Goddam Music
- Par Jean Kriff
Pages 102 à 107
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
https://doi.org/10.3917/huma.307.0102
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- KRIFF, Jean,
https://doi.org/10.3917/huma.307.0102
Une première vague britannique de 75 000 hommes débarqua à Boulogne le 12 août 1914. Ne fallait-il pas secourir la Belgique envahie ? Hélas, sans artillerie vraiment lourde, avec une intendance presque inexistante, des services ambulanciers anémiques, les old contemtibles (vieux misérables), ainsi baptisés par Guillaume II, s’engageaient dans de périlleuses actions. Mais, aguerris - ils venaient du Commonwealth -, ils se battirent de façon si glorieuse, que la population anglaise, dans son entier, salua leur bravoure.
1Car, pour trois raisons, la Couronne était alors un peu ébré-chée : de constants mouvements de grève, de violentes revendications de la part des suffragettes, une Irlande opposée à l’irrédentisme anglais.
2Grèves ? La concurrence des États-Unis et de l’Allemagne provoquant le déclin commercial de la Grande-Bretagne, le chômage explosait et le Labour Party y répondait par d’âpres mouvements sociaux.
3Suffragettes ? Les femmes, amplifiant leurs protestations émanci-patrices, réclamaient le droit de vote et l’égalité des salaires, bombe et couteau à la main. Elles firent notamment exploser la ligne télégraphique Glasgow-Londres, la façade de la toute nouvelle maison de Lloyd George, alors chancelier de l’Échiquier, et attaquèrent la National Gallery, où elles lacérèrent des chefs-d’œuvre.
4Irlande ? Le racisme anti-Irlandais reprenait de la vigueur. La chanson « It’s a long way to Tipperary », écrite en 1912, renferme encore aujourd’hui l’image caricaturale de la prétendue niaiserie des Irlandais, mais, à l’époque, cela sonnait de façon plus irritante. L’Irlande demandait une indépendance parlementaire — le Home Rule Bill — au pouvoir londonien. Les tergiversations s’enchaînèrent et, lorsque la Première Guerre mondiale éclata, le dossier fut remis au placard ; négligence coupable qui aboutit à une véritable guerre civile, avec, en 1916, des Pâques sanglantes qui firent plus de 300 morts à Dublin.
5Début 1915, embarqua une deuxième vague de tommies, menée par Kitchener, les pals battallions (bataillons de copains), puis enfin une troisième, qui, grâce à une conscription, inhabituelle en Grande-Bretagne, porta le nombre de soldats à trois millions sur le front ouest, la France. C’était parti pour 1 556 jours d’assassinats légaux : 950 000 morts et 1,5 million de blessés en seraient le prix payés pour le Royaume-Uni !
6Heureusement que la Goddam Music était là pour rapprocher les gens ! Légère, classique ou militaire, elle savait faire danser en cadence, chanter en mesure, marcher au pas ou pleurer à chaudes larmes : vertus thérapeutiques. D’ailleurs, les statistiques l’assuraient : grâce à elle, les blessures guérissaient plus vite. C’est qu’en 1914, en Angleterre, on ne dénombrait pas moins de 3 millions de pianos dans les familles. La joie, quoi !
L’organisation des musiciens
7En revanche, dès les premiers jours du conflit mondial, les grands théâtres fermèrent. Un exemple, Le Royal Opera House de Covent Garden fut transformé en garde-meubles. Conséquence : les musiciens qui, devenus chômeurs, n’étaient pas en âge de partir au combat durent faire face à une soudaine disette. Le comble : on tenta de les faire travailler gratuitement, « plutôt que de rien faire », afin de distraire les blessés, mais cela provoqua des diatribes dans la presse, qui incitèrent les artistes à s’organiser pour assurer leur défense. Trois associations firent preuve d’une grande efficacité pour mettre en place des mesures en adéquation : distraire les soldats, blessés ou non, verser un salaire aux artistes employés et venir en aide aux familles endeuillées. Leurs moyens financiers seraient les fruits de recettes et de souscriptions.
8La première : War Emergency Entertainments (Défense des artistes dans l’urgence). Isidore De Lara (en réalité, Isidore Cohen ; (1858-1935) en fut la cheville ouvrière. Chanteur international reconnu, il était devenu compositeur grâce aux leçons d’Edouard Lalo. Ses œuvres avaient été jouées à la Scala, à Covent Garden, au MET et à l’Opéra-Comique, mais c’est à l’Opéra Garnier de Monte-Carlo qu’elles avaient reçu l’accueil le plus chaleureux. En effet, la princesse de Monaco (née Alice Heine), protectrice des arts du Rocher, était devenue la maîtresse du bel Isidore.
