Quelle place pour l’antisémitisme et l’antijudaïsme dans les musées européens ?
Dialogue
- Par Tal Bruttmann
- et Dariusz Stola.
Pages 35 à 39
Citer cet article
- BRUTTMANN, Tal
- et STOLA., Dariusz,
- Bruttmann, Tal.
- et al.
- Bruttmann, T.
- et Stola., D.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12848
Citer cet article
- Bruttmann, T.
- et Stola., D.
- Bruttmann, Tal.
- et al.
- BRUTTMANN, Tal
- et STOLA., Dariusz,
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12848
Notes
-
[1]
Le statut ou charte de Kalisz (1264) octroie une juridiction exclusive pour les Juifs en Pologne et leur garantit les libertés personnelles, y compris la liberté de religion, de commerce et de circulation (Ndlr).
-
[2]
Le soulèvement de Khelmelnystky est une révolte de cosaques d’Ukraine contre le royaume de Pologne-Lituanie qui entraîna la mort de plusieurs dizaines de milliers de Juifs. Ces nombreux pogroms provoquèrent une rupture dans l’histoire juive et furent à l’origine de mouvements messianiques chez les Juifs (Ndlr)
Musées ou mémoriaux ?
1 Tal Bruttmann : Tout musée sur l’histoire des juifs est confronté à une difficulté : l’histoire de la Shoah écrase littéralement l’histoire des Juifs. Lorsqu’on évoque les Juifs en Europe, on pense immédiatement à la Shoah avant l’histoire des Juifs. C’est pourquoi les musées portant sur l’histoire juive sont bien moins nombreux que ceux ayant trait à la Shoah. Si on s’amusait à compter les institutions, musées ou mémoriaux, on trouverait infiniment plus de musées dédiés à l’histoire de la Shoah sous toutes ses déclinaisons (depuis le Mémorial de la Shoah à Paris, par exemple, jusqu’au Musée du camp d’Auschwitz, en passant par le Holocaust Memorial de Washington D.C.) que de musées consacrés à l’histoire des Juifs.
2 La raison en est que l’histoire des Juifs est directement liée à celle de l’antisémitisme et donc de la persécution. Autrement dit, l’histoire des Juifs se trouve obligée d’évoquer l’histoire des persécutions. Parfois de façon évidente quand on parle de la Pologne, car cette histoire-là s’est terminée avec la Shoah en 1942 et la fin de la présence juive à Varsovie, dont la communauté a été annihilée. La persécution des Juifs est naturellement traitée également au Musée juif de Berlin, mais dans une autre forme d’histoire, puisque là, paradoxalement, la communauté juive en Allemagne croît de nouveau depuis deux décennies. Mais, à chaque fois, l’antisémitisme dans ses différentes variations jusqu’à la Shoah vient contraindre l’histoire des Juifs.
3 La dimension mémorielle et mémoriale de l’histoire de la violence contre les Juifs est du reste présente dans ces musées qui devraient être consacrés exclusivement à l’histoire des Juifs. L’emplacement de nombreux musées a souvent été choisi parce qu’il rappelait une histoire juive tragique. C’est le cas du musée POLIN qui a été construit en face du monument des combattants du Ghetto de Varsovie. Dès lors, ces musées consacrés à l’histoire des Juifs se retrouvent irrémédiablement liés à l’histoire de la violence contre les Juifs.
L’antisémitisme à sa juste place
4 Dariusz Stola : Je nuancerais cette affirmation. Le musée POLIN présente l’histoire de l’Holocauste, mais il n’est pas seulement un musée de l’Holocauste. Il est un musée présentant toute l’histoire des juifs en Pologne, mille ans de cette histoire, y compris l’histoire tragique de l’occupation nazie durant six ans. La galerie de la Shoah est la plus grande des huit galeries du musée, mais elle n’est ni la première ni la dernière. Le musée fait partie d’un complexe de commémoration de l’Holocauste : il se trouve en face du monument des héros du ghetto, au milieu de cette partie de Varsovie qui était le ghetto sous l’occupation allemande, mais cet endroit a une histoire plus longue que les six années d’occupation. Avant la guerre, c’était une métropole juive, où vivait la plus grande communauté juive d’Europe.
5 Le musée est donc une façon d’honorer les Juifs de Varsovie, mais d’une manière différente de celle du monument. Le monument montre comment ils sont morts, le musée montre aussi comment ils ont vécu : les prisonniers du ghetto, leurs parents et grands-parents, et leurs arrière-arrière-grands-parents... L’Holocauste s’inscrit dans cette longue histoire juive. En outre, il est bien souvent le seul élément de cette histoire connu par les visiteurs du musée. Nous expliquons au public que nous sommes un musée de l’histoire des juifs en Pologne, et l’Holocauste fait un chapitre très important dans cette histoire. Il n’est cependant en rien son dernier chapitre : l’histoire des Juifs polonais ne s’est pas terminée en 1943. Le cas de POLIN montre la complexité d’avoir un musée juif à Varsovie, mais aussi en Europe de l’Est, ou en Europe en général.
