La Seconde République espagnole
1931-1939
- Par René Martinez
Pages 39 à 48
Citer cet article
- MARTINEZ, René,
- Martinez, René.
- Martinez, R.
https://doi.org/10.3917/huma.276.0039
Citer cet article
- Martinez, R.
- Martinez, René.
- MARTINEZ, René,
https://doi.org/10.3917/huma.276.0039
Notes
-
[1]
NDLR : Sur cet aspect méconnu de notre histoire, voir E. Pons Prades, Los Republicanos espanoles en la Segunda Guerra mundial, Madrid, La Esfera de los libros, 2003, et Memorias del olvido. La contribuciôn de los Republicanos espanoles a la Resistenciay a la Liberaciôn de Francia, 1939-1945, (ouvrage collectif), actes du colloque des 9 et 10 juin 1995 à l’Institut Cervantes de Paris, Paris, Faceef, 1996. En français, L. Stein, Par delà l’exil et la mort. Les républicains espagnols en France, traduit de l’anglais par L. Rosenbaum, Paris, Mazarine, 1981.
Le 5 mai, à Bordeaux, en présence du Grand Maître, le Grand Orient de France invite le public à un colloque sur la Seconde République espagnole. L’occasion d’approfondir ensemble notre réflexion sur la guerre, la démocratie, la question des réfugiés et le rôle de la franc-maçonnerie. Autant d’aspects essentiels à une meilleure connaissance de notre passé comme une maîtrise plus sûre de notre avenir.
1De la période républicaine espagnole, la France connaît surtout des images de la Guerre civile, des réfugiés de 1939, des Brigades internationales – épopée magnifiée par la littérature, le cinéma et l’engagement international –, même si elle garde parfois le souvenir obscur des camps d’internement et de la neutralité de la France et de la Grande-Bretagne.
2Dès le début du conflit en 1936, la France et ses colonies d’Afrique du Nord connaissent les premières vagues de réfugiés. Sous la poussée des troupes franquistes en Aragon et Catalogne et le recul des forces républicaines, des milliers d’Espagnols vont passer les frontières des Pyrénées orientales. La Retirada voit affluer plus de 500 000 personnes aux postes frontières du Perthus. Immortalisés par les photoreporters dont Capa – auteur du célèbre cliché où l’on voit un républicain fauché par la mitraille –, des colonnes de soldats en armes, de véhicules, de femmes portant baluchons et enfants, de vieillards, de blessés encombrent les routes sinueuses de montagne pour rejoindre notre pays. La France, c’est la remise des armes aux gendarmes, la conduite aux camps de concentration (selon l’expression du temps) de Rivesaltes, d’Argelès-sur-Mer, sur la plage de Saint-Cyprien, la séparation des hommes, des femmes et des enfants. Longtemps oublié, l’exil des Espagnols qui précède de quelques mois le début de la Seconde Guerre mondiale n’a été d’abord que la préoccupation légitime des associations espagnoles elles-mêmes se reformant selon les clivages politiques antérieurs. Les contraintes de l’exil dans un pays en guerre, puis occupé, l’improbable retour sous la dictature franquiste protégée par sa neutralité, les nécessités de la vie, tout cela laisse de côté le travail sur cette période, jusqu’à sa reprise par les historiens et par les Espagnols eux-mêmes dès la disparition de Franco. Il faudra attendre plus longtemps pour voir se développer à travers diverses manifestations, la reconnaissance, sinon la connaissance de ces périodes décisives. La Retirada est commémorée à partir de 1999 ; en juin 2004 et pour la première fois depuis la Libération, on fait explicitement état de la présence des républicains espagnols dans la libération de Paris [1]. En Espagne, la génération des petits-enfants de la guerre anime divers chantiers mémoriels, comme l’exhumation des centaines de cadavres de la répression franquiste – abondance de publications sur les recherches historiques en cours, tandis que les institutions préparent des lois sur la reconnaissance, la réhabilitation des personnes, les dédommagements et la restitution des biens spoliés. Signe aussi de cette vitalité, la production littéraire foisonne dans l’édition espagnole et maintenant dans les traductions françaises.