9Hélas ! Le soir de la création de l’opéra Le Jongleur de Notre-Dame, de Jules Massenet, titre insidieusement évocateur des messes basses du palais, le prince Albert Ier, excédé, gratifia en public son épouse volage d’une magistrale giroflée à cinq feuilles. Le lendemain, la princesse avait quitté Monaco, pour s’installer à l’hôtel Claridge’s de Londres. C’est précisément là — voyez le hasard — que furent présentés les premiers concerts de la War Emergency Entertainments. Bien acceptés, ils firent s’ouvrir les portes des autres palaces londoniens jusqu’à la fin de la guerre.
10Pendant ces concerts, de musique plutôt néoclassique avant la lettre, délibérément tonale, De Lara, à l’instigation de la princesse, mêla des œuvres inhabituelles, inspirées des nouvelles tendances allemandes, autrichiennes, prodromes de la seconde École de Vienne. Des œuvres de jeunes compositeurs tels que Frank Bridge, Arthur Bliss ou Joseph Holbrooke voisinaient ainsi avec des numéros de music-hall ou des chansons de variété. Bien que Arthur Beecham n’appréciat pas beaucoup l’écriture d’Isidore De Lara, il applaudit sans réserve à cette initiative, qui rapprochait les publics les plus divers de la musique sérieuse. La critique, égale à elle-même, fit la moue, une cuillère d’argent dans la bouche, mais, malgré sa grimace mondaine, le bel Isidore put verser 8 500 livres aux musiciens et à leurs proches, à une époque où une miche de pain valait 5 pence et une pinte de bière 2,5 pence.
11La deuxième : Music in the Wartime Committee (Commission pour la musique en temps de guerre). Là, les critères d’engagement étaient différents. Très exigeantes sur l’âge des postulants et leurs qualités professionnelles, les deux animatrices, Annette Hullah et Mary Maud Paget, deux virulentes suffragettes, excellentes musiciennes, s’étaient donné pour mission de faire jouer des œuvres à grands effectifs. Comme cette activité devait couvrir toute la période de la guerre, il fallait s’assurer de la disponibilité et de la valeur des interprètes engagés (musiciens, chanteurs), de manière à conserver la pérennité des concerts programmés. Des milliers de concerts purent ainsi être présentés en des lieux les plus divers — hôpitaux, camps d’entraînement, usines et même, à l’arrière du front, sur le continent —, le Committee étant rapidement devenu une section de la Croix-Rouge.
12La troisième : l’YMCA (Young Men’s Christian Association). Cette organisation britannique à vocation mondiale avait été créée au début du XIXe siècle. Parmi ses multiples sphères d’intérêt : la musique. L’association présenta à son altesse royale protectrice, la princesse Helena Augusta Victoria, le projet de monter des spectacles moraux. Restait à trouver des lieux d’accès facile. Elle acquit donc des cabarets à réputation sulfureuse, le Ciro’s de West End, par exemple, les transforma en des lieux sans alcool et sans exhibitions licencieuses, et y présenta des spectacles destinés aux familles.
Un succès inespéré
13Lorsque, en 1920, on recensa l’activité de l’ensemble de ces organisations, on dénombra 6 785 manifestations.
14Sachons aussi que, en plus de ces importantes entreprises humanitaires, le réemploi de tous ces artistes restés à l’arrière du front permit d’ouvrir des centaines de music-halls conventionnels. Les gens s’y pressaient. Il y faisait plus chaud. Permissionnaires ou civils, adeptes de spiritueux, de fumée, de rires bruyants et plus si affinités, ne manquaient pas d’y signaler leur passage. Mais même dans ces lieux, la guerre était présente. On y transformait la conscription en jeu théâtral, moyennant un « bob » (shilling). Vesta Tilley, célèbre vedette travestie de la chanson, demandait aux hommes de l’approcher sur scène afin de signer leur incorporation volontaire. Un enfant était là. S’ils refusaient, il leur remettait une plume blanche, signe de couardise.
15Des vedettes agirent également en leur nom propre, telle Lena Ashwell, qui mit son argent personnel à contribution pour élaborer des initiatives patriotiques, emmenant avec elle un vingtaine d’artistes pour jouer, chanter ou danser sur des caisses de munitions en guise de scène, tout près du front, au contact direct avec les soldats.
16Ainsi, grâce à l’activité musicale, toute la population se voyait mission-née pour défendre ses soldats depuis l’arrière. Cela valait aussi bien pour sa musique légère que pour sa musique sérieuse.
