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Article de revue

Michel-Ange, l’origine de l’origine

Pages 89 à 92

Citer cet article


  • Levergeois, B.
(2007). Michel-Ange, l’origine de l’origine. Humanisme, 276(1), 89-92. https://doi.org/10.3917/huma.276.0089.

  • Levergeois, Bertrand.
« Michel-Ange, l’origine de l’origine ». Humanisme, 2007/1 N° 276, 2007. p.89-92. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2007-1-page-89?lang=fr.

  • LEVERGEOIS, Bertrand,
2007. Michel-Ange, l’origine de l’origine. Humanisme, 2007/1 N° 276, p.89-92. DOI : 10.3917/huma.276.0089. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2007-1-page-89?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.276.0089


Dans les années 1980, la restauration de la chapelle Sixtine a redonné à l’œuvre de Michel-Ange sa lumière. Plus qu’à lire, il restait à voir ce qui en fait pour l’art et pour l’humanité l’origine de l’origine. À ce désir répond le dernier essai vertigineusement éclairant de Marie-José Mondzain.

1La chose est sûre : Marie-José Mondzain transforme autant notre regard de l’image que la pensée sur ce regard. Quels que soient ses titres (directrice de recherche au CNRS et philosophe), elle appartient à ces voix qui comptent et qui compteront parce qu’elle déploie l’intelligence vers l’essentiel. Il y a dix ans, elle faisait paraître une étude fulgurante (Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Le Seuil) qui permettait enfin de s’interroger autrement sur l’économie. Dès les Épîtres de Paul, le terme était repris de la tradition aristotélicienne pour le métamophoser : il ne s’agissait plus de la gestion des biens et des services (domestiques chez le Stagirite ou universels avec les stoïciens), mais d’incarnation ; l’économie devenait synonyme de la vie du Christ, de sa Passion et de sa Résurrection. Le visible devenait géré et administré par l’invisible, et l’oikonomia un principe d’« iconomie », autrement dit de gestion et d’administration de la visibilité.

2Cette entrée dans l’historicité de la transcendance, Mondzain en développe aujourd’hui l’effet à propos de Michel-Ange. Il faut dire que le chef-d’œuvre de la chapelle Sixtine, exécuté en quatre ans (1508-1512), s’y prête à merveille : il suffit de regarder un peu longuement cette voûte sous laquelle les cardinaux réunis en conclave élisent chaque nouveau pape pour s’apercevoir que Michel-Ange est de la Caverne. Toute la lumière qui s’y dégage est une invitation à la pensée des formes éternelles. Rien, pourtant, ne s’y dévoile à l’œil. Car c’est précisément dans le visible que loge l’infini de nos questions. Sa Caverne sixtine est moins platonicienne que préhistorique. Moins nourrie par l’idée que par le feu, moins par la vérité que par le secret.

3Tout est œuvre dans cette voûte : peinture, sculpture, architecture, poésie, Michel- Ange, pour la première de ses fresques, y multiplie les outils. Tout se tend, à commencer par la relation entre Antiquité et christianisme, sans oublier d’autres coïncidences d’opposés : homme et femme, jeunes et vieillards, histoire et mythe. Il y a certes du Nicolas de Cuse dans ce jeu, mais il est vrai que Florence a déjà relu Platon, que le centre est aussi partout et la circonférence nulle part : en outilleur de l’hermétisme, Giordano Bruno en bâtira bientôt un univers infini, peuplé de mondes innombrables, épanouissant l’hypothèse copernicienne. Ici, Bonaventure et le Trismégiste, pour ainsi dire, s’épousent. Double mouvement, cycle de l’humanité à l’humanité et par Dieu : « Craindre la condamnation et ne pas craindre d’être damné. Dans la colère d’art, il y autant de courage que de désir de reconnaissance, autant de révolte que d’espoir. »

4Ainsi, Michel-Ange se fait « l’un des premiers ouvriers du laboratoire des Lumières comme ont pu l’être ces esprits renaissants qui décident de confier au regard les gestes de la raison. » Point de soumission à Jules II ou à quiconque durant ses années de voûte, sinon d’altitude. Michel-Ange refuse le pouvoir, à l’instar de toute vraie souveraineté. Il résiste à la théologie, au Livre. Creux à force de cambrure, le ciel de sa Sixtine est le jour de sa colère et de sa résistance : il renonce à la joie comme à la tristesse, autant dire à toute doctrine et à toute rédemption. Michel- Ange, comprenons-le bien, c’est la fin de l’icône. Nulle humilité, plus de Moyen Age. Nul ravissement. Nulle Byzance. Michel-Ange est à lui-même sa propre Bible : sa création est la Loi.

