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Article de revue

Auguste Comte : une politique humaniste de la science

Pages 53 à 57

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  • Entretien avec Grange, J.,
  • Entretien et propos recueillis par Mercier, J.,
  • Dorna, A.,
  • Matalon, B.
  • et Bajou, P.
(2010). Auguste Comte : une politique humaniste de la science. Humanisme, 290(4), 53-57. https://doi.org/10.3917/huma.290.0053.

  • Entretien avec Grange, Juliette.,
  • et al.
« Auguste Comte : une politique humaniste de la science ». Humanisme, 2010/4 N° 290, 2010. p.53-57. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2010-4-page-53?lang=fr.

  • Entretien avec GRANGE, Juliette,
  • Entretien et propos recueillis par MERCIER, Jérémy,
  • DORNA, Alexandre,
  • MATALON, Benjamin
  • et BAJOU, Pascal,
2010. Auguste Comte : une politique humaniste de la science. Humanisme, 2010/4 N° 290, p.53-57. DOI : 10.3917/huma.290.0053. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2010-4-page-53?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.290.0053


Philosophe, spécialiste d’Auguste Comte, Juliette Grange a notamment publié en 1996, La Philosophie d’Auguste Comte. Science, politique, religion ; en 2000, Auguste Comte. La politique et la science, ’ et plus récemment, en 2008, L’Idée de République.

Description de l'image par IA : Femme aux cheveux longs et lunettes, assise, mains jointes, dans une pièce avec une fenêtre.

Humanisme : Auguste Comte (1798-1857) est un personnage controversé mais central pour la réflexion sur la science et la politique. Quelles sont les raisons de cette référence ?

1Juliette Grange : Je me suis souvent demandé pourquoi Auguste Comte avait été si enseigné, pourquoi il y avait aussi sa statue placée devant la Sorbonne. Ce n’est pas un philosophe parmi d’autres. Sa pensée sert de socle à une certaine conception de la philosophie à la française, de l’histoire et de la philosophie des sciences, jusqu’à Georges Canguilhem et peut-être, en partie, Michel Foucault. Mais cette place éminente d’Auguste Comte lui a aussi valu un purgatoire éminent car il est complètement éclipsé depuis les années 1970. Michel Serres et moi-même nous sommes pourtant intéressés à lui parce qu’il représente une certaine conception de la philosophie. Il symbolise bien ce qu’est la philosophie française, c’est-à-dire la philosophie comme discipline nécessaire à la formation du citoyen, théorie de la connaissance et des sciences, mais entretenant un lien fort avec l’état de la société. Et puis Auguste Comte a inventé le néologisme « sociologie ». Il pose en effet l’assiette scientifique des sciences humaines, en liant ses réflexions aux institutions, à la citoyenneté. Sa philosophie des sciences débouche donc sur une histoire, une réflexion sur la politique et la société. Pour lui, les sciences ont un statut éminent dans l’histoire moderne, mais c’est dans un cadre humaniste, par l’emploi d’instruments des sciences de l’homme, qu’il réfléchit aux valeurs sociales et morales qui doivent nécessairement accompagner cet essor moderne des sciences. Son éclipse aujourd’hui peut être liée au déclin du républicanisme, car les édifices théoriques sont maintenant pour l’essentiel bâtis sur d’autres gestes. Mais, selon moi, cela nous permet justement de moderniser notre rapport à Auguste Comte, en se soumettant au crible des critiques qui lui ont été faites.

Humanisme : Peut-on se dire positiviste comme Auguste Comte ?

2Juliette Grange : Le mot de positivisme, comme beaucoup de mots que nous employons, est usé. J’ai essayé, pour ma part, d’employer le terme « positivisme historique » à propos de Comte, pour le différencier du positivisme logique qui, depuis son origine, le Cercle de Vienne, est un mouvement philosophique qui a donné lieu à de toutes autres productions. Le positivisme logique a un appareil théorique qui se veut parent des sciences elles-mêmes, mais il est assez différent du positivisme français, fortement lié, quant à lui, à des conceptions et implications politiques et sociales. Il vaudrait donc mieux parler de comtisme que de positivisme à propos de la philosophie d’Auguste Comte. C’est la tâche des philosophes de retravailler les concepts, revitaliser les mots. La particularité de Comte est qu’il n’est pas « positiviste » au sens usuel de réduction de toute vérité à celle des faits ou des sciences (bien qu’il ait inventé le mot), il défend par exemple une spiritualité laïque, l’idée d’un « homo politicus », curieux, intellectuel, se posant des questions, passionné par la connaissance en général et les sciences en particulier, mais non utilitariste, non scientiste. Il y a en effet une morale et une politique chez Comte. Son Cours de philosophie positive (1830-1842) se termine par la fondation de la science de l’homme. Et le Système de politique positive (sa dernière grande œuvre) dit comment il pense l’organisation politique. Comte est un auteur très prolixe, un des plus grand en langue française, mais son style est parfois un peu lourd, il n’a pas la légèreté ni la belle forme de Montaigne, de Descartes, Diderot ou Bergson. Son grand mérite est d’examiner les sciences dans leur ensemble et ensuite de poser les questions classiques de la philosophie qu’il transpose dans le contexte de la révolution industrielle, il pose la question d’une nouvelle division du travail, des conséquences des nouveaux savoirs intégrés aux machines. Il est très admiratif des sciences (il a été polytechnicien), mais inquiet quant aux valeurs. Son « positivisme » n’est donc pas ce que l’on entend par ce terme aujourd’hui. Pour Comte, l’important est de se demander comment penser, comment aimer, comment croire et vivre dans une société au contact de nouveaux savoirs. Ces questions sont toujours les nôtres.

