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Article de revue

Eugène le Roy

Le père de Jacquou

Pages 49 à 53

Citer cet article


  • Bordes, R.
(2007). Eugène le Roy Le père de Jacquou. Humanisme, 276(1), 49-53. https://doi.org/10.3917/huma.276.0049.

  • Bordes, Richard.
« Eugène le Roy : Le père de Jacquou ». Humanisme, 2007/1 N° 276, 2007. p.49-53. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2007-1-page-49?lang=fr.

  • BORDES, Richard,
2007. Eugène le Roy Le père de Jacquou. Humanisme, 2007/1 N° 276, p.49-53. DOI : 10.3917/huma.276.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2007-1-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.276.0049


Notes

  • [1]
    Duc de Castries, Le grand refus du comte de Chambord, Hachette, 1970, p. 28.
  • [2]
    Comte de Chambord, petit-fils de Charles X.
  • [3]
    Eugène Le Roy, Études critiques sur le christianisme, p. 122 (les numéros de pages renvoient au manuscrit ADD J 2222 des Archives Départementales de la Dordogne).
  • [4]
    Le Réveil de la Dordogne du jeudi 24 juillet 1879.
  • [5]
    D. Lejeune, La France des débuts de la IIIe République 1870-1896, Paris, Armand Colin, 2004, p. 44.
  • [6]
    G. Bussière, Études historiques sur la Révolution en Périgord, Paris, Lechevalier, 1903.
  • [7]
    G. Penaud, Histoire de la franc-maçonnerie, op. cit., pp. 150-151.
  • [8]
    E. Le Roy, Études critiques sur le christianisme, à paraître aux Éditions La Lauze avec introductions de Jean Page, Guy Penaud et Richard Bordes (mai 2007).
  • [9]
    E. Le Roy, Études critiques…, p. 118.
  • [10]
    E. Le Roy, Études critiques…, p. 353.
  • [11]
    Le bon sens du curé J. Meslier suivi de son testament, Paris, Guillaumin Libraire, édition de 1830.
  • [12]
    La mention « l’abbé Loisy » figure dans une note rédigée en marge de la page 84, juste en face de la question : « qui le sait ? »,
  • [13]
    E. Le Roy, Études critiques…, p. 534.
  • [14]
    Cet ouvrage est entièrement consultable sur Project Gutenberg : http://www.gutenberg.org
  • [15]
    E. Le Roy, Études critiques…, p. 456.
  • [16]
    Ibidem.
  • [17]
    E. Le Roy, Études critiques…, p. 868.
  • [18]
    G. Guillaumie, Eugène Le Roy, romancier périgordin, Bordeaux, Féret et Fils, 1929, pp. 177-180.

Le Périgord fête cette année le centième anniversaire de la mort d’Eugène Le Roy, un des maîtres du roman social populaire, connu surtout pour être l’auteur de Jacquou le Croquant. Le film de Laurent Boutonnat qui vient de sortir et qui retrace les malheurs de ce petit Périgourdin sous la Restauration, succède, hélas, sans grand éclat à celui que Stellio Lorenzi avait réalisé en 1968. Réjouissons-nous cependant : l’histoire emblématique de Jacquou jouit donc d’une étrange longévité littéraire et cinématographique. Mais connaît-on pour autant son auteur ?

1Eugène Le Roy est né le 29 novembre 1836 à Hautefort en Dordogne ; ses parents, d’origine bretonne et normande, sont au service du très chrétien baron Ange Hyacinthe Maxence de Damas de Cormaillon (1785-1862) et de Charlotte de Hautefort son épouse, propriétaires du magnifique château qui domine la petite bourgade périgourdine. Ne pouvant garder leurs enfants au château, Eugène et Théophile, les Le Roy les placent chez des paysans aisés de la commune. Eugène passe donc son enfance au contact de gens simples mais aisés, de leurs traditions, de la langue occitane et de cette belle campagne périgourdine qui servira de toile de fond à tous ses romans. Mais il approche aussi parfois les « messieurs » du château, sans toutefois les côtoyer ; ce sont des légitimistes, le baron, « […] émigré au cœur pur et aux idées courtes [1]», a été ministre de Louis XVIII et gouverneur du duc de Bordeaux [2] qui refusa de restaurer le trône des Bourbon au prétexte qu’il ne pourrait en même temps restaurer le drapeau blanc. Après une scolarité sans histoire à l’école du village, Eugène est envoyé dans un collège religieux de Périgueux en 1847. Mais en 1850, alors qu’il obtient quelques prix d’excellence, il interrompt sa scolarité et se retrouve commis épicier à Paris pendant trois ans. À dix-huit ans, il s’engage dans l’armée d’Afrique, est promu brigadier en 1856, puis participe à la campagne d’Italie durant laquelle il est dégradé pour indiscipline. Il met fin à son contrat avec l’armée en 1860, revient à Hautefort et dans la même année prépare et réussit le concours des contributions. Il exerce le métier de percepteur pendant plus de trente ans en Dordogne, à Bessèges dans le Gard et à Bordeaux. En 1870, il s’engage comme franc-tireur pour la guerre contre la Prusse et revient, ulcéré par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Il prend sa retraite à Montignac où il continue d’écrire et meurt en 1907 à l’âge de soixante et onze ans.