Deux ou trois choses de l’Espagne au siècle dernier
3Au XXe siècle, l’Espagne est une monarchie constitutionnelle et depuis 1902, Alphonse XIII en est le roi. Elle a sombré dans un marasme économique et politique avec la perte au XIXe siècle de ses dernières colonies. Sans perspectives de renouveau, elle se prive des réformes indispensables lui permettant d’accéder à la modernité des autres pays européens. De nombreux conflits émaillent la succession de Ferdinand VII, notamment les guerres carlistes qui préfigurent la guerre civile.
4Politiquement, le parti conservateur et le parti libéral gouvernent successivement via un pacte qu’ils ont formé ; l’opposition est marginale, et la réflexion politique autour des idées progressistes va se développer autour des idées libérales et marxisantes. Ceci prendra surtout forme avec les relais syndicaux dans les provinces industrielles du nord et dans les manufactures des villes. Les deux partis dominants sont aussi l’émanation des grands propriétaires terriens, de la haute bourgeoisie financière et industrielle. Ils sont appuyés par une Église puissante. Les classes moyennes rejoindront les idées progressistes des partis républicains comme le PSOE (Parti socialiste ouvrier d’Espagne) et son syndicat l’UGT (Union générale des travailleurs), comme le syndicat anarchiste CNT (Confédération nationale du travail) fondé en 1910. C’est au sein de ces formations, alliées aux intellectuels et à une franc-maçonnerie active, que la Seconde République puisera son inspiration et ses acteurs.
5Entre 1917 et 1923, l’Espagne connut vingt-trois crises de gouvernement, incapables de faire face à la situation économique désastreuse du pays et à la détérioration de l’ordre public. En 1923, le général Primo de Rivera proclame l’état de guerre, c’est un pronunciamiento, un coup d’État qui va installer un régime dictatorial, résumé du futur régime de Franco. Le roi s’en accommode, lui qui préférait pour les questions de gouvernement les solutions militaires aux solutions constitutionnelles.
6Primo de Rivera prétend régler les problèmes cruciaux de l’économie et de la société selon le modèle de l’organisation corporatiste fasciste. L’opposition s’était alors rassemblée et organisée dans ce qui sera le Pacte de San Sebastian. Pour l’opposition, l’alternative au fascisme et à la royauté ne peut venir que dans l’instauration d’une République.
7À la veille de l’avènement de la Seconde République en 1931, l’Espagne compte 24 millions d’habitants dont près de la moitié d’illettrés, 8 millions de pauvres, 2 millions de paysans sans terre, alors que 20 000 personnes détiennent la moitié du pays. C’est un pays qui se caractérise par un grand archaïsme agricole, une très grande inégalité des propriétés, peu de mécanisation et un chômage endémique. Les différentes misères du monde de la campagne ont fourni une immigration des provinces du sud vers l’Afrique du Nord. Les villes voient affluer en masse des populations qui ne peuvent trouver du travail, la misère est immense. L’industrialisation des Asturies du Pays Basque et de la Catalogne ne peut absorber toute cette main-d’œuvre.
8Les classes dirigeantes, et ce contrairement à leurs homologues européens, ont conservé une mentalité seigneuriale et aristocratique, très éloignée des transformations des rapports sociaux inhérents au progrès, rétifs à tout changement des mentalités.
9L’autre facteur incontournable des années d’avant la République réside dans la position particulière de l’armée qui organisera le coup d’État du 18 juillet 1936. Principalement formés par la guerre coloniale du Maroc sous la dictature de Primo de Rivera, les généraux que l’on appelait « les Africanistes » comme Franco, Mola et Milan Astray considéraient qu’ils avaient à jouer un rôle politique. Cette armée qui comptait un surnombre d’officiers était intervenue plusieurs fois comme appui au régime.