Humanisme : Est-il donc possible de distinguer le comtisme, du scientisme et du saint-simonisme ?

3Juliette Grange : Que voulait faire Auguste Comte ? Pensait-il qu’il n’y avait pas de salut en dehors de la science ? Loin de là, il considère qu’il y aurait un grand danger à absolutiser la science et à en faire une nouvelle théologie, un ensemble de vérités indiscutables. Rappelez-vous sa « loi des trois états » : 1 - dogme ; 2 - critique des dogmes ; 3 - vérités plurielles et relatives. La science, selon lui, est certes rigoureuse, mais elle n’est pas absolue. D’ailleurs, la sociologie qu’il fonde (son grand disciple sera le sociologue Emile Durkheim) peut apporter un éclairage dans l’examen des sciences. Les vérités scientifiques chez Comte ne sont pas, en effet, de l’ordre des vérités théologiques ou dogmatiques : elles peuvent être plurielles, momentanées. À l’inverse de Saint-Simon, dont il fut le secrétaire, c’est un homme qui éprouve aussi un déchirant regret du passé, un romantique qui n’est pas totalement optimiste sur le développement scientifique et qui ne croit pas du tout que du progrès des sciences s’ensuivrait spontanément une vie collective juste. D’elles-mêmes, dit-il, les sciences ne font pas un projet de société. Comte dit même que dans certains cas, il est possible de détruire des machines ou de ne pas appliquer certaines connaissances. Saint-Simon, qui était un grand seigneur du XVIIIe siècle, était plus optimiste, plus proche de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, et il pensait que les banquiers et les industriels mettraient spontanément en place la bonne société par le règne de la technique. Les saint-simoniens sont en effet technicistes tandis que Comte est critique de cette conception. Comte n’a pas connu Marx, il a peu lu Kant, qu’il admire, mais il écrivait surtout pour rappeler que les sciences doivent servir la société, et non l’inverse. Il n’est donc ni scientiste, ni saint-simonien ; s’il se réclame des Lumières et de la Révolution française, il est préoccupé par la mise en œuvre concrète de leurs idéaux. Il pense que les sciences ont pour objet le soulagement des maux, la guérison des maladies, de la mortalité et l’amélioration des conditions matérielles des plus démunis. Auguste Comte est un mathématicien passionné et un polytechnicien qui réfléchit, de façon unique, aux rapports d’autorité et de pouvoir, transformés par la connaissance scientifique. Aujourd’hui, c’est certainement par les questions qu’il permet de se poser, plus que par les réponses qu’il apporte, qu’il peut nous être utile, même si l’on peut sans aucun souci relativiser son projet utopiste et religieux, dont la « chapelle de l’Humanité », rue Payenne à Paris, avec la déesse Humanité et le calendrier positiviste, est représentative.

Chapelle de l’Humanité, rue Payenne à Paris. Achetée en 1903 par l’Eglise positiviste du Brésil. [© Jean-Pierre Dalbéra]

Description de l'image par IA : Façade de la Chapelle de l’Humanité avec fenêtres en arc et statue centrale.

Chapelle de l’Humanité, rue Payenne à Paris. Achetée en 1903 par l’Eglise positiviste du Brésil. [© Jean-Pierre Dalbéra]

Humanisme : Peut-on reprocher à Auguste Comte son utopie de l’Humanité ?