Le Roy, la franc-maçonnerie et l’anticléricalisme

2Au retour de l’armée, le jeune homme, naguère destiné à la prêtrise, est devenu définitivement républicain, libre-penseur et anticlérical. En 1877, il se décide à rejoindre la franc-maçonnerie positiviste du Grand Orient de France, et le 13 juin, il demande son admission dans la Respectable Loge Les Amis persévérants et l’Étoile de Vésone réunis à l’Orient de Périgueux. Le choix de cette date ne doit rien au hasard. À partir de 1860, l’évolution politique et religieuse de l’Empire suscite une forte poussée d’anticléricalisme et même d’anticatholicisme ; le Grand Orient de France modifie son mode de recrutement, et les jeunes républicains, médecins, avocats, professeurs, pharmaciens, fonctionnaires, s’engouffrent dans les loges, seul lieu où l’on jouit d’une relative liberté d’expression sous le Second Empire. Ces jeunes francs-maçons commencent à se réclamer de la liberté de conscience et de 1789. Mais le Grand Orient de France reste majoritairement déiste et a inclus dans sa Constitution de 1849 l’obligation de croire en l’existence de Dieu et en l’immortalité de l’âme ; cette franc-maçonnerie ne pouvait séduire un farouche anticlérical comme Eugène Le Roy : « Il en est de l’âme comme de l’existence de Dieu ; on y croit ou non, c’est une affaire de sentiment, d’éducation, de tournure d’esprit ; les arguments n’y font rien. [3]» Et Le Roy n’y croit pas. Mais lorsque au Grand Orient de France en 1877 l’obligation de croire en Dieu tombe au profit de la liberté absolue de conscience, Le Roy frappe à la porte du Temple de la rue Saint-Front de Périgueux où les Frères se réjouissent de ce changement : en 1879, un Frère de Le Roy écrit : « Mais le Grand Architecte de l’Univers ne préside plus à notre œuvre. Le temps n’est plus aux formes timides de la religion sous lesquelles elle se couvrait avec crainte. [4]»

3Le 14 juin 1877, Le Roy épouse Marie Peyronnet à Jumilhac. Ce mariage civil fait scandale dans ce Périgord encore très religieux et assujetti aux anciennes hiérarchies locales ; scandale d’autant plus grand que, depuis 1874, le couple a un fils, non baptisé. Tout cela n’est guère surprenant : Le Roy est un libre-penseur mais c’est aussi un républicain radical, ardent partisan de Gambetta avant que celui-ci ne devienne opportuniste. La ligne de Gambetta est alors celle de Le Roy : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! »

4Avec ces prises de position, Le Roy figure sur la liste rouge des fonctionnaires républicains du gouvernement de Mac-Mahon. Sur les conseils du duc de Broglie, Mac-Mahon, que la majorité républicaine met en difficulté, dissout la Chambre le 16 mai 1877, démet le républicain modéré Jules Simon de ses fonctions de président du Conseil et organise de nouvelles élections. Pour avoir quelque chance de l’emporter face à la poussée des « Rouges », le Parti de l’Ordre révoque ou déplace plusieurs milliers de fonctionnaires républicains, dont soixante-dix-sept préfets, destitue trois mille maires et adjoints, dissout six cent treize conseils municipaux, fait fermer des débits de boisson, des cercles, poursuit les journalistes hostiles au gouvernement, ferme un nombre important de loges maçonniques [5]. Le ministre de l’Intérieur, le Périgourdin Oscar Bardy de Fourtou, fait fermer la loge de Périgueux au prétexte que les francs-maçons y parlent de politique – ce qui, au demeurant, est vrai. Depuis 1876 en effet, aux Amis persévérants, on se moque ouvertement de la religion, on ne jure plus sur les évangiles, on initie même les athées et on soutient les républicains radicaux ; cette « révolution culturelle » entraîne un scission de la loge et du Chapitre. Le 4 octobre 1877, Le Roy est donc révoqué et n’est réincorporé dans l’administration que le 28 août 1878, après une nouvelle victoire des républicains aux élections.