10L’Eglise occupe une place importante, elle verra dans la République le mal absolu, incarné par le principe de laïcité. Elle joue depuis des siècles un rôle prépondérant tant sur le plan de l’assise du pouvoir que sur la référence principale en termes de culture et de mœurs. Elle exerce une influence déterminante sur le plan de l’éducation où elle détient le monopole des institutions d’enseignement, cela n’empêchant pas l’Espagne d’accuser un retard considérable dans ce domaine. À titre d’exemple, le ministère de l’Instruction publique recevait 8 % du budget alors que 20 % étaient accordés au seul ministère de la Marine et de la Guerre.
11Enfin l’État, centralisé par les Bourbons au XVIIIe siècle, est régi par une bureaucratie conservatrice qui ne peut ni ne veut se réformer. La République va devoir « faire avec » et cela n’est pas sans conséquence sur la suite des événements. Démocratiser l’appareil de l’État supposait former des personnels et avoir les moyens politiques de les imposer. Ainsi nombre de généraux resteront en poste et seront actifs au renversement de la République. L’Espagne compte aussi un réveil nationaliste important en Catalogne, au Pays Basque et en Galice, alors que dans les autres provinces s’expérimenteront aussi des formes d’autonomie.
12Le général Berenguer pensant contrôler le Parlement veut organiser des élections. Le roi convoque les élections aux Cortes le 7 février 1931 : boycott de tous les partis, l’élection est annulée. Mais l’opinion impose au préalable des élections municipales le 12 avril, au nom du droit des communes, tradition qui remonte au Moyen Age. Si les anarcho-syndicalistes boudent les urnes, les républicains se coalisent avec les socialistes. Les Espagnols, qui n’avaient pas voté depuis 1923, donnent la victoire aux républicains. À Eibar, au Pays Basque, le drapeau républicain est hissé pour la première fois. À Madrid, on renverse la statue de Philippe IV et l’on transporte celle d’Isabelle II au couvent des Adoratrices pour que les nonnes la lavent de ses pêchés de chair. Berenguer propose en vain l’élection d’une assemblée constituante. Il envoie un télégramme aux garnisons. Le 14 avril 1931, la seconde République est proclamée.
14 Avril 1931. Naissance de la Seconde République
13Il fallait instaurer en Espagne un régime démocratique parlementaire pour mettre fin au pouvoir des caciques, libérer l’État de la tutelle des deux grandes institutions : l’Église et l’Armée, établir l’égalité des droits politiques et civiques des hommes et des femmes, remédier aux grandes inégalités sociales aggravées par les vagues d’exode rural, développer l’enseignement primaire et secondaire, créer des centres universitaires, procéder à une nouvelle distribution territoriale des pouvoirs par la concession d’autonomies réclamées depuis le début du siècle par les partis et les mouvements nationalistes, spécialement en Catalogne.
14C’était un programme ambitieux qui affectait tous les ordres de la société et de l’État, les relations entre les classes sociales, le pouvoir de l’Église, des militaires et des grands propriétaires, la vie des familles ; la République n’était pas, dans l’imaginaire social un simple changement de régime, encore moins de gouvernement, elle allait changer ou promettait de changer la vie !
15La classe ouvrière s’intégrerait au système politique et sa condition misérable s’améliorerait, les femmes accèderaient à la sphère publique et à la politique, les enfants et les jeunes recevraient une nouvelle éducation laïque, moderne, qui en finirait avec le fléau de l’analphabétisme et avec le provincialisme d’un enseignement dominé par les religieux ; les paysans accèderaient à la propriété des terres qu’ils cultivaient, les régions trouveraient une meilleure relation avec l’État qui s’organiserait comme une démocratie ; la vie , enfin, serait plus égalitaire, plus libre, plus juste comme le réclamaient les temps nouveaux !
