansent) et ses doinè (qui se chantent sous forme de longues balades) où sont mêlés les modalités et les rythmes venus de Grèce et des maqams ottomans avec leur si curieux akak (rythme du boiteux) dont les couleurs et les techniques sont empruntées quelquefois aux arabes, parfois aux perses.

13De grande importance est aussi sa musique liturgique, construite à partir de motifs grecs orthodoxes, essentiellement modaux, imprégnés d’exhalaisons folkloriques toutes païennes, basées sur l’identification de chaque saison, elle est regroupée en un code qui lui est singulier: le typikon.

14Quant à la musique tzigane, elle fut apportée par les Rrom dès le XIVe siècle, des musiciens à la fois artisans venus d’Asie Centrale. Cette spécification - toujours actuelle - de leur dénomination indique qu’ils étaient et sont à différencier de toute influence suintant du Vatican. Rrom, ici, se traduit par « homme accompli », ayant fait souche dans sa communauté. Rien à voir avec le magister Romain. Réunis en taraf, petites formations orchestrales, ils ont été depuis toujours, et jusqu’aujourd’hui, utilisés par les communautés familiales lors des évènements importants (mariages, deuils) pour sonner du naï, du Kaval et du cymbalum.

15Mais, pour ce qui est de la musique classique occidentale, symphonique, de chambre ou d’opéra, il faut attendre le second quart du XIXe siècle pour que des musiciens suffisamment formés à Vienne ou à Paris, reviennent chez eux rivaliser d’écriture avec les œuvres étrangères habituellement jouées dans le peu de structures (théâtres, salles de concerts) que comptent alors, les Principautés.

16Le premier orchestre philharmonique fut créé à Bucarest en 1833, sous la direction de Ion Andrei Wachmann (1807-1863) connu pour plusieurs opéras :

17

  • En 1848, Michel le Brave à la veille de la bataille de Calugareni, illustrant une mémorable bataille moldave contre les Turcs.
  • Puis, inspirée par d’autres grandes batailles de libération, son œuvre Targu Neamt (La forteresse de Neamt), célébra un autre redoutable affrontement des Moldaves, cette fois, contre les Hongrois.

18Alexandre Flechtenmacher (1823-1898) fut un musicien influent. Nommé à la Direction du Conservatoire de Bucarest, il n’écrivit pas moins d’une cinquantaine d’œuvres théâtrales dont la première opérette roumaine féérique Baba Harca (Vieille Sorcière). Installé à Craiova, il y fit jouer ses œuvres par priorité : Le violoneux barbu, La fille de Cozia, Scara mateil (l’échelle du chat), la cornemuse du Diable. Notons que la cornemuse est aussi proprement roumaine qu’elle peut être bretonne ; la proximité des troupeaux de moutons n’étant pas pour rien dans la fabrication de cet instrument. Flechtenmacher fut choisi pour composer, à l’occasion de l’unification des deux principautés en 1859 : Hora Unirii (La Danse de l’Union)

19Eduard Caudella (1841-1924) se consacra à la recherche systématique sur les origines folkloriques de la musique roumaine. Il écrivit peu de musique symphonique mais une abondante musique de chambre et de nombreuses mélodies dont Chant d’Automne de Verlaine. Très attiré par la musique théâtrale, il composa 22 ouvrages lyriques dont un Faust, et dédia à son élève le plus prestigieux, George Enesco, son Concerto pour violon.

20Stan Golestan (1875-1956) fut un compositeur roumain, vivant en France. Venu faire ses études musicales à la Schola Cantorum auprès de Vincent d’Indy, Albert Roussel et Paul Dukas, il décida de rester à Paris. C’est là qu’il composa Dembowtza et Danses Roumaines (1902), Symphonie dans le style roumain (1910), Rhapsodie roumaine (1912). Il fut aussi critique musical au Figaro sous le nom de Stango ou Steg, et collabora aux entrées du Grand Larousse en ce qui concernait la musique en Roumanie.

21Citons encore George Stefanescu (1843-1925). Élève de Wachmann à Bucarest, d’Ambroise Thomans et d’Esprit Auber, à Paris. Il y écrivit sa 1ère symphonie, la plus jouée de ses œuvres aujourd’hui, car, dit-on, elle est la 1ère symphonie roumaine. Fondateur de plusieurs sociétés d’Opéra, il écrivit des œuvres pour le théâtre : Cometa en 1900, Petra en 1902. Il est donné comme l’initiateur de l’Opéra typiquement Roumain.

22Ciprian Porumbescu (1853-1883). Vie trop courte pour un talent aussi prodigieux. Né Moldave mais fervent nationaliste, opposé farouche à l’occupation autrichienne, il avait pourtant été élève à Vienne auprès d’Anton Bruckner. Son œuvre trop brève se modela dans un romantisme totalement assumé dont il sut exploiter les envoûtements avec puissance dans sa Rhapsodie Roumaine et avec une infinie douceur dans sa Balada pour piano et violon. Il lui fut commandé l’Hymne national moldave, devenu plus tard l’hymne national de Roumanie : Se al nostru steag e scrisse unir (Sur notre drapeau est écrit : union). Hélas récupéré par le Conducator, le « Danube de la pensée » pour vanter le socialisme à la Ceaucescu, il fut si galvaudé que l’on dut en changer.

George Enesco à trois ans.

Description de l'image par IA : Jeune garçon de trois ans jouant du violon, assis sur un banc.

George Enesco à trois ans.

23Enfin, que rajouter de nouveau sur celui dont des dizaines de livres ont chanté la gloire, celui dont Pablo Casals disait : « Enesco incarnait le plus étonnant génie musical depuis Mozart ». À l’image de Liszt qui, enfant, se passionna pour les musiciens tziganes, George Enesco, dès l’âge de quatre ans, exigea un violon pour leur ressembler. Un an plus tard, présenté à Eduard Caudella (voir plus haut), il refusa de jouer devant lui aussi longtemps que celui-ci n’aurait pas montré ce qu’il savait faire lui-même. À 11 ans il était à Vienne et à 14, à Paris. Mascotte des salons de dames : celui de Marguerite de Saint-Marceaux, de la princesse Marthe Bibesco, de la princesse de Brancovan, mère d’Anna de Noailles, de la milliardaire américaine Grace Whitney Hoff, il fut immédiatement reconnu et adopté par le Tout-Paris musical. Il voulut néanmoins revenir en Roumanie pour défendre le patrimoine musical roumain. Bien vite, ce fut le tour du monde, mais c’est de Paris qu’il quitta la terre le 4 mai 1955.

24Bien après la première guerre mondiale et même de la seconde, la Roumanie, pays de poésie, de mystères et de musique, a su encore offrir au monde de prodigieux interprètes : Maria Cebotari, Clara Haskill, Dinu Lipatti, Sergiu Celibidache, Gheorghe Zamfir et que dire de Paul Celan, Emil Cioran et Eugène Ionesco. Preuve que ni Zalmoxis, le Dieu des Daces, ni Manole le bâtisseur, ne l’ont jamais vraiment abandonnée.

25Quant au pont de Trajan, pour ce qu’il en reste !


Date de mise en ligne : 02/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.315.0099