Une hécatombe de talentueux musiciens
17Hubert Parry (1848-1918), directeur du Royal College of Music, compositeur d’une centaine d’œuvres, écrivit en 1916 Flight for the Right (Course pour le droit) et Jerusalem, afin de souligner l’engagement britannique en Palestine, possession de la Turquie, alliée de l’Allemagne. Cette Marche prit, en alternance, la place de celle d’Edward Elgar (1857-1934) dont la première célèbre partie de Pump and Circumstance était devenue un quasi-hymne national avec le titre de Land of Hope (Terre d’espoir). Frederick Delius (1862-1934), qui termina un Requiem, plus que laïque, à la mémoire de tous les jeunes artistes tombés à la guerre dans lequel il osa mêler des citations de la Bible, de Nietzsche et de Schopenhauer truffées d’invocations à Allah et d’alléluias, afin de montrer son mépris pour les religions. Gustav Holst (1874-1934), célèbre aujourd’hui pour Planets, écrivit une Ode to the Death, en mémoire du jeune compositeur Cecil Frederick Coles (cf. infra), tué dans la Somme. Ralph Vaughan Williams (1872-1958), qui, depuis les zones de combat, composa Six Chants pour chanter en temps de guerre et Angleterre, mon Angleterre !
18La gueule du monstre de la guerre ne se fit pas faute de dévorer les jeunes pousses de la nouvelle école britannique. Il lui faudra attendre Benjamin Britten pour qu’elle retrouve ses racines profondes. Cecil Frederick Coles (1888-1918) qui, de la tranchée, composa Behind the Lines (Derrière les lignes), dont Cortège, procession funèbre, fut prémonitoire. Coles fut tué au printemps. Sa pierre tombale, au moins elle, ne l’oublie pas. Elle porte pour épitaphe : « Ce fut d’abord un génie, puis ce fut un héros ». W. Denis Browne (1888-1915), promoteur de l’écriture atonale en Grande-Bretagne, qui demanda que l’on détruisit ses partitions après sa disparition. C’est dans les Dardanelles qu’elle survint. Trop rapidement. George Butterworth (1885-1916), étoile montante, encensé par ses maîtres, disparut, pulvérisé par l’artillerie ennemie dès le début de la première bataille de la Somme. Francis Purcell Warren (1895-1916), tué pendant ces mêmes engagements. Ernest Farrar (1885-1918), qui, avant de mourir, eut le temps d’écrire, depuis le front, une « berliozienne » Elégie héroïque.
19Mais les survivants de cette brillante génération ne revinrent pas indemnes : E. John Moeran (1894-1950) le crâne rapiécé avec des plaques de métal, alcoolique au dernier degré, finalement interné pour démence ; Ivor Gurney (1890-1937) asphyxié jour après jour, souvenir des gaz à l’ypérite.
20Les gaz : dès 1915, des milliers de morts à leur actif. Parmi eux, les glorieux bag-pipers (les cornemusiers). Leur spécificité militaire remontait à Henry VIII. Mais c’est lors de la bataille de Culloden contre les Stuart (1746) qu’ils avaient fait preuve de leur efficacité. Audace, courage, abnégation, patriotisme : avant l’attaque, revêtus de casaques rouges et coiffés de bonnets bleus, ils soufflaient leur musique en pleine lumière, tout le long des tranchées ; et leurs mélodies, qui, en d’autres lieux, se faisaient plaintives, se muaient, là, en chants de guerre agressifs, voilant leur propre peur, et surpassant la fièvre de la première vague de fantassins.
21« Le champ de bataille n’est pas un rendez-vous de héros mais d’horreurs en tout genre, de gens qui crèvent de peur et qui ne pensent qu’à survivre. » La plupart d’entre eux savaient qu’ils allaient à la mort, hachés par les balles de machine guns ou par les billes des obus Shrapnel, mais pas question de montrer un fléchissement. Ils n’avaient qu’un seul devoir : stimuler la ligne suivante, elle qui voyait les copains, partis en pleine santé quelques minutes plus tôt, revenir hagards, sanglants, défigurés puis, partir en tête des hommes cette dernière progression tout en jouant. Jouer jusqu’à la mort, pour une avancée hypothétique de 100 mètres. On savait que si on n’entendait plus leur King’s Own Scottish Borderers ou leur Blue Bonnets over the Boarder ne s’entendaient plus, cela voulait dire qu’ils étaient morts, grièvement blessés ou, au mieux pour eux, jusqu’à la prochaine, c’était que leurs sacs d’air avaient été crevés par des balles. Jusqu’à la prochaine.
22Pour les bag-pipers, c’était juste le moment de douter de Vladimir Jankélévitch : « La musique… on peut vivre sans elle, mais pas si bien ».
23Parce que mourir, on peut ?
24Goddam Music !