16Les programmes sont d’autant plus ambitieux que la situation du pays est catastrophique. La situation agraire tout d’abord mènera à une expropriation symbolique des Grands d’Espagne, et à une augmentation des tarifs des journaliers. Le gouvernement ne veut pas perdre du temps. Dès 1932, création d’un impôt sur le revenu. Largo Cavallero, ministre du Travail, promeut un salaire minimum et la journée de huit heures, un système d’assurance maladie et de prévention des accidents du travail, une version des tribunaux prud’homaux pour garantir les droits du travail. Les femmes obtiennent le droit de vote. Le gouvernement supprime l’enseignement religieux dans les écoles, met en chantier une éducation laïque mixte et unique, à la française, prise en charge par l’État. Ce dernier crée 7 000 postes d’instituteurs et augmente leurs salaires de 20 à 40 %. Il ouvre 7 000 écoles supplémentaires : il en aurait fallu 27 000, mais les crédits manquaient. En 1931, plus d’un million d’enfants ne sont pas scolarisés, le taux d’analphabétisme atteint 44 %, dont 60 à 90 % de femmes.
17Le maestro devient la figure emblématique de la République, son symbole. C’est d’ailleurs lui qui paya le plus lourd tribut à la répression dont se chargea en particulier l’Église catholique ; le corps des instituteurs fut épuré par le franquisme à 90%. Ce maestro, nouveau maître d’école, représentait l’esprit laïque, l’idée que la culture peut libérer un peuple, comme en témoigne admirablement le film de José Luis Cuerda, La Langue des papillons (1999). Les universitaires ne furent pas non plus épargnés : 80 % d’entre eux sont morts ou exilés.
18Des missions pédagogiques et d’instruction sont envoyées dans les campagnes les plus reculées par le décret du 29 mai 1931. Il s’agit de constituer des équipes d’instituteurs et d’étudiants itinérants qui se déplacent dans toute l’Espagne. Les missions arrivent avec le matériel adéquat : appareils de projection, postes de radio, instruments de musique, livres, reproductions de tableaux. Pendant une semaine, ils donnent des leçons, des conférences, commentent des documents : faute d’électricité, ils apportent un groupe électrogène. Ces missions cherchent à sensibiliser les paysans analphabètes aux formes les plus élaborées de la culture. Quels qu’en aient été les résultats, l’initiative est le signe de la conviction que la culture ne doit plus être l’apanage d’une élite comme elle atteste la volonté de lui donner la première place dans l’ordre des priorités.
19Autre initiative remarquable, Federico Garcia Lorca fonde une compagnie théâtrale universitaire La Barraca. De 1932 à 1936, elle fera vingt-deux tournées dans les campagnes ; elle joue exclusivement des pièces du théâtre classique espagnol : Calderon, Cervantès, Lope de Vega et Tirso de Molina. Celle qu’on appela « la génération de 27 », celle des poètes Lorca, Alberti, Miguel Hernandez ou Salinas fait une relecture de ces grands textes. Face à une vision académique qui attachait les classiques à des idéaux de la monarchie absolue, ces poètes virent dans beaucoup de ces œuvres une exaltation des milieux populaires. On renvoie ainsi à l’esprit fondateur de la IIe République, quand ces premiers républicains ont compris que la transformation de la société espagnole passait par une relecture de son histoire et de sa culture.
20Malgré la défection des autonomies basques et catalanes qui joueront leurs partitions et malgré les divisions au sein de la gauche sur ces mesures, elles formeront un point fondamental des réformes. Le retour de la droite au gouvernement en 1933 reviendra sur l’ensemble de ces réformes.