5Mais les persécutions politiques dont il fait l’objet et l’aversion que le Parti de l’Ordre nourrit envers les francs-maçons n’ont pas entamé sa détermination. La loge étant fermée jusqu’au 27 décembre 1877, ce n’est que le 11 janvier 1878 qu’il est initié rue Saint-Front à la Respectable Loge Les Amis persévérants et L’Étoile de Vésone réunis par le Vénérable Georges Bussière, par ailleurs excellent historien de la Révolution en Périgord [6]. Il accède au grade de compagnon le 28 octobre 1878 à Périgueux, et au grade de maître en 1888 à Bordeaux, à la Respectable Loge Française d’Aquitaine[7], aujourd’hui Les Françaises et Neuf Sœurs réunies. Une planche maçonnique qu’il rédige en 1891 dans cette loge vient tout juste d’être retrouvée. De 1879 à 1885, Le Roy va exprimer en dehors du Temple de la rue Saint-Front son anticléricalisme maçonnique, en publiant une série d’articles aux titres ronflants dans plusieurs journaux de la Dordogne : Les Pèlerins modernes, La bourse ou la vie éternelle, La fin d’un miracle, Les bergers galeux, Les Papes-rois, Un Drôle de saint, Commentaires d’un mécréant, Défense du mariage civil, La conspiration royaliste, etc.

6Mais c’est surtout le dernier manuscrit inédit : Études critiques sur le christianisme[8], qui exprime le plus ardemment la libre pensée et l’anticléricalisme de Le Roy. À la demande du docteur Jean Page, cette œuvre militante est en cours de publication à Périgueux aux éditions La Lauze ; elle est restée un siècle à l’état d’archive oubliée, comme si l’on avait jugé inutile de mettre encore plus en lumière l’anticléricalisme déjà bien trop voyant du vieux franc-maçon de Montignac, devenu tardivement et contre toute attente un monument de notre littérature. Considéré en effet jusqu’alors comme un brûlot sans intérêt, ce vigoureux pamphlet est le livre de Le Roy qui exprime le mieux ce militantisme maçonnique de la fin du XIXe siècle, lequel œuvre à la propagande des valeurs républicaines et laïques ainsi qu’à la séparation de l’Église et de l’État. Le Roy y pourfend l’injustice, les préjugés de caste, la superstition, les jésuites, les nobles et les bourgeois qui ont renié la Révolution dont ils avaient pourtant été les instituteurs. Il y dénonce les faux « […] dogmes autrefois inconnus ou formellement niés [9]» (Immaculée Conception de la Vierge de 1854 et infaillibilité pontificale de 1870) et y expose de remarquables conclusions : « Ainsi on le voit, l’évangile n’a pas inventé une morale particulière ; il n’y a pas la morale de Jésus, celle de Cicéron, celle de Confucius, etc., il y a une morale universelle, qui ne fait acception ni des temps, ni des lieux, ni des personnes, qui plane sereine et immuable sur les sectateurs de Jéhovah, de Jupiter, de Bouddha et du Christ. C’est à cette morale impersonnelle, produit spontané de la conscience humaine, morale formulée de temps immémorial par une foule d’hommes de bien, que l’évangile a emprunté ses plus beaux préceptes… [10]»

7Le Roy n’a pas suivi de formation intellectuelle en université, mais il s’est cultivé en autodidacte ; son esprit, libéré des préjugés ancestraux, s’est élevé au-dessus des contingences de tous ordres. Pour rédiger cet énorme travail, il s’entoure en effet d’un arsenal livresque duquel il tire des convictions fermes et définitives qui ont quelque chose du bon sens du curé Meslier [11] : « Toute révélation est une imposture ; tout mystère est une duperie ; tout dogme est un mensonge ; tout miracle est une charlatanerie ; toute religion positive est fausse. » La somme des ouvrages qu’il a consultés est impressionnante : s’il se réfère très souvent au Dictionnaire philosophique de Voltaire, il puise également chez Diderot, Rousseau, d’Holbach, Proudhon, Renan, De Potter, Sauvestre, Paul Bert, Debidour, Paul Parfait, Fabre, Mage et Loisy dont il a sans doute lu L’Évangile et l’Église publié en 1902 [12] ; il cite également Pierre Leroux, franc-maçon de Limoges et père de la surprenante théorie du circulus qui a fait hurler de rire la Chambre des députés ; il a également travaillé sur les douze volumes d’Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine, et sur les sept tomes de Charles-François Dupuy, L’origine de tous les cultes publiés en 1822 ; mais il a lu aussi des auteurs catholiques, Bossuet, le Dictionnaire de Théologie de Bergier, le Traité sur l’apparition des esprits de Dom Calmet et bien d’autres ouvrages encore dont on soupçonne la présence au fil des pages, comme la Nobla Leyczon vaudoise dont il cite quatre vers de mémoire [13], ou encore Les Huguenots : cent ans de persécution (1685-1789), de Charles Alfred de Janzé [14].