4Juliette Grange : Il n’y a, tout d’abord, jamais eu, à proprement parler, de mise en pratique de son utopie religieuse, et de sa religion de l’Humanité, même dans des petites collectivités. Au Brésil, c’est le mot d’ordre comtiste « Ordre et progrès » qui a été repris quant à lui en symbole national, dans une interprétation assez éloignée de la lettre des textes de Comte. Mais l’utopie de Comte, malgré certains aspects très discutables, voire presque pathologiques (l’ascétisme), était aussi fondée sur une passion pour l’humanité, un amour du genre humain et le souhait de remédier à la pauvreté par le développement des savoirs et de l’esprit critique du prolétaire. Sa proposition est philosophique (comme La République de Platon par exemple), plus que programmatique. Par ailleurs, Comte est pour le dépérissement de l’État, mais il n’est pas un libéral. Il souhaite que l’on « vive pour autrui », que l’on pratique l’altruisme pour des raisons morales (et non pas par crainte des lois). Il préconise par exemple le mariage chaste (centré sur l’amour sentimental), l’ascétisme et un culte aux végétaux ainsi que la lecture des poètes. Cette utopie, par certains aspects, peut faire froid dans le dos, tout comme les règles de l’utopie platonicienne. Plus que les détails, il faut retenir de sa vision de la société et de la politique les rôles cardinaux de l’instruction, et de la vulgarisation. Chaque semaine, place notre Dame-des-Victoires, à Paris, il enseignait aux prolétaires. Il souhaitait le développement de l’éducation à l’ensemble de la population pour qu’elle soit sagace vis-à-vis des vérités scientifiques et qu’elle puisse peser sur les décisions. C’est là le républicanisme de Comte que ses disciples républicains (Ferry, Littré, …) retiendront. Il ne pense pas qu’un esprit public éclairé se constitue spontanément. L’univers de la science soulève des questions difficiles et, pour Comte, l’instruction doit donner à chacun les moyens de comprendre et peser sur les grandes orientations de la politique qui est traversée par des questions scientifiques et techniques. Il ne s’agit pas de voter sur ces questions, mais du rôle qu’une opinion publique informée peut jouer pour définir les grandes orientations. Auguste Comte est donc un philosophe de la vulgarisation scientifique et de l’instruction. Pour lui, la science est en tension permanente avec la politique, car elle doit permettre une société meilleure et plus juste, en utilisant les outils qu’elle fournit de façon plus éclairée. Il se prononce donc pour un changement d’état d’esprit général des hommes, pour favoriser la capacité d’expression, l’opinion du peuple, des simples, des femmes. Il souhaite l’avènement d’une sociabilité effective, d’un partage des savoirs par la libre diffusion des journaux, des discussions permanentes, des conversations civiques. Il envisage la commémoration de l’Humanité par la représentation d’opéras, de pièces de théâtre. Au fond, Auguste Comte interpelle aujourd’hui sur les sciences parce qu’il préconisait jadis le débat d’idées afin de constituer une opinion publique qui lierait l’imaginaire, l’intellectuel et le culturel. C’est là sa véritable utopie politique.

Humanisme : Auguste Comte s’est-il positionné dans le débat entre experts scientifiques et public ? Peut-on dire que sa position sur la science est aujourd’hui pertinente ?

5Juliette Grange : Il y a en effet une tension irréductible d’après Comte autour des rapports entre experts/public, science/société. Pour lui, le scientifique doit, d’une part, être libre et la collectivité doit lui donner les meilleurs moyens dont elle dispose pour qu’il travaille. C’est par la curiosité et la liberté du scientifique que l’humanité peut ainsi avancer. Mais d’autre part, et à l’inverse, Comte ne préconise pas le savoir pour le savoir. Il indique la nécessité pour le savant de servir l’humanité (de se voir inviter à préférer l’agronomie à l’astrophysique, la médecine à la spéculation sur les nombres). Pour Comte, le scientifique ne doit pas être un « traitre » à l’humanité : il doit travailler pour la collectivité la plus pauvre, ne pas viser à faire des profits. Ce projet d’une science sans visée et application rentable mais au service de l’humanité est aujourd’hui totalement dépassé, inactuel, ce qui en fait sa valeur philosophique et humaine. Pourtant, Comte n’est pas archaïque, il prévoit la mondialisation. La science, pour lui, n’indique pas directement des principes moraux, elle transforme notre rapport aux normes (plus relatives et dont l’adoption passe par l’intelligence). La communauté des chercheurs scientifiques ne doit donc pas être instrumentalisée. Il n’y a pas de direction politique à donner à son activité, mais il lui faut obéir à une injonction sociale humaniste (être utile aux plus démunis, à ceux qui souffrent). La société comtiste ne donne donc pas tout pouvoir aux savants et experts ; libre, la science doit pourtant collaborer à mettre en évidence par la vulgarisation un certain nombre de valeurs collectives, républicaines au sens de chose publique, et du Bien commun. Aujourd’hui, c’est moins le détail du contenu des propositions de Comte qui est intéressant que l’idée qu’il a d’interroger les sciences et d’en penser le sens humain et politique. C’est une forme d’humanisme scientifique, conçu comme une promotion d’un « connais-toi toi-même » à reformuler en termes collectifs. Les sciences sont donc, pour Auguste Comte, plurielles : les vérités scientifiques sont à la fois fortes et limitées. Elles ne peuvent répondre à tout. D’autres disciplines sont à même d’éclairer ses enjeux : la philosophie, les sciences humaines, la morale. Ces disciplines doivent être informées des sciences sans se confondre avec elles.


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.290.0053