21Les Républicains ? Il y en avait de toutes sortes : conservateurs et catholiques, du centre, du Parti radical, de la gauche du Parti radical-socialiste, du PSOE et de l’UGT. Les premiers gouvernements s’appuieront sur une coalition hétérogène qui allait de la gauche socialiste à la droite républicaine ; elle fut un outil adéquat en tant que coalition électorale, mais beaucoup plus problématique pour gouverner avec l’efficacité indispensable dans les premières phases de l’instauration du nouveau régime politique.
22La Seconde République dura huit années, période aussi brève que fut profonde son empreinte. Elle avait libéré les forces intellectuelles, de l’enseignement et des changements sociaux. N’oublions pas que la gauche a gouverné de 1931 à 1933, époque désignée en histoire sous l’appellation de « bienio réformateur ». La Constituante, puis le Parlement se mirent au travail ; c’est au cours des deux premières années que se déploya le grand élan réformateur. La réforme agraire progresse lentement, elle rencontre de très fortes résistances et produit de très maigres résultats ; des révoltes de paysans se heurtent de plus en plus à la répression des propriétaires d’extrême droite. De plus, le chômage explose en 1931, contrecoup de la grande dépression américaine.
23Entre 1931 et 1932, on dénombre trois mille six cent quatre-vingt treize grèves dont trente générales. Les tensions sociales et les grèves se multiplient, si bien que le gouvernement en place en paie le prix fort aux élections générales de 1933. Suivent deux années noires, le bienio negro : c’est l’instauration de la « République des droites » qui s’emploie à défaire ce qu’avait fait le bienio réformateur.
24Ce revirement suscite les plus vives inquiétudes à gauche. Les premières mesures conservatrices prises par le gouvernement apparaissent comme le prélude à une déstabilisation de la démocratie en Espagne et même comme le signe avant-coureur d’un coup d’État légal, à l’exemple du parti nazi quelques mois plus tôt en Allemagne. La droite va gouverner de 1933 à 1935 avec la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), sous la présidence d’Alejandro Lerroux, président des radicaux et anticlérical.
25Le 16 février 1936 et contre toute attente, le Front populaire emporte les élections. Manuel Azaña est élu président de la République. Un gouvernement de Front Populaire est mis en place, réunissant la Gauche républicaine, l’Union républicaine, le Parti communiste, l’UGT, les Jeunesses socialistes, le PSOE, le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). Les anarchistes et la CNT s’abstiennent en recommandant de voter.
La République et le coup d’état militaire
26La situation politique devient rapidement insurrectionnelle : provocations d’extrême droite, débordements populaires, assassinats dans un camp, puis dans l’autre.
27Le 16 juin 1936, aux Cortes, le leader de la droite, Calvo Sotelo menace le gouvernement : « Contre cet État stérile, je propose l’État intégral. Beaucoup l’appelleront fasciste, mais si l’État fasciste, c’est la fin des grèves, la fin du désordre, la fin des abus contre la propriété, alors je déclare avec fierté que je suis fasciste ! »
28En Andalousie, Estrémadure et Catalogne, des mouvements révolutionnaires et nationalistes s’affirment comme des forces autonomes qui remettent en cause l’ordre démocratique et l’intégrité territoriale de l’Espagne.
29Dès lors, tout semble réuni pour que cette situation explosive dégénère. Les droites mettent au point secrètement une insurrection militaire dans le but d’abattre la République et de détruire à la racine les bases sociales du syndicalisme et des partis de gauche.
30Le coup d’État, minutieusement préparé depuis des mois par des généraux hostiles, éclate le 18 juillet 1936.
31Les forces rebelles sont contraintes de constater l’échec partiel de leur entreprise. Les institutions de la fragile République ont résisté ; une formidable mobilisation populaire, notamment des ouvriers, des policiers et militaires restés fidèles à la République, s’opposent aux insurgés. La Guerre civile commence.