8C’est en réalité toute l’œuvre de Le Roy qui marque son attachement à la République et à la libre pensée. Le Moulin du Frau, premier roman qu’il publie en 1891, est une véritable leçon de radicalisme appliqué à l’usage des campagnes et un pamphlet contre la petite bourgeoisie qui a oublié qu’elle avait encouragé la Révolution, et contre le clergé qui espère toujours la restauration de l’Ancien Régime. Le Roy atteint la gloire littéraire avec Jacquou le Croquant. L’histoire de ce petit paysan n’est pas une simple œuvre de fiction, car au travers du combat qu’il mène pour venger son père mort aux galères par la faute du comte de Nansac, c’est la République, étouffée par quinze années de Restauration (1815-1830), qui est vengée. Au-delà de l’histoire de Jacquou qui chasse ces royalistes qui ont voulu effacer l’épisode révolutionnaire et restaurer l’Ancien Régime et ses privilèges, Le Roy montre que pour le peuple, la seule voie possible, c’est la République et la démocratie.

Un romancier engagé

9Le Roy n’est donc pas un simple romancier rustique, c’est avant tout un homme engagé aux convictions politiques radicales, un libre penseur aux idées fortes et sincères pour qui, « […] toute religion d’État est une chose odieuse [15]», un franc-maçon qui croit « […] au triomphe définitif de la Raison qui est la justice dans les choses de l’esprit ; de la Vérité qui est la justice dans les choses de la science ; de la Morale qui est la justice dans le domaine de la conscience [16] ».

10La crainte qu’il exprime et qui marque son œuvre comme un fil rouge sous une forme qui pourrait choquer aujourd’hui si on ne la replaçait pas dans le contexte des luttes politiques du XIXe siècle, c’est que la faction cléricale fasse « […] échec à la libre pensée et donne la victoire au parti prêtre, comme cela est arrivé en Belgique [17]» ; c’est aussi la crainte que les Français qui élisent les députés et les sénateurs anticléricaux expriment à l’époque : « Ils jugent le clergé au service des oppresseurs d’autrefois, ils croient ses intérêts liés à ceux de la noblesse, et de la bourgeoisie qui tend à se confondre avec elle, c’est-à-dire contraires à ceux du peuple : bref, ils identifient la religion à la cause conservatrice (‘Le trône et l’autel’, ‘Le sabre et le goupillon’), et par conséquent, l’irréligion à la cause républicaine. Ils ne veulent pas du cléricalisme en matière politique, ce qu’on appelle vulgairement ‘le gouvernement des curés’. » (A. Dansette, Histoire religieuse de la France contemporaine). La devise de la République revient sans cesse en filigrane dans son œuvre, c’est aussi celle des francs-maçons : Liberté, Égalité, Fraternité. Le Roy enfin a laissé à ses enfants un testament philosophique poignant, rempli de ces principes que l’on dit aujourd’hui surannés, mais qui mériteraient sans doute une rapide réhabilitation : « Il faut marcher dans la vie, droit devant soi, comme une épée. Que l’honnêteté et la probité la plus scrupuleuse président à tous vos actes. Ne passez pas légèrement sur un préjudice causé à autrui quelque mince qu’il soit, mais réparez-le. La chose est elle-même peut-être de peu d’importance, mais ce qui est grave, c’est de se familiariser avec l’injustice. Ne vous laissez jamais aller à l’envie ou à la convoitise : ce qui n’est pas à nous doit être comme s’il n’existait pas. [18]»

Description de l'image par IA : Rue pavée bordée de vieilles pierres, fenêtres avec volets, panneau "Rue des francs-maçons".

Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.276.0049