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Article de revue

Aimé Césaire

Le nègre humaniste

Pages 22 à 28

Citer cet article


  • Lefebvre, D.
(2008). Aimé Césaire Le nègre humaniste. Humanisme, 281(2), 22-28. https://doi.org/10.3917/huma.281.0022.

  • Lefebvre, Denis.
« Aimé Césaire : Le nègre humaniste ». Humanisme, 2008/2 N° 281, 2008. p.22-28. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-2-page-22?lang=fr.

  • LEFEBVRE, Denis,
2008. Aimé Césaire Le nègre humaniste. Humanisme, 2008/2 N° 281, p.22-28. DOI : 10.3917/huma.281.0022. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-2-page-22?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.281.0022


1Né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe, Aimé Césaire arrive en France en 1931, au lycée Louis-le-Grand : le petit boursier intègre bientôt l’Ecole normale supérieure. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Léopold Sedar Senghor, futur président de la République du Sénégal. À côté des études, ses années de jeunesse sont celles de questions sans fin sur la race, l’identité, l’aliénation : ces jeunes développent la notion de « négritude ». L’audience de Césaire ne dépasse pas les cercles estudiantins, qui lisent ses articles parus dans quelques modestes revues… L’une d’entre elles, en août 1939, Volontés, publie en 1939 sa première œuvre, Cahier d’un retour au pays natal. Le cri d’un jeune intellectuel, qui hurle sa négritude : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » Mais ce cri ne rencontre guère d’écho : nous sommes en août 1939, à quelques jours de la Seconde Guerre mondiale. Césaire, au même moment, s’embarque sur un bateau pour rejoindre son île avec sa famille. Il apprend la déclaration de la guerre pendant le voyage.

Vichy à la sauce Caraïbe

2À son arrivée, il prend un poste de professeur au lycée Schoelcher de Fort-de-France. L’intellectuel découvre la vie des Antilles françaises sous la dictature de l’amiral Robert, qui dirige ces contrées, vite devenu l’homme de Vichy, dans une ambiguïté qui ne trompe pas grand monde. Toutes les mesures racistes et antidémocratiques de l’époque y sont appliquées avec vigilance. Les élus démocratiques sont mis au pas, les békés (descendants des vieilles familles colonisatrices) et l’église soutiennent Robert ; toute la législation antidémocratique de Vichy (contre les partis, les syndicats, la Franc-maçonnerie, etc.) est appliquée sans état d’âme, la jeunesse est encadrée, les arrestations arbitraires sont monnaie courante, le régime policier surveille tout, les militaires se croient tout permis. Passant par la Martinique sur le Capitaine Paul-Lemerle en 1941, Claude Lévi-Strauss a décrit ensuite dans Tristes Tropiques le climat général de la Martinique à cette époque, évoquant « une soldatesque en proie à une forme de dérangement social ».

3Césaire réussit cependant à exister intellectuellement : avec quelques jeunes, il crée une revue, Tropiques, dont le premier numéro paraît en avril 1941, avec l’accord des services de Robert. La revue est marquée du sceau du surréalisme, qui permet de ne pas trop se déconnecter du contexte de l’époque, mais avec un habillage littéraire n’inquiétant pas dans un premier temps les services de la censure. Tropiques est interdite en mai 1943, au prétexte qu’elle serait « révolutionnaire, raciale et sectaire ».

Aimé Césaire

Description de l'image par IA : Homme âgé avec lunettes, souriant, en costume et cravate.

Aimé Césaire

© DR

L’action politique

4Elle reparaît après le ralliement des Antilles françaises à la France libre, auréolée de l’interdiction par une dictature. Plus même, cette revue entre dans le jeu politique, et prend toute sa part à la réinstallation de la démocratie dans l’île, fin 1944 début 1945.

5Comme en métropole à la même époque, l’heure est venue de l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes politiques. Césaire en fait partie, par le biais de l’écriture, qui lui permet de sortir de la marginalité. Il occupe de plus en plus l’avant-scène. Le 27 mai 1945, il est élu maire de la « capitale » de l’île, maire communiste (il adhère au parti en 1946), puis, le 21 octobre, député de la Martinique à la première assemblée constituante. L’île tourne une page avec son passé, un passé mâtiné de radicalisme (avec Victor Sévère) et de socialisme (avec le franc-maçon Joseph Lagrosillière) pour choisir un homme nouveau, un intellectuel.

6Il quitte ce parti en 1956, quelques jours avant l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Il reste à gauche, bien sûr, mais inscrit désormais son combat dans une dimension antillaise, autour de la notion d’autonomie, créant bientôt son parti, le PPM, Parti progressiste martiniquais, perturbant sans doute la gauche classique, qui n’a jamais su comment appréhender cet homme politique étrange, atypique, qui place l’Antillais (homme ou femme, peu importe) au-dessus de tout. Dès 1956, dans sa célèbre « Lettre à Maurice Thorez » (le secrétaire général du PCF de l’époque) par laquelle il signifiait son départ du PCF, il écrit : « Aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que convertie à nous. » Une analyse politique pour l’Antillais, qui passe par un ancrage dans cette île de la Caraïbe… le fil directeur de toute son action. C’est d’ailleurs ce qu’il m’a déclaré en août 1977 lors de notre première rencontre, à la mairie de Fort-de-France : « Je suis pour un enracinement, même sur un îlot rocheux. Notre combat est à la Martinique. »

7Sa longévité politique laisse rêveur : maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, membre des deux assemblées constituantes (1945-1946) puis député de 1946 à 1993, conseiller général de 1965 à 1970, président du Conseil régional de la Martinique de 1983 à 1988. Il a été en 1946 le rapporteur du projet de loi sur la départementalisation. Il s’implique totalement dans ce combat pour la départementalisation, refusant avec force le terme « d’assimilation », comme il l’a déclaré plus tard : « L’assimilation, ça signifie l’aliénation, le refus de soi-même. C’est terrible… »

8Dans son rapport parlementaire, il écrit notamment :

9« Quatre colonies arrivées à leur majorité demandent un rattachement plus strict à la France.