32La zone occupée par les rebelles se désigne elle-même : l’Espagne nationaliste. L’autre, ils l’appellent « l’Espagne rouge », los rojos. Les factieux ne parleront jamais d’« Espagne républicaine », car à leurs yeux elle n’a pas droit d’existence. Pour eux, elle s’est exclue elle-même de la nation en portant atteinte à ce que les rebelles considèreront comme consubstantiel à l’Espagne : l’unité, l’ordre, le catholicisme. La volonté de réformes est ressentie comme une subversion, la laïcité de l’État comme une perversion de l’esprit. Selon eux, ce qui légitime la révolte armée, c’est notamment la réforme agraire, c’est-à-dire la mise en cause des structures économiques et sociales héritées du passé.
33C’est parce que le coup d’État a échoué que l’Espagne va connaître pendant trois années une lutte sans merci, totale, farouche, laquelle s’achèvera par la défaite finale de la République, le 31 mars 1939.
34Lourd bilan : un million de morts, 500 000 exilés. La victoire nationaliste, fasciste, qui est officiellement proclamée le 1er avril 1939, sera célébrée durant près de quarante ans, comme le jour de la Victoire – la Guerre sera appelée « la Croisade ». Une terrible répression s’abat sur le pays dont on commence à mesurer la férocité et l’importance : plus de cent mille assassinats jusqu’en 1950 dont les premières victimes seront les femmes. Franco combat les séditions révolutionnaires, mène une lutte acharnée contre tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à la République. Cette répression durera longtemps. Les recherches actuelles ont mis au jour plus de quatre cent cinquante fosses communes où furent ensevelis des fusillés sans le moindre procès, sans la moindre sépulture.
Les grandes réformes de la Seconde République
35La Constitution de 1931, votée le 9 décembre de la même année, est inspirée par des idéaux d’un socialisme humaniste qui cherchait à concilier les garanties des droits des personnes et les conditions d’un progrès social. L’article premier consacre « une République démocratique des travailleurs de toutes classes qui s’organisent en régime de liberté et de justice » et dont les pouvoirs de ses organes émanent du peuple.
36Le texte affirmait aussi l’égalité des citoyens, comme il établissait le droit de vote aux femmes, le droit à la liberté de résidence et de circulation, le droit de manifestation, et garantissait la liberté de conscience et de culte. La Constitution définissait les garanties juridiques offertes aux personnes et autorisait le divorce. Elle reconnaissait aux régions espagnoles le droit de s’organiser en « régions autonomes » avec pour corollaire le transfert d’un éventail important de compétences.
37Il existait un clivage profond entre une ancienne oligarchie, une nouvelle bourgeoisie terrienne d’un côté, un prolétariat rural misérable de l’autre. C’est le problème majeur dont hérite la République. Une réforme agraire s’imposait donc. Depuis plus d’un siècle, le problème récurrent était celui de l’extrême pauvreté, comme l’a montré le cinéaste Luis Buñuel dans Terre sans pain. La mendicité était très développée.
38Le latifundisme et la mauvaise gestion des grandes propriétés représentaient un frein important au développement économique du pays, les journaliers étaient sous-employés. De vastes friches étaient conservées. Ainsi, les ducs de Medinacelli consacraient 15 000 hectares de bonnes terres sur 16 000 à des réserves de chasse.
39La réforme agraire se proposait d’obliger les grands propriétaires fonciers à mettre à la disposition de communautés de paysans les terres non cultivées : les ouvriers agricoles recevraient un salaire minimum qui leur permettrait de vivre décemment, une journée de travail ne devrait pas dépasser huit heures.
40L’examen du projet de loi au Parlement dura plus d’un an et demi et donne une idée de la résistance des possédants devant une mesure qui touchait à leurs privilèges. L’exaspération des paysans était à son comble. Mais, en fait, la réforme s’enlisait dans une procédure longue et complexe et elle ne devait jamais voir réellement le jour. De plus, le gouvernement était confronté à une conjoncture difficile : crise mondiale, fuite des capitaux, et il ne prit sans doute pas la mesure du problème.