6 Mais alors, quelle place accorder à l’antisémitisme, afin que, d’une part, il ne domine pas l’histoire juive, faisant des Juifs des objets passifs de préjugés et de haine de non-Juifs, mais, d’autre part, que son impact sur l’histoire juive reste visible ? À ceux qui insistent donner à l’antisémitisme une place majeure, nous pouvons répondre que les Juifs, non les antisémites, sont les principaux agents de l’histoire juive. Leur histoire ne peut être réduite à des relations avec leurs voisins non juifs et ces relations ne peuvent être réduites à des conflits. À ceux ayant des opinions opposées, qui ont tendance à marginaliser l’antisémitisme, nous pouvons répondre que l’antisémitisme, en particulier à certaines périodes, était l’un des principaux facteurs qui façonnent la vie juive, les choix disponibles, il ne faut donc pas le négliger.
7 Comment, dès lors, faire la part entre cette histoire non-juive et l’histoire juive, qui sont liées, mais distinctes ? Les antisémites appartiennent davantage à l’histoire générale d’un pays qu’à son histoire juive. Dans un musée juif, ils doivent être montrés dans la mesure où ils sont nécessaires pour comprendre l’histoire des juifs.
8 Pour moi, il faut partir du travail des historiens qui sont les plus compétents afin d’appréhender ces histoires entrelacées. Le musée utilise donc un fond historique narratif, traduit dans un langage visuel. Il reprend la chronologie des événements et montre comment le judaïsme se présentait et était perçu en Europe, en fonction des contextes géographiques et des époques successives. Les préjugés et pratiques anti-juifs ont aussi évolué. Par ailleurs, le vocabulaire doit être cohérent avec l’époque à laquelle sont rattachées les œuvres présentées dans les musées. Par exemple, les mots « antisémitisme » ou « pogrom » ne sont pas évoqués avant les sections traitant du XIXe siècle. En revanche, il existe une continuité des idées et du sentiment, de la haine anti-Juifs. Le public chemine à travers la chronologie pour comprendre l’évolution d’un tel sentiment. Ainsi, dans la galerie médiévale, nous traitons de l’antijudaïsme, la tendance d’opposer l’Église à la Synagogue, ayant pour conséquence un statut inférieur des Juifs et parfois des persécutions, mais nous soulignons aussi le lien des Juifs avec les monarques chrétiens, qui avaient tout intérêt à les protéger. En Pologne, les Juifs étaient les serviteurs de la couronne et payaient un impôt au roi, obtenant en contrepartie sa protection. Un statut de 1264 [1] témoigne ainsi de l’obligation pour le souverain polonais de protéger ses sujets juifs contre les violences et accusations qu’ils subissaient.
9 Un musée d’histoire doit montrer ses objets dans leur temps, et cela s’applique à tout, à l’antijudaïsme/antisémitisme et au judaïsme lui-même. L’équipe du musée a longtemps discuté s’il fallait avoir une salle séparée permettant de se demander : qui sont les Juifs, qu’est-ce que le judaïsme ? Finalement, cette idée a été abandonnée, parce que le judaïsme, les manières d’être juif, changeait aussi selon les époques.
Quand le visiteur élabore sa propre opinion
10 D. S. : L’antisémitisme est une idéologie et une pratique condamnable, mais utiliser un langage moraliste n’est pas toujours la meilleure stratégie pour l’opposer. La montrer avec ses conséquences et laisser le jugement au public semble une meilleure approche. Les visiteurs sont des agents moraux capables de leur propre jugement. L’idéal est qu’on crée une zone de confiance, permettant au visiteur une réflexion personnelle, sans lui imposer une narration canonique étroite ni jugement moral décidée d’en-haut.
11 À mon avis, en montrant comment les événements du passé se sont développés, nous arrivons à mieux comprendre pourquoi ils l’ont fait de cette façon. Si on comprend le « comment », on pourra répondre au « pourquoi ». L’apprentissage par l’exploration nous semble beaucoup plus fructueux que l’apprentissage par l’imposition de certaines idées fixes sur les origines de la haine anti-Juifs. Évidemment, nous choisissons, en tant que conservateurs, les sujets et les thèmes qui nous semblent pertinents, mais nous nous n'essayons pas d'imposer nos opinions aux spectateurs.