10Vous apprécierez cette pensée à sa juste valeur, j’en suis sûr, à cette heure où l’on entend des craquements sinistres dans les constructions de l’impérialisme.

11Ce que nous vous demandons, c’est de faire que l’expression “ France d’Outre-Mer ” ne soit pas une vaine figure de rhétorique.

12Plus ambitieusement encore, nous vous demandons, par une mesure particulière, d’affirmer solennellement (…) qu’il doit s’établir une fraternité agissante aux termes de laquelle il y aura une France plus que jamais unie et diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d’attendre les plus hautes révélations. »

Aimé Césaire, mars 1962.

Description de l'image par IA : Homme en costume et lunettes tenant des livres.

Aimé Césaire, mars 1962.

© DR

13Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai. »

14La loi de 1946 est votée dans l’enthousiasme, sans doute aboutissement d’un processus historique, mesure généreuse et fraternelle. Mais elle n’a pas réglé pour autant pas tous les problèmes, ni éliminé le sous-développement, ni permis, on le mesurera plus tard (mais qui s’en préoccupait à l’époque ?), de tenir compte des réalités tropicales, de l’éloignement de la Métropole. Plus même, cette loi n’a pas favorisé une nécessaire décentralisation, et a négligé la spécificité antillaise. La départementalisation est vite devenue une fin, solution facile permettant, au mieux, de maintenir dans le droit chemin un vivier électoral, alors qu’elle aurait pu être une création continue. À n’en pas douter, la déception de Césaire a été intense dans les décennies qui ont suivi. Pour autant, il n’a jamais baissé les bras.

Un élu au service de son « peuple »

15C’est surtout dans son action locale que sa trace politique reste la plus importante. Héritant en 1945 d’une ville en déshérence, devant faire face à la poussée démographique de l’après-Seconde Guerre mondiale, il a construit sans relâche, ouvrant dans chaque quartier des crèches, écoles, dispensaires, foyers culturels, apportant l’électricité, le tout-à-l’égout. Il a aussi impulsé une grande politique culturelle.

16Tout cela, il l’a mené à bien en luttant contre les pressions (et le mépris) de l’administration préfectorale et de Paris. Pendant toute cette période, les ministres de passage en Martinique ne rendaient jamais visite au maire de Fort-de-France : il faut s’en souvenir aujourd’hui, à l’aune de certaines tentatives de récupération ! Il faudra attendre 1981 pour que les relations se normalisent avec la République. Jusque-là, Fort-de-France était une citadelle assiégée… Une île dans l’île, en quelque sorte. Malgré ses activités politiques, Aimé Césaire n’a jamais cessé de décliner son œuvre littéraire, toujours sur fond de révolte de l’homme noir, avec ses pièces de théâtre (Tragédie du Roi Christophe, 1963 ; Une Saison au Congo, 1966) et ses essais (Discours sur le colonialisme, 1950 ; Toussaint Louverture, 1961), sans oublier ses poésies.

17S’il a laissé en 1993 et 2001 ses mandats de maire et de député, il n’a jamais abandonné son combat politique, toujours vigilant. Ainsi, en décembre 2005, quand il a refusé de recevoir Nicolas Sarkozy coupable de vouloir mettre en valeur, par une loi, « le rôle positif de la présence française outre-mer ». Le vieux lion avait encore des griffes. Ses dernières années, il les a surtout consacrées à l’écriture, à griffonner sur des feuilles qu’il enfouissait ensuite dans les poches de ses vestes, à des promenades dans son « pays », à la rencontre avec des jeunes.

18Aimé Césaire : un homme qui a vécu sans plan préétabli, sans ambition politique, prenant les choses comme elles venaient, nourrissant sa poésie de son action, un nègre fondamental entré vivant dans les dictionnaires. Un humaniste. Un oiseau rare, quoi, avec une seule règle : « Pousser d’une telle raideur le grand cri nègre, que les assises du monde en seront ébranlées. »

Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies. »
Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai. »
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »
Et voici que je suis venu !
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (extrait)

Childe Hassam, Le 4 juillet 1916, huile sur toile, 1916. Collection de M. et Mme Franck Sinatra

Description de l'image par IA : Drapeaux américains flottant dans une rue, ciel nuageux.

Childe Hassam, Le 4 juillet 1916, huile sur toile, 1916. Collection de M. et Mme Franck Sinatra

Childe Hassam (1859-1935) est l’un des plus grands peintres impressionnistes américains. Il est célèbre pour avoir peint 22 tableaux ayant pour thème le drapeau américain. Il a commencé cette série en 1916, un an avant l’entrée en guerre des États-Unis, notamment aux côtés de la France.
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Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.281.0022