41Il faut évidemment insister sur les réformes de l’éducation, les conceptions laïques de l’enseignement et la place de la culture. Il faudrait aussi parler de la santé et des campagnes de prévention, de la mise en place de réseaux de dispensaires et de soins gratuits, notamment par les anarchistes en Aragon. Des campagnes sur l’hygiène, contre l’alcoolisme, la solidarité au travail étaient par ailleurs mises en scène au moyen d’affiches réalistes et des photomontages.
Manuel Azaña, frère de la République
42Enfin, on ne saurait évoquer la Seconde République sans s’arrêter sur la figure du républicain le plus haï : Manuel Azaña, dernier président de la République, figure emblématique du projet républicain.
43Il admirait les institutions françaises, il rêvait de transformer l’Espagne selon un modèle de société laïque, gouvernée par les lois de la démocratie. Il était franc-maçon. Il n’était pas socialiste, mais il savait qu’il avait besoin des socialistes pour mener à bien le projet qu’il avait conçu. Ce projet global était cohérent : une société laïque exigeait la séparation de l’Église et de l’État mais bien évidemment, dans un pays où l’Église catholique et la religion avaient depuis des siècles tenu un rôle majeur, la réalisation de cet objectif n’était possible qu’au prix de négociations délicates.
44Pour Azaña, la démocratie ne pouvait s’établir durablement que par l’élévation du niveau culturel et la disparition de l’analphabétisme. Azaña avait depuis longtemps souligné le lien organique entre culture et démocratie.
45À l’évidence, ce beau projet lésait des intérêts, heurtait des convictions, malmenait des habitudes. D’autant plus qu’Azaña entendait mettre de l’ordre dans l’armée. Force est de constater qu’il était impossible de réaliser simultanément les différents points de ce programme. Le tenter revenait à rassembler dans une opposition commune tous les adversaires permanents et occasionnels de la jeune République. Par ailleurs, les réformes étaient profondes et urgentes à réaliser, indispensables ! Instaurer la séparation de l’Église et de l’État, élément de base de la laïcité, garantir la liberté de conscience et de culte, instituer le mariage civil et le divorce par consentement mutuel avaient le sens d’une révolution culturelle, et l’Église le considéra comme une provocation. Le cardinal Goma y Toma, Primat d’Espagne, déclarait en effet alors : « Il ne peut y avoir d’autre pacification que par les armes, il convient d’extirper toute la pourriture de la législation laïque. »
46La grande majorité des catholiques se replia dans l’opposition et ne suivit pas le gouvernement sur le terrain des lois sociales qu’il mettait en œuvre.
47C’est la complicité de l’Église qui permit à l’armée d’accomplir le coup d’État. L’Église d’Espagne, profondément intégriste, allait inspirer la politique du dictateur : « la rédemption par le sang », se refusant à la réconciliation nationale après la Guerre civile, alors qu’elle était la seule qui aurait pu y parvenir.
48Manuel Azaña est mort en exil, à Montauban, le 3 novembre 1940, où il est enterré. « Paix, pitié, pardon » furent les ultimes paroles de son dernier discours. La jeune République a été victime de sa politique de réformes indispensables. Des historiens se sont demandé : avait-elle les moyens de les conduire « tambour battant » comme elle l’a fait ? Mais pouvait-elle faire autrement ? Le contexte international n’était guère favorable à sa consolidation, ni au soutien d’autres démocraties qui refusaient de voir le danger que représentait la montée du fascisme en Allemagne et en Italie.
49Menaçant et prophétique, Juan Negrin, président du Conseil, écrivait à Staline, le 11 novembre 1938 : « Si l’Espagne est battue, je doute que l’été 1939 finisse sans qu’éclate une guerre générale. » Si la Seconde République espagnole a été le laboratoire de la modernité, elle a été également le terrain de manœuvre des puissances allemandes et italiennes se préparant au conflit de la Seconde Guerre mondiale.