12 Voici, par exemple, comment est traité le soulèvement cosaque de 1648, un événement le plus dramatique de l’histoire juive polonaise avant le XXe siècle [2]. Cet événement est représenté dans un couloir sombre et oppressant, qui transmet l’atmosphère de drame et d’oppression. L’entrée de ce couloir évoque l’alliance économique entre la noblesse polonaise et les Juifs. Ces derniers étaient des gestionnaires en charge des biens des nobles. Les attaques contre les nobles touchaient alors les Juifs par ricochet : pour les paysans-serfs orthodoxes ruthènes, ils étaient à la fois des exploiteurs économiques directs et des étrangers au sens ethno-religieux. Le renouveau de l’intolérance lors de la Contre-Réforme suivit le même schéma. Il est présenté par des tableaux de la cathédrale de Sandomierz, où sont représentés de supposés meurtres rituels organisés par les Juifs, accompagnés de citations des papes niant de telles accusations.
13 Pour l’histoire de l’antisémitisme, le moment clé a été la fin du XIXe siècle, que nous traitons dans une pièce séparée, à la scénographie également oppressante, montrant les nouvelles théories du complot et les nouvelles idées pseudo-scientifiques sur les Juifs, puis les pogroms dans la partie russe de la Pologne. Nous n’avons hélas pas suffisamment montré les fondateurs de l’idéologie anti-juive polonaise moderne, comme Roman Dmowski, qui a ses apologistes et ses promoteurs en Pologne à ce jour. La galerie de la Shoah évoque bien entendu l’antisémitisme nazi et le régime raciste que l’Allemagne a imposé en Pologne occupée, mais traite aussi des réactions à la persécution anti-juive parmi la population polonaise : de la variété d’attitudes des Polonais chrétiens envers la tragédie juive, y compris la participation à la persécution et l’exploitation de la situation pour des intérêts privés. Enfin, la dernière galerie traite de la violence antijuive après la Deuxième Guerre mondiale. Nous montrons alors les faits bruts, le pogrom de Kielce de 1946 notamment, et les commentaires contemporains de divers observateurs polonais.
La différence antisémitisme/antijudaïsme questionnée
14 T. B. : Je crois toutefois que la différence entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme n’est pas aussi évidente qu’elle en a l’air. Par exemple, on trouve des ouvrages en Espagne ou au Portugal qui combinent l’antijudaïsme et la question de la race, même s’il ne s’agit pas encore d’une conception biologique de la race. Je comprends très bien qu’on fasse cette distinction à des fins pédagogiques dans un musée, mais il faut rappeler qu’à l’époque médiévale, ce qui ressemblait à de l’antisémitisme apparut plus tôt qu’on ne le pensait.
15 Un autre point m’intéresse : on peut constater qu’aujourd’hui, l’antisémitisme est de retour à divers degrés sur la scène politique. Le pire étant peut-être en Pologne, et Dariusz Stola a dû affronter ceci, et peut-être changer d’optique dans sa muséographie.
16 D. S. : Je ne sais pas si la Pologne a constitué le pire exemple en matière d’antisémitisme en Europe, et je ne vais pas nous mettre en concurrence dans ce domaine avec la France. Mais il est clair que nous avons connu un tournant ces dernières années, avec la victoire du parti populiste issu du nationalisme de droite. Ce parti est clairement xénophobe, mais il n’est pas simplement antisémite ni anti-israélien. Au contraire, il est pro-israélien et tente de maintenir de bonnes relations avec Israël. Les dirigeants de ce parti affirment qu’ils ne sont pas antisémites et condamnent l’antisémitisme, surtout de gauche, mais ils tolèrent l’antisémitisme de la droite nationaliste et harcèlent les historiens de Shoah. C’est un nouveau type de situation, en tout cas pour l’Europe de l’Est.
17 Cela fut perceptible avec notre exposition pour le 50e anniversaire de la « campagne antisioniste » de 1968, une campagne qui était bien sûr tournée contre les Juifs, menée par le gouvernement communiste de l’époque. Les médias de droite et certains politiciens du parti au pouvoir ont dénoncé avec véhémence l’exposition et programme d’accompagnement. Nos détracteurs n’avaient pas supporté qu’à la fin de la visite nous évoquions l’antisémitisme du temps présent, en présentant des citations issues des réseaux sociaux qui ressemblaient de façon frappante à des citations qu’on pouvait trouver dans la presse communiste en 1968. Certaines de ces citations provenaient de journalistes proches du Gouvernement. Le Premier Ministre lui-même a critiqué cette exposition qu’il n’avait pas vue. Mais, si on veut y voir un bon côté, la polémique a fait beaucoup de bruit et nous avons pu vendre 120 000 tickets d’entrée !