5Observons au passage que les ignudi, ces géants nus qui sont assis aux quatre coins des tableaux, sont à la fois hommes et femmes. Rions un peu, dès lors, de l’homosexualité prétendument omniprésente chez Michel-Ange : leur posture est le signe de l’identité de la féminité et de la virilité – dans la beauté : dans sa manière serpentine, l’artiste trouve « les libres circonvultions du corps délivré des entraves et des déterminations d’une matière nocturne […]. L’indifférence est métaphore de ce qui efface toute différence ». Du reste, qui pourrait négliger que la femme, naissance de l’image elle-même, est au centre de toute la voûte ?

6Ici, soulignons-le, nul programme exégétique, puisque la seule origine reconnue est celle de la peinture elle-même, l’ineffaçable.

7L’image, Bruno encore une fois en tirera bien des leçons, se substitue au Livre. Elle est l’ennemie de Dieu, s’il voulait nous soumettre. Les deux mains qui vont pour se rejoindre, symbole ô combien michelangesque pour notre humanité, se cherchent comme un autoportrait de l’artiste.

8« Si l’homme est l’image de Dieu, alors la peinture exalte la divinité de l’homme » : la rhétorique emblématique de Baltasar Gracian s’en souviendra en jésuite de trop, en faisant lui aussi – à l’instar de Loyola – comme si Dieu pouvait se passer de nous. « Si Dieu n’existe pas, tant pis pour lui », ajouterait Gabriel Matzneff. « Et si l’homme en sa radieuse beauté est divin, qu’est-il besoin de maintenir ailleurs qu’en ce monde une transcendance qui ne fait qu’approfondir notre misère ? L’incarnation picturale a vaincu la déréliction de la chair pécheresse pour faire éclater en plein ciel le triomphe du corps humain. Qui ne croit plus en l’enfer n’a plus besoin de paradis. »

9En attendant, la main gauche indolente de l’homme et la main droite puissante et tendue de Dieu serviront d’énigme « car nous ne pourrons jamais dire qui de Dieu ou d’Adam est ici cause de l’autre puisqu’ils sont au cœur même de la peinture, de toute image, à l’origine l’un de l’autre ».

Description de l'image par IA : Fresque avec plusieurs figures humaines, certaines avec des draperies, dans des poses dynamiques.

10Créateur du monde, l’homme fait sortir Dieu du chaos, la figuration de l’origine incombant à la peinture. De quoi donner raison au philosophe Marsile Ficin, en faisant résonner sa parole sous d’autres voûtes : « La puissance de l’homme est donc presque semblable à la nature divine, puisque par lui-même, c’est-à-dire par sa réflexion et son habileté, l’homme se gouverne lui-même sans être le moins du monde limité par les bornes de la nature corporelle […] par sa puissance céleste il monte au ciel et le parcourt ; par son intelligence supracéleste, il s’élève au-dessus du ciel […]. Donc, puisque l’homme a vu l’ordre du mouvement des cieux, sa progression et ses proportions ou ses résultats, comment pourrait-on nier qu’il possède presque le même génie que l’auteur des cieux et qu’il puisse dans une certaine mesure créer les cieux ? »

11M.-J. Mondzain, L’Arche et l’Arc-en-ciel. Michel-Ange, la voûte de la chapelle Sixtine, Paris, Le Passage, 2006, 22 €.

Description de l'image par IA : Homme musclé, torse nu, assis sur un banc, regardant vers le haut avec une expression de douleur ou de contemplation.
Jonas

12

« Il est étrange ce fils rebelle, ce fils aimé. Rebelle car l’amour de Dieu est incompréhensible et trop lourd à porter. Aimé car Dieu met en lui l’image de la mort et de la résurection. »


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.276.0089